Imaginez ouvrir votre application de suivi un lundi matin et découvrir que la plateforme où dort une partie non négligeable de votre fonds crypto a purement et simplement bloqué tous les retraits. Plus moyen de sortir un satoshi. Le cours du bitcoin continue de danser, les stablecoins s’échangent encore, mais rien ne bouge. Pour un investisseur particulier, c’est déjà stressant. Pour le gérant d’un fonds qui doit publier chaque jour ou chaque semaine un prix de part, c’est un casse-tête juridique, comptable et éthique. Combien vaut réellement une part quand une fraction des actifs est immobilisée ? Qui supporte le risque de perte éventuelle ? Et comment éviter que les plus rapides à sortir ne profitent au détriment de ceux qui restent ?
La Valeur Liquidative D’Un Fonds Crypto Face Au Gel Des Retraits
La plupart des porteurs de parts regardent la valeur liquidative comme un simple chiffre affiché sur un tableau de bord. Peu se demandent réellement d’où il sort. Or ce chiffre est le résultat d’un ensemble de règles précises, de choix de sources de prix et de méthodes de traitement des situations exceptionnelles. Quand une grande plateforme gèle les retraits pendant plusieurs jours, ou quand un exchange brésilien comme Mercado Bitcoin décide de bloquer dépôts et retraits sans date de reprise, ces règles deviennent soudainement vitales.
Ce qui suit explore en profondeur le mécanisme de calcul de la valeur liquidative, les pièges liés à la valorisation des cryptomonnaies, les options ouvertes aux fonds lorsque des actifs se retrouvent bloqués, et surtout les conséquences concrètes pour les investisseurs selon le choix retenu. L’objectif n’est pas de faire peur, mais de comprendre précisément ce qui se joue derrière chaque publication de prix de part.
Comment se calcule réellement la valeur liquidative
Le principe de base reste simple. On additionne la totalité de ce que le fonds détient : cryptomonnaies, stablecoins, positions sur dérivés, liquidités bancaires. On soustrait tout ce qu’il doit : frais de gestion courus, commission de performance déjà provisionnée, factures des prestataires. Le résultat, l’actif net, est ensuite divisé par le nombre de parts en circulation. On obtient ainsi le prix d’une part.
Prenons un exemple concret. Un fonds affiche 10,4 millions d’euros d’actifs bruts et doit 200 000 euros de frais. Son actif net s’élève donc à 10,2 millions d’euros. S’il a émis 85 000 parts, chaque part vaut exactement 120 euros. Un nouvel investisseur qui apporte 120 000 euros reçoit 1 000 parts. Un porteur qui en rend 1 000 récupère la même somme, hors frais de sortie éventuels.
Deux points essentiels méritent d’être soulignés. D’abord, la commission de performance est provisionnée au fil de l’eau dans la valeur liquidative, bien avant d’être effectivement prélevée. Le prix publié est donc déjà net des frais acquis par le gérant, grâce au mécanisme de high water mark. Ensuite, le calcul n’est jamais confié au gérant lui-même. Dans une structure sérieuse, un administrateur indépendant rapproche les soldes des plateformes, des banques et des wallets, applique les règles de valorisation et arrête le chiffre final.
La fréquence de calcul varie selon les fonds : quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle. Cette fréquence détermine aussi le rythme des entrées et des sorties, car on ne peut souscrire ou racheter qu’à une date où une valeur liquidative est officiellement calculée.
Quel prix retenir pour un bitcoin ou un stablecoin
Une action du CAC 40 bénéficie d’un cours de clôture officiel. Un bitcoin n’en a pas. Il s’échange en continu, sept jours sur sept, sur des dizaines de plateformes, et son prix peut légèrement différer d’une place à l’autre. Pour valoriser un portefeuille, le fonds doit donc choisir à l’avance une heure de relevé, souvent minuit UTC, et une source de prix : le cours d’une plateforme particulière, une moyenne de plusieurs plateformes, ou un indice publié par un fournisseur spécialisé.
En temps normal, l’écart entre ces options se mesure en dixièmes de pour cent. Les jours de crise, il peut devenir spectaculaire. Le 10 octobre 2025, pendant une chute violente qui a liquidé des milliards de dollars de positions en quelques heures, l’USDe d’Ethena s’est échangé autour de 0,65 dollar sur Binance alors qu’il restait proche de 1 dollar sur la plupart des autres places. Un fonds qui valorisait ses USDe au prix de Binance ce soir-là affichait une perte de 35 % sur cette ligne. Le même fonds, s’il utilisait un indice multi-plateformes, n’aurait presque rien vu.
La règle de valorisation doit figurer dans les documents du fonds et rester identique d’un mois sur l’autre. Un gérant ne doit jamais pouvoir choisir la source après coup selon le chiffre qu’elle produit.
Les deux méthodes se défendent sur le plan technique. Ce qui compte, c’est la transparence et la cohérence. Pour les dérivés, la logique est la même : un contrat perpétuel se valorise au mark price de la plateforme, celui qui sert aussi au calcul des liquidations, et non au dernier prix échangé.
Les quatre options face à des actifs bloqués
Quand une plateforme gèle les retraits, les actifs du fonds restent visibles sur son compte. Le trading peut même continuer. Mais rien ne sort. Le fonds dispose alors de quatre grandes façons de traiter ces avoirs dans sa valeur liquidative.
La première consiste à les garder à leur prix de marché. C’est la solution par défaut lorsque la plateforme est considérée comme solvable et que le blocage apparaît purement technique. Elle devient dangereuse dès que le doute s’installe sur la capacité réelle de la plateforme à restituer les fonds.
La deuxième option consiste à appliquer une décote. L’administrateur réduit la valeur des actifs bloqués d’un pourcentage censé refléter la probabilité de perte. Le choix de ce pourcentage reste délicat et doit être révisé à chaque calcul de valeur liquidative.
La troisième solution, plus structurée, consiste à isoler les actifs dans une side pocket. Les avoirs bloqués sortent du portefeuille principal et rejoignent un compartiment séparé, détenu uniquement par les investisseurs présents au moment du gel, au prorata de leurs parts. La valeur liquidative principale ne contient plus que des actifs liquides. Les souscriptions et les rachats se font à ce prix. Tout ce qui sera éventuellement récupéré sur la plateforme reviendra plus tard aux seuls porteurs de la side pocket.
Enfin, le fonds peut suspendre purement et simplement le calcul de la valeur liquidative. Sans prix fiable, il arrête de calculer et ferme les souscriptions comme les rachats. La plupart des documents de fonds prévoient ce cas en cas d’événement empêchant de valoriser correctement les actifs. Une suspension longue pèse toutefois lourdement sur la confiance des investisseurs.
Les quatre options en résumé
- Garder les actifs bloqués à 100 % de leur valeur de marché
- Appliquer une décote reflétant le risque de non-récupération
- Créer une side pocket réservée aux porteurs présents au moment du gel
- Suspendre le calcul de la valeur liquidative et fermer les mouvements
Qui paie réellement la perte : un exemple chiffré
Le choix de la méthode n’est pas neutre. Il détermine qui, parmi les investisseurs, supporte la perte éventuelle : ceux qui sortent pendant le gel, ou ceux qui restent.
Reprenons un fonds valant 10 millions d’euros, réparti en 100 000 parts à 100 euros chacune. Deux millions d’euros sont bloqués sur une plateforme gelée. Un investisseur demande le rachat de 10 000 parts.
Si le fonds maintient les avoirs bloqués à 100 %, la valeur liquidative reste à 100 euros. L’investisseur sortant reçoit 1 million d’euros, payé avec les actifs liquides. Quelques mois plus tard, la plateforme ne restitue que la moitié de ce qu’elle détenait. Le fonds perd 1 million. Il reste alors 8 millions d’euros pour 90 000 parts, soit 88,89 euros par part.
Si le fonds avait appliqué dès le départ une décote de 50 % sur les avoirs bloqués, la valeur liquidative serait tombée à 90 euros. L’investisseur sortant aurait reçu 900 000 euros. Ceux qui restent auraient conservé des parts valorisées à 90 euros une fois la récupération effectuée.
Dans le premier scénario, celui qui est sorti rapidement a touché 100 000 euros de trop. Chaque porteur restant a perdu 1,11 euro par part pour lui permettre de partir à un prix trop élevé. C’est précisément la raison d’être des décotes, des side pockets et des suspensions : empêcher qu’une information connue de tous, mais pas encore intégrée dans le prix, permette aux plus rapides de sortir au détriment des autres.
Le précédent FTX et ses leçons
En novembre 2022, la faillite de FTX a posé exactement ces questions à une échelle bien plus grande qu’un simple gel de quelques jours. Plusieurs fonds avaient une part importante de leurs actifs sur la plateforme. Galois Capital, un fonds spécialisé dans les dérivés crypto, y avait laissé environ la moitié de son capital. Il a fermé quelques mois plus tard, en rendant aux investisseurs l’essentiel des actifs qui n’étaient pas sur FTX et en isolant la créance, faute de pouvoir lui attribuer un prix fiable.
La suite de la procédure est instructive. Les créanciers de FTX ont finalement été remboursés au-delà de 100 % de leur créance, mais en dollars, sur la base des cours du jour de la faillite, lorsque le bitcoin valait environ 16 900 dollars. Un fonds libellé en bitcoin a donc récupéré des dollars là où il détenait des bitcoins, et a manqué toute la hausse qui a suivi. C’est la différence classique entre rendement en dollars et rendement en bitcoin, appliquée cette fois à une créance de faillite.
Ce précédent montre aussi que la récupération peut prendre des années et que le montant final dépend fortement de la date de valorisation retenue par les autorités judiciaires. Pour un investisseur en fonds crypto, cela renforce l’importance de savoir à l’avance comment le gérant traitera ce type de situation.
Les questions précises à poser avant d’investir
Derrière chaque valeur liquidative publiée se cachent des règles de calcul. Quatre questions permettent de les connaître et de juger de la solidité de l’organisation.
- Qui calcule la valeur liquidative, à quelle fréquence, et en combien de jours après la date de valorisation ?
- Quelle source de prix et quelle heure de relevé sont retenues pour les cryptomonnaies et les dérivés, et où cette règle est-elle formalisée ?
- Quelle part des actifs est détenue sur une même plateforme, et combien de plateformes le fonds utilise-t-il au total ?
- Si une plateforme gèle les retraits, qui décide du traitement des actifs bloqués, et comment les investisseurs en sont-ils informés ?
Les trois premières réponses doivent être précises et figurer clairement dans les documents du fonds. La quatrième ne peut pas l’être autant. Un gel de retraits peut durer deux jours ou deux ans, toucher une plateforme solvable ou une plateforme en faillite. Aucun gérant ne peut écrire à l’avance la bonne réponse à chaque cas. L’investisseur peut en revanche savoir qui prendra la décision, sur quels éléments, et dans quel délai il sera prévenu.
Pourquoi la concentration sur une seule plateforme reste risquée
Même avec les meilleures règles de valorisation, la concentration des actifs sur une unique plateforme constitue un risque structurel. Le gel des retraits n’est pas un scénario théorique. Il s’est produit à plusieurs reprises ces dernières années, pour des raisons techniques, de sécurité ou de solvabilité. Un fonds qui répartit ses avoirs sur plusieurs plateformes, plusieurs custody providers et éventuellement des solutions de stockage à froid réduit mécaniquement l’impact d’un incident isolé.
Cette diversification a un coût. Elle complexifie la gestion opérationnelle et peut réduire légèrement les rendements liés au trading ou au lending. Mais elle protège la valeur liquidative contre les chocs asymétriques. Les investisseurs institutionnels et les particuliers qualifiés regardent de plus en plus cet aspect avant de s’engager.
Le rôle crucial de l’administrateur indépendant
Dans un fonds bien structuré, le gérant ne calcule pas lui-même la valeur liquidative. Un administrateur indépendant se charge de rapprocher les positions, d’appliquer les règles de valorisation et de publier le prix. Cette séparation des fonctions protège les porteurs de parts contre d’éventuels conflits d’intérêts. Elle garantit aussi que les règles écrites dans les documents sont effectivement appliquées, même en période de stress.
Lorsque des actifs se retrouvent bloqués, l’administrateur joue un rôle central dans le choix de la méthode de traitement. Il s’appuie sur les informations disponibles, sur les pratiques de marché et sur les dispositions prévues dans le prospectus. Sa décision influence directement la répartition du risque entre les investisseurs qui sortent et ceux qui restent.
Ce que change une side pocket pour les investisseurs
La création d’une side pocket est souvent présentée comme la solution la plus équitable. Elle isole les actifs illiquides ou incertains et les attribue uniquement aux porteurs présents au moment de l’événement. Les nouveaux entrants n’achètent pas de parts contenant des créances douteuses. Les sortants ne peuvent pas échapper à leur quote-part du risque en rachetant leurs parts avant que la décote ne soit appliquée.
En pratique, la side pocket complexifie la communication. Les porteurs se retrouvent avec deux lignes dans leur reporting : une part principale liquide et une part de side pocket dont la valeur reste incertaine pendant des mois, voire des années. Certains fonds préfèrent donc appliquer une décote progressive plutôt que de créer un compartiment séparé. D’autres choisissent la suspension temporaire le temps d’y voir plus clair.
L’impact psychologique et la confiance des investisseurs
Au-delà des calculs, le traitement des actifs bloqués touche directement à la confiance. Une valeur liquidative qui reste inchangée alors que tout le marché sait qu’une plateforme est en difficulté peut sembler artificiellement élevée. À l’inverse, une décote trop agressive peut faire fuir les investisseurs et créer une prophétie auto-réalisatrice. Trouver le juste équilibre demande du jugement et une communication claire.
Les fonds qui ont traversé les crises de 2022 avec le moins de dégâts sont souvent ceux qui avaient anticipé ces situations dans leurs documents et qui ont communiqué rapidement et transparentement. Les investisseurs acceptent mieux une mauvaise nouvelle lorsqu’ils comprennent la méthode et le raisonnement.
Les spécificités des fonds crypto par rapport aux fonds traditionnels
Dans la finance traditionnelle, les actifs illiquides existent aussi : private equity, immobilier, obligations en difficulté. Les mécanismes de side pocket et de suspension de la valeur liquidative sont connus depuis longtemps. Ce qui change avec les cryptomonnaies, c’est la vitesse à laquelle une plateforme peut basculer d’une situation apparemment saine à un gel total, et la difficulté à obtenir des informations fiables en temps réel.
Les marchés crypto fonctionnent 24 heures sur 24. Un incident peut se produire un week-end ou un jour férié. Les administrateurs de fonds doivent donc être capables de réagir rapidement, même hors des horaires bancaires classiques. Cette exigence opérationnelle constitue un critère de sélection important pour les investisseurs institutionnels.
Comment les documents du fonds doivent anticiper ces situations
Un prospectus bien rédigé ne se contente pas de décrire le calcul de la valeur liquidative en temps normal. Il prévoit explicitement les cas d’événements exceptionnels : gel des retraits, faillite d’une contrepartie, disparition temporaire d’un marché de référence. Il désigne qui a le pouvoir de décider, dans quel délai les investisseurs doivent être informés, et quelles options sont ouvertes.
Ces dispositions ne garantissent pas que la décision sera toujours optimale. Elles garantissent en revanche que le processus sera transparent et que les porteurs de parts ne découvriront pas a posteriori des règles improvisées. Pour un investisseur, lire ces clauses avant d’engager des fonds reste l’une des meilleures protections disponibles.
Les leçons pour les porteurs de parts individuels
Même un investisseur particulier peut tirer des enseignements concrets. D’abord, vérifier la concentration des actifs du fonds sur les plateformes d’échange. Ensuite, s’assurer qu’un administrateur indépendant calcule la valeur liquidative. Enfin, comprendre la politique de traitement des actifs illiquides ou bloqués.
Ces éléments ne sont pas toujours mis en avant dans les documents marketing. Ils figurent en revanche dans le prospectus et dans les rapports périodiques. Prendre le temps de les lire évite les mauvaises surprises le jour où un exchange important rencontre des difficultés.
Vers une plus grande maturité du secteur
Les incidents de 2022 et les gels de retraits plus récents ont poussé de nombreux gérants à renforcer leurs procédures. La diversification des custody, l’utilisation de solutions de stockage à froid pour une partie des actifs, et la formalisation des règles de valorisation en situation de stress font désormais partie des standards attendus par les investisseurs institutionnels.
Cette évolution est positive. Elle rapproche progressivement la gestion de fonds crypto des standards de la gestion traditionnelle, tout en conservant les spécificités liées à la nature des actifs. Pour les porteurs de parts, cela se traduit par une plus grande prévisibilité et une meilleure protection en cas de crise.
Ce qu’il faut retenir avant de s’engager
La valeur liquidative d’un fonds crypto n’est pas un chiffre magique. C’est le résultat d’un processus de calcul fondé sur des règles précises et sur des choix de valorisation. Lorsque des actifs se retrouvent immobilisés sur une plateforme, ces choix déterminent qui, parmi les investisseurs, supportera la perte éventuelle.
Garder les actifs bloqués à leur pleine valeur favorise ceux qui sortent rapidement. Appliquer une décote, créer une side pocket ou suspendre le calcul protège mieux l’équité entre les porteurs. Aucune solution n’est parfaite dans l’absolu. Ce qui compte, c’est que la méthode soit connue à l’avance, appliquée de manière cohérente et communiquée clairement.
Avant d’investir, quatre questions suffisent à éclairer la solidité de l’organisation : qui calcule la valeur liquidative, selon quelles sources de prix, avec quelle concentration sur les plateformes, et selon quelles règles en cas de gel des retraits. Les réponses à ces questions en disent souvent plus long que le rendement affiché sur les dernières périodes.
Dans un marché où les plateformes d’échange restent des points de concentration de risques, la qualité de la gestion de la valeur liquidative constitue un critère de sélection aussi important que la performance pure. Les investisseurs qui l’intègrent dans leur analyse se donnent les moyens de traverser les prochains épisodes de stress avec davantage de sérénité.
Les événements récents, du piratage d’une grande plateforme au gel des retraits sur d’autres, rappellent que ces situations ne sont pas hypothétiques. Elles font partie du paysage crypto. Comprendre comment un fonds y répond, c’est déjà se protéger. Et c’est, en définitive, l’un des meilleurs moyens de juger de la maturité réelle d’une structure de gestion.
