Trente-quatre milliards de dollars. Ce n’est plus une promesse de salon, ni une projection de cabinet. C’est le stock d’actifs du monde réel désormais représenté onchain au 15 septembre 2026. En neuf mois, le marché a gonflé de 85,2 %. Les actions tokenisées, elles, ont presque quintuplé. Et pourtant, à peine 12 % de cette masse circule vraiment dans les applications financières décentralisées. Le paradoxe est là, presque gênant : on tokenise vite, on active peu.
Ce Que Les Chiffres Du 15 Septembre Racontent Vraiment
Binance Research a publié le 18 septembre son rapport The RWA Activation Era, en s’appuyant sur DefiLlama et sur une méthode maison. L’idée n’est pas seulement de compter les jetons émis. Elle consiste à séparer deux réalités trop souvent mélangées : la valeur inscrite sur une chaîne, et la valeur effectivement utilisée comme liquidité, collatéral ou capital de prêt. Cette distinction change tout le récit.
Les obligations et les fonds monétaires restent le socle, avec 18,29 milliards de dollars. Les actions tokenisées atteignent 4,43 milliards après une hausse de 390,4 % depuis le 1er janvier. Ensemble, ces deux familles expliquent plus des trois quarts de la croissance de l’année. L’or et les matières progressent de 46,6 %, le crédit privé de 43,6 %, l’immobilier de 17,9 %. La hiérarchie est claire. L’argent institutionnel entre d’abord par la dette courte et les titres liquides, pas par la brique.
On tokenise d’abord ce que l’on sait déjà valoriser chaque jour. Le reste attend une infrastructure, un droit et une habitude.
Binance Research, synthèse du rapport
Deux Mesures Pour Ne Plus Se Mentir
Le rapport introduit deux indicateurs. Le Programmable Asset Ratio, ou PAR, compare la valeur tokenisée à la taille du marché sous-jacent. Le Capital Activation Rate, ou CAR, mesure la part de cette valeur éligible déjà déployée dans des bassins de liquidité, des marchés de prêt, des systèmes de collatéral et d’autres applications vérifiées. Le premier dit « combien on a mis sur la chaîne ». Le second dit « combien sert vraiment ».
Sur l’ensemble des marchés couverts, à peine 0,01 % de la base d’actifs traditionnelle aurait été tokenisée. Pour les obligations et fonds monétaires, le PAR indicatif serait de 0,0171 %. Pour les actions, les 4,43 milliards onchain représentent 0,0029 % d’un univers de référence de 151 900 milliards. On n’est pas au début d’une substitution. On est au début d’une existence mesurable.
Ce que le rapport isole au 15 septembre 2026
- Stock RWA onchain : 34,18 milliards de dollars.
- Croissance depuis janvier : 85,2 %.
- Obligations et fonds monétaires : 18,29 milliards.
- Actions tokenisées : 4,43 milliards, +390,4 %.
- Part des actions dans le mix RWA : 13,0 % contre 4,9 % en début d’année.
- CAR global : environ 12 %.
Pourquoi Les Obligations Tirent Encore La Croissance
Les fonds obligataires et monétaires ont fourni 54,7 % de l’augmentation annuelle de la valeur suivie. Ce n’est pas un hasard de marketing. Ces produits correspondent à ce que les trésoreries veulent déjà : un rendement court, une liquidité quotidienne, une documentation familière. Tokeniser un fonds monétaire, c’est d’abord raccourcir le règlement, pas réinventer la finance.
Les noms que l’on retrouve dans les jeux de données publics le confirment. Certains produits de grande maison affichent des encours impressionnants et des taux d’utilisation dérisoires. Un jeton peut valoir des milliards et rester presque immobile. Il sert alors de représentation comptable plus que de brique DeFi. C’est utile. Ce n’est pas encore un marché secondaire vivant.
Le crédit privé raconte une autre histoire. Son CAR grimpe à 49,67 %, le plus élevé des catégories suivies. Pourquoi ? Parce que ces titres naissent souvent déjà pensés pour un protocole. Ils n’arrivent pas comme une copie d’un fonds existant. Ils sont structurés pour être prêtés, mis en garantie, fractionnés. L’usage précède parfois l’encours. C’est l’inverse des grands fonds monétaires.
Les Actions Tokenisées, Star Fragile Du Tableau
Une hausse de 390,4 % impressionne. Elle doit aussi être lue avec calme. Partir de bas aide. Passer de 4,9 % à 13,0 % du mix RWA montre surtout qu’un nouveau canal d’accès s’ouvre, pas que Wall Street a basculé. Les 4,43 milliards restent une poussière face aux 151 900 milliards d’actions cotées retenus comme référence.
Dans la poche DeFi des actions tokenisées, les bassins de liquidité pèsent 65,4 % de la valeur déployée, le prêt 28,1 %. Ensemble, 93,5 % de la TVL actions mesurée. Le reste se disperse. Autrement dit, quand une action tokenisée « travaille », elle travaille surtout à fournir de la liquidité ou à servir de garantie. Pas encore à remplacer le carnet d’ordres d’une place historique.
Le CAR actions est passé de 1,95 % en début d’année à 7,54 % au 15 septembre. La direction est bonne. Le niveau reste bas. On émet plus vite qu’on n’intègre. C’est le cœur de ce que le rapport appelle l’ère d’activation : le goulot n’est plus seulement juridique ou technique. Il devient comportemental et distributionnel.
Douze Pour Cent D’activation, Quatre-Vingt-Huit Pour Cent D’attente
Un CAR global d’environ 12 % signifie que près de 12 dollars sur 100 de valeur tokenisée éligible sont réellement déployés. Une revue parallèle fondée sur DefiLlama, un peu plus tôt en septembre, donnait un ordre de grandeur voisin : environ 3,79 milliards déployés pour un marché alors estimé à 34,6 milliards, soit près de 89 % hors des applications couvertes.
Les écarts produits par produit sont violents. Un fonds emblématique peut tourner autour de 0,64 % d’utilisation. Un autre affiche zéro. Un troisième reste sous 1 %. À l’opposé, certains véhicules nés dans des protocoles de crédit dépassent 97 %. La moyenne du marché est donc un mensonge utile. Elle cache deux industries qui cohabitent sous le même mot RWA.
- Les représentations institutionnelles : gros encours, faible rotation, conformité d’abord.
- Les actifs natifs protocolaires : encours plus modestes, utilisation quasi totale.
- Les actions expérimentales : croissance rapide, DeFi encore étroite.
- Le crédit privé onchain : meilleur taux d’activation observé.
Cette dualité n’est pas un échec. Elle est le prix d’une rencontre entre deux cultures. D’un côté, des émetteurs qui veulent un jeton fidèle au titre papier, avec droits de vote, dividendes et protections d’investisseur. De l’autre, des protocoles qui veulent un actif composable, saisissable, fractionnable, programmable. Tant que ces deux exigences ne se parlent pas dans le même contrat, le CAR restera bas.
La Parenthese Américaine Du 17 Septembre
Un jour avant la publication du rapport, la Securities and Exchange Commission a ouvert une voie temporaire pour le négoce limité d’actions NMS tokenisées. L’Innovation Exemption du 17 septembre accorde un soulagement conditionnel à certaines Tokenized Securities Venues vis-à-vis de la définition d’une bourse au sens de l’Exchange Act. Un autre volet concerne des apporteurs de liquidité qui fournissent leur propre capital via des teneurs de marché automatisés et des bassins permissionnés.
Le cadre est prévu pour cinq ans. Il n’est pas un blanc-seing. Les actions NMS tokenisées doivent porter les mêmes droits et privilèges que les titres traditionnels correspondants, y compris le vote et le dividende le cas échéant. Un émetteur peut s’opposer si un tiers non affilié veut proposer une version tokenisée de son titre sur une place éligible. Les salles doivent s’appuyer sur des contrats intelligents publics auditable, sur des registres publics sans permission, respecter les suspensions du titre sous-jacent, tenir des registres et publier les informations de transaction requises. La fraude et la manipulation restent interdites. Évidemment.
L’exemption permet un négoce dans un environnement permissionné pendant que la Commission examine s’il faut aller plus loin.
Paul Atkins, président de la SEC
Le régulateur demande aussi des commentaires publics. C’est un détail que l’on sous-estime. Une exemption temporaire sert souvent à observer le réel avant d’écrire la règle définitive. Si les volumes restent confidentiels, le texte long terme sera prudent. S’ils deviennent utiles sans incident majeur, le curseur bougera. Le marché des actions tokenisées ne dépend plus seulement de la demande retail. Il dépend d’un laboratoire juridique de cinq ans.
Quand L’Infrastructure Traditionnelle Se Branche
Le 16 septembre, DTCC a indiqué qu’Oasis Pro Markets, filiale d’Ondo Finance, avait rejoint Fund/SERV, devenant le premier membre tokenization de la plateforme. Fund/SERV traite plus de 85 % de l’activité américaine sur les fonds communs. Ce n’est pas un communiqué cosmétique. C’est une porte d’entrée dans le tuyau où transitent déjà les ordres de fonds.
DTCC avait déjà réalisé, le 15 juillet, des transactions de production avec des actifs tokenisés DTC. Des établissements ont utilisé ces titres dans du repo sur Treasuries, de la livraison contre paiement actions, du prêt de titres, de la mise en garantie et des appels de marge auprès d’une contrepartie centrale. Le service de tokenisation DTC reste prévu pour un lancement en octobre 2026. L’intention affichée est simple : le jeton doit garder les mêmes droits de propriété, les mêmes entitlements et les mêmes protections que la forme traditionnelle.
On voit ici le vrai moteur institutionnel. Il ne s’agit pas de « mettre une action sur une blockchain pour le plaisir ». Il s’agit de faire circuler le même droit dans des workflows déjà existants, plus vite, avec moins de ruptures de chaîne. Le repo, le prêt, la marge : ce sont des usines à collatéral. Si le jeton entre dans ces usines, le CAR peut monter sans que le grand public le remarque.
Les Prêteurs DeFi Se Font Une Place À Part
Aave a lancé Horizon en août 2025 pour des emprunteurs qualifiés cherchant de la liquidité stablecoin contre des actifs tokenisés. En février 2026, les dépôts dépassaient 440 millions de dollars. Le protocole prépare aussi un hub de crédit RWA dédié sur Avalanche, où des institutions éligibles pourraient emprunter de l’USA₮ contre des actifs financiers tokenisés approuvés. Le calendrier dépend encore d’une gouvernance distincte après le déploiement initial d’Avalanche V4.
Ces canaux ne concurrencent pas forcément DTCC. Ils le complètent. L’un parle le langage des dépositaires et des chambres. L’autre parle le langage des pools et des oracles. Entre les deux, il y a encore trop de friction : listes blanches, horaires, KYC, horodatage des NAV, gestion des corporate actions. Tant que ces frictions restent chères, le capital restera « représenté » plus qu’« activé ».
Scénarios 2030 : La Taille Ne Fait Pas L’Usage
Pour les actions tokenisées, Binance Research reprend trois scénarios à l’horizon 2030 issus d’un travail antérieur : environ 61 milliards, 349 milliards et 987 milliards de valeur actions tokenisée. Ce sont des fourchettes de scénarios, pas des engagements d’émetteur. Dans le scénario central à 349 milliards, le PAR actions serait de 0,23 %. Toujours minuscule à l’échelle mondiale. Déjà énorme à l’échelle crypto.
L’analyse de sensibilité est plus intéressante que le chiffre brut. À ce niveau d’encours, faire passer le CAR actions de 10 % à 20 % ferait grimper le capital déployé de 34,94 à 69,87 milliards, sans émettre un jeton de plus. Voilà la thèse du rapport. L’ère suivante n’est pas seulement une course à l’émission. C’est une course à la conversion de l’accès en liquidité et en financement récurrents.
Le levier caché n’est pas l’émission
Doubler le taux d’activation d’un stock déjà tokenisé peut créer autant de capital utile qu’une nouvelle vague d’introductions. Les places, les prêteurs et les canaux de distribution pèsent donc autant que les émetteurs.
Ce Que « Activation » Veut Dire Dans La Vraie Vie
Activer un actif tokenisé, ce n’est pas cliquer sur « wrap ». C’est le rendre admissible dans un pool, un moteur de marge, un contrat de prêt, un règlement delivery-versus-payment, un panier de collatéral. Chaque admission a un coût : juridique, opérationnel, informatique, réputationnel. Les maisons qui ont déjà un process fonds n’accepteront pas un jeton qui casse leur modèle de droits.
D’où l’insistance du régulateur américain sur l’équivalence des droits. D’où l’insistance de DTCC sur la conservation des entitlements. D’où, à l’inverse, la performance d’activation du crédit privé né onchain. Quand le produit est conçu pour un usage, l’usage vient. Quand le produit est une photocopie fidèle d’un titre existant, l’usage doit être inventé ensuite, contrat par contrat.
Binance Research rappelle que 58,5 % des premiers utilisateurs de bStocks avaient aussi recours aux perpétuels ou aux actions au comptant. Ce détail compte. L’adoption future dépendra de la capacité des canaux de distribution à transformer un accès en habitude de liquidité et de financement. Un compte qui permet seulement de « détenir le jeton » restera un tiroir. Un compte qui permet d’emprunter, de couvrir, de régler et de prêter deviendra un bilan.
Or, Immobilier, Matières : La Croissance Sans Le Récit
L’or et les matières ont progressé de 46,6 % depuis janvier. C’est solide, moins spectaculaire que les actions. Ces actifs ont un avantage : leur récit est déjà mondial et leur garde est déjà industrialisée. Tokeniser une once n’exige pas de recréer le droit de vote. En revanche, la composabilité reste limitée si le jeton ne peut pas servir largement de collatéral acceptable.
L’immobilier n’avance que de 17,9 %. Ici, le droit local, la fiscalité, la copropriété et les délais de cession pèsent plus que la chaîne. On peut fractionner un immeuble sur un registre. On ne fractionne pas aussi vite le juge, le notaire et le locataire. C’est pour cela que le crédit privé, plus contractuel, plus « papier », s’active mieux que la pierre.
Ces écarts de rythme dessinent une carte. Tout ce qui ressemble à un instrument financier déjà standardisé migre plus vite. Tout ce qui ressemble à un droit réel local migre plus lentement. La tokenisation n’abolit pas la géographie du droit. Elle la rend seulement plus visible, parce que le registre est public et que l’échec d’intégration se lit en pourcentage d’utilisation.
Le Risque De Confondre Stock Et Flux
Le chiffre de 34,18 milliards est un stock. Le CAR de 12 % est un flux d’usage à un instant donné. Mélanger les deux produit des titres alléchants et de mauvaises décisions. Un marché peut croître de 85 % en stock et stagner en utilité. Un autre peut rester petit et financer réellement des bilans. Les allocations, les régulations et les produits devraient partir du second, pas du premier.
C’est aussi une leçon pour les banches marketing. « Tokenisé » n’est plus un argument suffisant. La question devient : admissible où, par qui, contre quoi, avec quel délai de règlement, avec quels droits corporatifs, avec quelle procédure en cas de halt. Sans ces réponses, le jeton est une photographie. Avec ces réponses, il devient une pièce de marché.
Ce Qui Peut Faire Monter Le CAR Sans Nouvelle Vague D’Émissions
Plusieurs leviers sont déjà sur la table. L’admission des jetons dans les usines de collatéral traditionnelles. L’ouverture contrôlée de carnets onchain pour les titres NMS sous exemption. La multiplication de hubs de crédit institutionnels côté DeFi. L’arrivée de membres tokenization dans les réseaux de fonds. Aucun de ces leviers n’exige que l’on tokenise 1 % du S&P. Tous exigent que l’on traite le jeton comme un titre, pas comme un souvenir.
- Équivalence juridique des droits attachés au titre.
- Même traitement des suspensions et des événements corporatifs.
- Acceptation en marge, en prêt et en règlement.
- Distribution là où les flux de fonds existent déjà.
- Composabilité réelle dans des protocoles auditables.
Si ces conditions avancent, le scénario central 2030 devient moins une question de taille de marché qu’une question de densité d’usage. On peut imaginer un encours actions tokenisé encore faible à l’échelle mondiale, mais déjà central dans certains coins de la finance : règlement T+0 interne, collatéral 24/7, accès international à des titres autrement difficiles à détenir. L’utilité peut précéder la part de marché.
Une Ère D’Activation, Pas Encore Une Ère De Substitution
Le vocabulaire du rapport est juste. On n’entre pas dans l’ère où la chaîne remplace la place. On entre dans l’ère où un actif représenté onchain doit justifier son existence par un usage. Les 34,18 milliards prouvent que l’émission n’est plus le goulot principal. Les 12 % prouvent que l’intégration l’est encore.
Les prochaines publications compteront moins le record d’encours que le déplacement du CAR par classe d’actifs. Si les actions passent durablement au-dessus de 10 % d’activation pendant que les fonds monétaires restent inertes, on saura que le marché privilégie le trading et le collatéral. Si les fonds monétaires s’éveillent parce que DTCC et les réseaux de fonds les branchent, on saura que le moteur est le post-marché. Les deux chemins peuvent coexister. Ils ne raconteront pas la même histoire.
En attendant, la photographie du 15 septembre reste celle d’un adolescent riche et peu occupé. Beaucoup de valeur assise. Peu de valeur au travail. Les obligations tiennent la maison. Les actions font le bruit. Le crédit privé montre la voie de l’usage. Le droit américain ouvre une fenêtre. Les infrastructures historiques commencent à accepter le jeton comme un cousin, pas comme un étranger. Le reste, comme toujours en finance, se jouera moins dans les communiqués que dans les collatéraux acceptés un mardi matin à 9 heures.
Il faudra alors relire ces 34,18 milliards autrement. Non comme un trophée de tokenisation. Comme un réservoir. Un réservoir ne vaut que par les canalisations qu’on lui branche. C’est précisément le chantier que le rapport, la SEC, DTCC et les prêteurs onchain viennent d’ouvrir en même temps, la même semaine de septembre, sans s’être donné le mot. Rarement un marché aura autant grandi en stock tout en avouant, chiffres à l’appui, qu’il n’avait encore presque rien activé.
