Imaginez un monde où des actions privées, des notes structurées ou des parts de fonds se transfèrent en quelques secondes, sans piles de paperasse ni délais interminables. Ce n’est plus de la science-fiction. Selon la responsable de la stratégie d’actifs numériques de Morgan Stanley, le marché des actifs tokenisés pourrait atteindre entre 3 000 et 10 000 milliards de dollars d’ici 2030. Une projection qui fait lever les sourcils dans la finance traditionnelle et qui redessine déjà les priorités des grandes banques.
Pourquoi cette prévision change la donne pour la finance
Lors d’une interview réalisée à TOKEN2049, Amy Oldenburg, tête de la stratégie d’actifs numériques chez Morgan Stanley, a confirmé avec une assurance rare que ce chiffre n’était pas une simple projection optimiste. « Nous serons définitivement dans cette fourchette, sans aucun doute », a-t-elle déclaré. Derrière ces mots se cache une transformation profonde : la tokenisation d’actifs du monde réel, c’est-à-dire la représentation numérique d’actions, de fonds, d’obligations ou d’autres instruments sur une blockchain.
Ce n’est pas seulement une question de volume. C’est une question de fluidité. Aujourd’hui, déplacer certains actifs privés ou structurés ressemble encore à un parcours du combattant administratif. Demain, ces mêmes titres pourraient circuler comme des jetons numériques, avec des règles de propriété, de transfert et de collatéral entièrement codées.
Un marché qui sort de l’ombre
Pendant des années, la tokenisation est restée un concept de laboratoire. Les expérimentations se multipliaient, les communiqués de presse aussi, mais l’adoption institutionnelle restait timide. Désormais, les annonces s’enchaînent et les banques redoutent de rater le train. Oldenburg a noté que l’intérêt des institutions s’est nettement accéléré au cours des douze derniers mois. La peur de rester à la traîne est devenue un moteur aussi puissant que la promesse d’efficacité.
Les produits concernés ne se limitent pas aux actions cotées. La responsable a mis en avant les actions privées, les notes structurées et les fonds d’investissement. Autant de domaines où la paperasse et les processus manuels restent lourds. Remplacer une partie de ces étapes par des systèmes basés sur la blockchain pourrait simplifier radicalement la gestion administrative.
Nous serons définitivement dans cette fourchette sans aucun doute.
Amy Oldenburg, responsable de la stratégie d’actifs numériques chez Morgan Stanley
Des opportunités concrètes dans les actifs privés
Les actions non cotées, les produits sur mesure et l’accès aux fonds privés apparaissent comme les terrains les plus fertiles. Dans ces univers, chaque transfert de propriété, chaque mise à jour de registre ou chaque calcul de droits peut prendre des jours, voire des semaines. La tokenisation permettrait de transformer ces opérations en transactions quasi instantanées, tout en conservant la traçabilité et les droits attachés à l’actif sous-jacent.
Oldenburg a également souligné un usage encore peu exploité : l’utilisation des avoirs tokenisés comme collatéral. Une fois qu’un volume suffisant d’actifs sera disponible sous forme de jetons, ces titres pourront servir de garantie dans des opérations de financement ou de marge, avec une vitesse et une flexibilité bien supérieures aux mécanismes traditionnels.
Ce que la tokenisation change concrètement
- Réduction des délais de règlement et de transfert
- Diminution des coûts administratifs et de la paperasse
- Possibilité d’utiliser les titres comme collatéral en temps quasi réel
- Conservation des droits de propriété et des protections investisseur
Le calendrier de Morgan Stanley se précise… et se décale
En mars dernier, la banque évoquait encore un lancement de support pour les actions tokenisées au second semestre 2026. Aujourd’hui, Oldenburg estime que le premier trimestre 2027 constitue une fenêtre plus réaliste. Ce n’est pas un recul stratégique, mais un ajustement pragmatique lié à un frein majeur : l’offre de produits.
Les clients institutionnels ne se précipitent pas tant qu’il n’existe pas de titres adaptés à trader. Sans inventaire de valeurs tokenisées, la plateforme de négociation alternative (ATS) de Morgan Stanley ne peut pas démontrer toute sa valeur. La banque continue donc de construire l’infrastructure nécessaire tout en attendant que le marché s’étoffe.
Ce service s’inscrit dans la continuité des activités existantes de la banque sur les actions, les dérivés et les swaps. Les clients pourront à terme détenir des positions dans les deux formats – traditionnel et blockchain – selon leurs besoins.
Le collatéral tokenisé, un levier encore sous-estimé
Une étude distincte de Citi, publiée fin septembre, apporte un éclairage complémentaire. Selon ce travail réalisé avec The ValueExchange, 77 % des institutions financières s’attendent à utiliser une forme de collatéral tokenisé en 2026. Les grandes institutions gèrent en moyenne environ 74 milliards de dollars de collatéral chaque jour, répartis sur quelque 65 lieux de conservation.
Le problème actuel est structurel : environ 25 % du collatéral reste non rémunéré ou est posté en tampon supplémentaire simplement parce que les systèmes existants ne permettent pas toujours de déplacer les actifs au moment voulu. Pour une seule institution, le collatéral inactif peut atteindre près de 15 milliards de dollars, ce qui se traduit par une perte de revenus estimée à 346 millions de dollars par an pour les grandes firmes.
Avec environ 60 % de la marge mondiale détenue en cash non productif, les fonds monétaires tokenisés apparaissent comme une solution prometteuse. Ils permettraient de conserver un rendement tout en autorisant des transferts beaucoup plus rapides, réduisant ainsi le besoin de préfinancement.
Le rôle central de la DTCC
Du côté des marchés américains, Oldenburg a identifié le lancement prévu fin octobre du service de tokenisation de la DTCC comme un jalon important. En juillet, l’organisme avait annoncé que plus de 30 firmes avaient déjà participé à des transactions en production utilisant des représentations tokenisées d’actifs détenus auprès de la Depository Trust Company.
Ces opérations ont couvert le prêt de titres, les nantissements de collatéral, les transferts d’actions et les accords de pension livrée sur Treasuries américains. Elles se sont déroulées à la fois sur le réseau privé Besu de la DTCC et sur le réseau public Canton.
Le service permettra aux institutions participantes de convertir des titres éligibles entre format conventionnel et format tokenisé, puis de livrer ces représentations vers des portefeuilles supportés. Point crucial pour les investisseurs américains : les actifs tokenisés conserveront les droits de propriété, les entitlements et les protections attachés à leurs équivalents traditionnels. Cette approche s’appuie sur une lettre de non-action de la SEC datant de décembre 2025.
La participation institutionnelle s’élargit aussi via le groupe de travail de la DTCC. HashKey a rejoint cette instance début septembre en tant que premier prestataire de services d’actifs numériques asiatique, aux côtés de noms comme JPMorgan Chase, Goldman Sachs, Nasdaq ou encore le New York Stock Exchange.
Morgan Stanley construit ses propres briques technologiques
À l’intérieur de la banque, la recherche avance via le Digital Asset Lab, récemment créé. Ce laboratoire permet aux équipes d’explorer des applications blockchain – dépôts tokenisés, monnaies numériques, fonds monétaires, vaults DeFi – sans toucher aux systèmes centraux. Megan Brewer, qui dirige l’innovation marché et les labs, a expliqué que les collaborateurs peuvent ainsi tester des solutions capables d’exécuter des stratégies d’investissement en continu, 24 heures sur 24.
Parallèlement, Morgan Stanley développe une infrastructure de portefeuille propriétaire destinée aux clients qui détiendront des actifs et produits tokenisés. Sur le plan réglementaire, l’Office of the Comptroller of the Currency a accordé le 18 juin une approbation préliminaire conditionnelle pour Morgan Stanley Digital Trust, une future banque nationale de confiance située à Purchase, dans l’État de New York.
Les activités envisagées comprennent la conservation d’actifs numériques, les achats, ventes, swaps et transferts, ainsi que des services fiduciaires de staking et l’administration de collatéral pour une activité de prêt d’actifs numériques d’une filiale. Les conditions d’approbation imposent un capital de niveau 1 d’au moins 50 millions de dollars, dont la moitié en actifs liquides éligibles, plus une réserve de liquidités couvrant 180 jours de dépenses d’exploitation pendant les trois premières années.
Ce que cela signifie pour les acteurs du marché
La prévision de Morgan Stanley ne survient pas dans le vide. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large où les grandes institutions passent de l’expérimentation à la construction d’infrastructures opérationnelles. Le décalage du calendrier vers 2027 montre cependant que le principal goulot d’étranglement reste l’offre de produits tokenisés, et non la demande latente ou la technologie pure.
Pour les gestionnaires d’actifs, les banques d’investissement et les dépositaires, la fenêtre qui s’ouvre est double. D’un côté, la possibilité de fluidifier des processus aujourd’hui lourds et coûteux. De l’autre, le risque de se retrouver avec des plateformes prêtes mais sans inventaire suffisant de titres à échanger. La coordination entre émetteurs, infrastructures de marché et régulateurs devient donc déterminante.
Le collatéral tokenisé apparaît comme l’un des cas d’usage les plus immédiats et les plus quantifiables. Les chiffres de Citi sur le collatéral inactif et les pertes de rendement associées donnent une idée claire de l’enjeu économique. Si la tokenisation permet de remettre en circulation une partie de ces montants, l’impact sur les bilans et la rentabilité des institutions pourrait être significatif.
Les freins qui restent à lever
Malgré l’optimisme affiché, plusieurs obstacles persistent. La liquidité des marchés tokenisés reste limitée tant que le volume d’actifs disponibles n’atteint pas une masse critique. Les questions de standardisation – entre réseaux privés et publics, entre juridictions, entre formats de jeton – ne sont pas encore entièrement résolues. La réglementation évolue, mais à des rythmes différents selon les pays.
La DTCC a choisi une approche prudente en maintenant les titres sous sa garde traditionnelle tout en permettant leur représentation tokenisée. Cette solution hybride rassure les institutions et les régulateurs, mais elle montre aussi que la pure « on-chainisation » n’est pas encore à l’ordre du jour pour les grands marchés de titres.
Enfin, la formation des équipes et l’adaptation des systèmes de risk management, de conformité et de reporting restent des chantiers lourds. Passer d’un monde de cycles de règlement T+1 ou T+2 à des transferts quasi instantanés implique de revoir en profondeur les contrôles et les procédures.
Une dynamique qui s’accélère
Ce qui frappe dans les propos d’Amy Oldenburg, c’est le basculement psychologique des institutions. Il y a encore deux ans, beaucoup observaient la tokenisation avec une curiosité distante. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si le mouvement aura lieu, mais à quelle vitesse et avec quels acteurs en position dominante.
Morgan Stanley n’est pas seule. D’autres grandes banques construisent leurs propres laboratoires, demandent des chartes de trust ou rejoignent les groupes de travail de la DTCC. L’arrivée de prestataires asiatiques comme HashKey dans ces instances montre que la conversation est désormais mondiale.
Le lancement du service DTCC fin octobre, s’il se déroule comme prévu, pourrait constituer un catalyseur concret. En permettant aux institutions de tester en production des conversions entre formats traditionnels et tokenisés, il offrira des données réelles sur les coûts, les délais et les risques opérationnels.
Ce qu’il faut retenir pour la suite
La fourchette de 3 000 à 10 000 milliards de dollars d’ici 2030 n’est plus un chiffre isolé. Elle est portée par l’une des plus grandes banques d’investissement mondiales, avec un calendrier opérationnel qui se précise et des infrastructures réglementaires qui se mettent progressivement en place.
Le véritable test interviendra entre 2026 et 2028. C’est dans cette fenêtre que l’on verra si l’offre de produits tokenisés suit la demande institutionnelle, si les cas d’usage collatéral se concrétisent à grande échelle, et si les plateformes de négociation alternative parviennent à créer une liquidité significative.
Pour l’instant, Morgan Stanley avance méthodiquement : infrastructure technique, portefeuilles propriétaires, structure réglementaire via le Digital Trust, et observation attentive des initiatives de place comme celle de la DTCC. Le message est clair. La tokenisation n’est plus un projet expérimental. Elle est devenue un chantier stratégique avec une échéance décennale clairement affichée.
Les prochaines annonces, qu’il s’agisse de nouveaux titres tokenisés, de partenariats d’émission ou de premiers volumes significatifs sur les plateformes institutionnelles, diront si la trajectoire vers les milliers de milliards se confirme ou si le marché mettra plus de temps que prévu à atteindre la masse critique. Une chose est certaine : le débat a quitté le stade de la spéculation pure pour entrer dans celui de la construction concrète.
