Imaginez le cofondateur d’une des blockchains les plus influentes au monde qui, du jour au lendemain, déclare que le moteur principal du réseau doit être entièrement repensé. C’est exactement ce que vient de faire Vitalik Buterin ce dimanche 1er mars 2026. Dans un long billet technique, il expose sans détour un plan ambitieux visant à remplacer des composants fondamentaux d’Ethereum datant de 2015. Pour beaucoup d’observateurs, ce n’est pas une simple optimisation : c’est une véritable révolution architecturale.
Pourquoi un tel virage maintenant ? Ethereum souffre encore de goulots d’étranglement structurels qui freinent les preuves cryptographiques rapides et rendent la vérification complète par des appareils légers extrêmement coûteuse. Alors que les concurrents avancent avec des designs plus récents, Vitalik semble convaincu qu’il est temps d’arrêter les rustines et de s’attaquer au cœur du problème.
Une refonte profonde pour préparer l’avenir d’Ethereum
Depuis plusieurs années, la communauté Ethereum travaille sur différentes pistes pour améliorer la scalabilité et l’efficacité : rollups, danksharding, stateless clients… Mais selon Buterin, ces améliorations, aussi ingénieuses soient-elles, atteignent leurs limites si la couche d’exécution reste inchangée. Il estime que plus de 80 % des coûts et des lenteurs proviennent aujourd’hui de l’arbre d’état et de la machine virtuelle elle-même.
Adieu l’Arbre Merkle Patricia Hexaire
L’actuelle structure de données qui stocke l’état global d’Ethereum s’appelle l’Arbre Merkle Patricia Hexaire (ou Hexary Merkle Patricia Trie). Ce choix historique, pertinent en 2015, est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux freins. Sa conception hexadécimale génère des preuves de Merkle très longues, ce qui pénalise fortement les preuves à divulgation nulle de connaissance (ZK-proofs).
La proposition EIP-7864 vise à remplacer cet arbre par un arbre d’état binaire (Binary State Tree). Pourquoi binaire ? Parce que les circuits ZK travaillent naturellement sur des bits. Passer d’une base 16 à une base 2 permet de réduire la profondeur de l’arbre et donc la taille des preuves.
Les principaux avantages attendus de l’arbre binaire :
- Preuves de Merkle jusqu’à 4 fois plus courtes
- Compatibilité native et optimale avec les circuits zk-SNARK / zk-STARK
- Réduction drastique des coûts de calcul pour les clients légers
- Meilleure résistance aux attaques quantiques à long terme
Pour aller encore plus loin, Vitalik propose d’associer cette nouvelle structure à des fonctions de hachage modernes comme Poseidon (très efficace dans les circuits ZK) ou Blake3 (rapide sur CPU). Selon ses estimations, le gain global sur les preuves pourrait atteindre un facteur entre 3× et 100× selon les cas d’usage.
RISC-V : la fin programmée de l’EVM classique ?
Le second chantier est encore plus disruptif : remplacer progressivement l’Ethereum Virtual Machine (EVM) par une architecture RISC-V. RISC-V est un jeu d’instructions open-source, simple, modulaire et déjà massivement utilisé dans le monde des preuves ZK (Succinct, RISC Zero, zkMIPS, etc.).
L’EVM, bien qu’emblématique, souffre de plusieurs handicaps : un jeu d’instructions complexe, peu adapté aux compilateurs modernes, et surtout très coûteux à prouver en ZK. Passer à RISC-V permettrait de bénéficier d’outils de compilation matures et d’écosystèmes ZK déjà très avancés.
« L’arbre d’état et la VM sont responsables de plus de 80 % des goulots d’étranglement actuels. Les contourner plutôt que les réparer ne sera pas suffisant à long terme. »
Vitalik Buterin – mars 2026
La transition ne se ferait pas en un claquement de doigts. Buterin évoque trois phases :
- Phase 1 : ajouter le support RISC-V pour certains calculs spécifiques (précompilations, vérification de preuves)
- Phase 2 : permettre l’exécution parallèle EVM + RISC-V sur la même blockchain
- Phase 3 : décommissionner totalement l’EVM historique au profit de RISC-V
Cette feuille de route prudente vise à minimiser les risques pour les dizaines de milliers de contrats intelligents déjà déployés.
Pourquoi abandonner les Verkle Trees ?
Pendant longtemps, les Verkle Trees ont été présentés comme la solution miracle pour réduire la taille des preuves tout en restant compatible avec l’EVM actuelle. Pourtant, Vitalik semble aujourd’hui beaucoup plus réservé.
Les Verkle Trees reposent sur des polynômes de KZG et sur des hypothèses cryptographiques relativement récentes. Surtout, ils restent vulnérables à certaines attaques quantiques potentielles à long terme. L’arbre binaire couplé à des hachage-friendly ZK (Poseidon) apparaît donc comme un choix plus conservateur et plus robuste sur le plan de la sécurité future.
Les implications concrètes pour les utilisateurs et les développeurs
Si ce plan aboutit, plusieurs changements majeurs pourraient se concrétiser dans les 3 à 5 prochaines années :
- Les portefeuilles mobiles et les nœuds légers pourraient vérifier l’état complet sans dépendre de serveurs RPC centralisés
- Le coût des preuves ZK pour les rollups chuterait très fortement → frais Layer 2 encore plus bas
- Plus de développeurs pourraient écrire des applications ZK natives directement sur la couche 1
- L’Ethereum Layer 1 deviendrait beaucoup plus attractif pour les applications nécessitant une vérification mathématique forte (finance décentralisée institutionnelle, jeux à haute valeur, identité décentralisée…)
Mais il y a aussi des risques non négligeables :
- Réécrire une grande partie des clients Ethereum (Geth, Nethermind, Erigon…)
- Garantir la rétrocompatibilité pendant plusieurs années
- Convaincre la communauté et les équipes de développement d’investir des ressources massives dans cette direction
Contexte : une Fondation Ethereum en pleine mutation
Cette proposition intervient à un moment particulier. La Fondation Ethereum traverse une phase de réorganisation interne importante. Le départ récent de Tomasz Stanczak, figure centrale de l’équipe de recherche, a surpris beaucoup d’observateurs. Dans ce contexte, le message de Vitalik peut aussi être lu comme une tentative de redonner une vision technique claire et ambitieuse à l’écosystème.
Face à Solana, Sui, Aptos ou encore des rollups très performants sur d’autres chaînes (Arbitrum, Optimism, zkSync, Starknet…), Ethereum doit prouver qu’il peut rester compétitif sur le plan technique sans sacrifier sa décentralisation.
Quel impact sur le prix de l’ETH à moyen et long terme ?
À court terme, ce type d’annonce peut générer de la volatilité. Les marchés détestent l’incertitude et une refonte aussi profonde introduit forcément un risque d’exécution. Cependant, si le plan est perçu comme sérieux et que les premiers tests sur les réseaux de développement sont concluants, la thèse haussière de l’ETH pourrait s’en trouver renforcée.
Les arguments haussiers principaux :
- Demande accrue d’ETH pour payer les frais de base sur une Layer 1 plus efficace
- Augmentation du burn via EIP-1559 grâce à plus d’activité économique
- Attractivité renouvelée pour les institutionnels qui veulent une infrastructure « propre » et vérifiable
- Positionnement unique : la seule grande blockchain PoS à viser une vérification complète par smartphone
Les signaux à surveiller dans les prochains mois :
- Passage de l’EIP-7864 en statut « Review » puis « Accepted »
- Premières implémentations expérimentales dans Geth ou Reth
- Choix définitif de la fonction de hachage (Poseidon vs Blake3 vs autre)
- Discussions et prototypes autour de l’intégration RISC-V
Un tournant historique ou un pari trop risqué ?
Il est encore trop tôt pour trancher. Ce qui est certain, c’est que Vitalik Buterin ne propose pas une simple mise à jour incrémentale. Il appelle à une refonte profonde de deux des composants les plus sacrés d’Ethereum : l’arbre d’état et la machine virtuelle.
Ce plan demande un consensus communautaire exceptionnel, des années de travail acharné et une coordination sans faille entre les équipes de clients, les chercheurs ZK, les développeurs d’applications et les validateurs. Mais s’il réussit, Ethereum pourrait sortir de cette mue comme une blockchain fondamentalement plus puissante, plus vérifiable et mieux armée pour affronter les vingt prochaines années.
Reste une question ouverte : la communauté Ethereum est-elle prête à accepter une telle chirurgie ? Ou préférera-t-elle continuer à empiler des solutions de contournement sur une base devenue trop lourde ? La réponse arrivera probablement au cours des 18 prochains mois.
En attendant, une chose est sûre : Vitalik Buterin continue de penser très loin devant. Et c’est peut-être exactement ce dont Ethereum a besoin en 2026.
