Et si la prochaine grande avancée des stablecoins ne venait pas d’Asie ou d’Europe, mais d’Amérique latine ? Alors que l’inflation grignote le pouvoir d’achat dans plusieurs pays de la région et que les contrôles de capitaux freinent les transferts internationaux, un acteur majeur du monde crypto vient de faire un pas stratégique. Tether, l’émetteur du célèbre USDT, a officialisé son entrée au capital d’une fintech latino-américaine encore peu connue du grand public. L’objectif affiché est clair : accélérer l’accès institutionnel aux paiements en stablecoins dans pas moins de 17 pays. Derrière cette annonce se cache une ambition bien plus large que le simple financement d’une startup.
Une Alliance Stratégique Pour Connecter Stablecoins Et Banques Locales
Le 13 octobre 2026, Tether a confirmé son investissement dans le tour de table seed d’EFY Finance. Cette société de technologie financière latino-américaine propose déjà des services de paiement, de conservation d’actifs numériques, de portefeuilles et de conversion monétaire. Elle compte plus de 25 000 comptes actifs, à la fois particuliers et entreprises, et opère sur plusieurs marchés de la région. L’idée centrale de cette collaboration consiste à relier les stablecoins adossés au dollar américain aux réseaux bancaires traditionnels locaux. Autrement dit, permettre à une entreprise de recevoir des fonds en USDT ou en USAT, de les convertir rapidement et de les régler directement sur un compte bancaire national.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’absence de détails chiffrés. Ni le montant investi par Tether, ni la valorisation d’EFY Finance, ni la taille totale de la levée de fonds n’ont été communiqués. Cette discrétion est classique dans le secteur des stablecoins, où les acteurs préfèrent souvent laisser parler les résultats plutôt que les annonces spectaculaires. Pourtant, le signal envoyé au marché reste puissant : le leader des stablecoins dollar continue d’ancrer sa présence dans une zone géographique où la demande pour des actifs stables en devise américaine ne cesse de croître.
Pourquoi l’Amérique latine attire autant les stablecoins
Pour comprendre l’intérêt de Tether, il faut regarder de près la réalité économique de plusieurs pays d’Amérique latine. L’inflation élevée, la volatilité des monnaies locales et les restrictions sur les mouvements de capitaux poussent de nombreuses entreprises et particuliers à chercher des alternatives. Le dollar américain reste la référence de confiance. Les stablecoins, en particulier ceux adossés au dollar, offrent une façon pratique d’y accéder sans forcément passer par les circuits bancaires traditionnels, souvent lents ou limités.
Les données de Chainalysis illustrent bien ce phénomène. Entre juillet 2022 et juin 2025, la région a enregistré près de 1 500 milliards de dollars de volume de transactions en cryptomonnaies. Le Brésil domine largement avec 318,8 milliards de dollars reçus, suivi de l’Argentine (93,9 milliards), du Mexique (71,2 milliards), du Venezuela (44,6 milliards) et de la Colombie (44,2 milliards). Plus révélateur encore : les stablecoins ont représenté plus de la moitié des achats sur les plateformes d’échange pour le peso colombien, le peso argentin et le real brésilien sur la période juillet 2024 – juin 2025.
Ce que révèlent les chiffres de Chainalysis
- Près de 1 500 milliards de dollars de volume crypto en Amérique latine sur trois ans.
- Le Brésil concentre à lui seul plus de 300 milliards de dollars de valeur reçue.
- Les stablecoins dominent les échanges en monnaies locales dans plusieurs pays clés.
- L’inflation et les contrôles de capitaux restent des moteurs majeurs d’adoption.
Ces volumes ne mesurent pas l’activité d’EFY Finance elle-même, mais ils montrent à quel point le terrain est favorable. Les entreprises cherchent des solutions rapides pour régler des fournisseurs à l’étranger, protéger leur trésorerie ou simplement éviter les frictions des systèmes bancaires classiques. C’est exactement le positionnement d’EFY Finance.
EFY Finance : une infrastructure déjà opérationnelle
Contrairement à de nombreuses startups qui promettent de révolutionner les paiements un jour, EFY Finance dispose déjà d’une base concrète. La société détient une licence de prestataire de services d’actifs numériques au Salvador, un pays qui a fait du bitcoin une monnaie légale et qui reste un laboratoire réglementaire pour la région. Elle propose des services de conversion dans plus de 12 devises, des portefeuilles numériques, des cartes de paiement, des services de trading de gré à gré et, surtout, des passerelles vers les comptes bancaires locaux.
Son réseau de règlement s’étend actuellement à 17 pays. Parmi les marchés déjà établis figurent la Bolivie, la Colombie, le Mexique, le Salvador, le Panama et l’Équateur. L’ambition affichée consiste à renforcer les services destinés aux institutions financières et aux grandes entreprises dans ces zones. Le cofondateur et directeur général, Andrés Tobón, résume la philosophie de la société de façon simple : relier les devises numériques aux systèmes bancaires que les entreprises utilisent déjà au quotidien. Comptes, cartes, règlements transfrontaliers : tout doit pouvoir coexister sans friction majeure.
Notre priorité est de connecter les monnaies numériques aux systèmes bancaires que les entreprises utilisent déjà. Il s’agit de lier les stablecoins aux comptes, aux cartes et aux dispositifs de règlement transfrontalier.
Andrés Tobón, cofondateur et CEO d’EFY Finance
Cette approche pragmatique séduit Tether. Au lieu de construire une infrastructure from scratch, l’émetteur de stablecoins s’appuie sur un acteur qui possède déjà des relations clients, des connexions bancaires et un cadre réglementaire en place. C’est un gain de temps et de crédibilité non négligeable dans une région où la confiance reste un enjeu central.
USDT et USAT : deux stablecoins, deux logiques
L’annonce ne se limite pas à USDT, le stablecoin historique de Tether. Elle mentionne également USAT, un stablecoin centré sur les États-Unis et émis par Anchorage Digital Bank, une banque à charte fédérale américaine. Tether apporte son soutien à ce projet. USAT n’est pas une monnaie légale, n’est pas garanti par le gouvernement américain et ne bénéficie pas de la protection de la Federal Deposit Insurance Corporation. Ces précisions sont importantes : elles rappellent que même un stablecoin émis par une banque fédérale reste un instrument privé.
En septembre 2026, Anchorage Digital a choisi LayerZero comme fournisseur d’interopérabilité pour ses stablecoins bancaires, dont USAT. L’objectif est de faciliter les transferts entre plusieurs réseaux blockchain. L’annonce d’octobre ne précise cependant pas quelles chaînes seront utilisées par EFY Finance pour ses nouveaux produits de paiement. Aucun volume de transactions projeté, aucun engagement client institutionnel ni estimation de revenus n’ont non plus été communiqués. Le silence sur ces points laisse la place à l’interprétation, mais aussi à une certaine prudence.
Pour les entreprises latino-américaines, la coexistence de USDT et USAT peut présenter un intérêt stratégique. USDT offre une liquidité massive et une présence mondiale déjà établie. USAT, adossé à une banque américaine réglementée, peut rassurer les directions financières plus traditionnelles ou les partenaires internationaux exigeants en matière de conformité. Ensemble, ils élargissent le champ des possibles.
Le contexte des investissements antérieurs de Tether
Cet investissement dans EFY Finance s’inscrit dans une série d’initiatives de Tether en Amérique latine. En juillet 2026, la société avait déjà injecté 20 millions de dollars dans la banque digitale argentine Ualá, dans le cadre d’un tour de table plus large réunissant des investisseurs institutionnels et des acteurs des services financiers. L’Argentine, confrontée à une inflation chronique et à des restrictions de change strictes, représente un marché particulièrement sensible aux solutions dollarisées.
Plus récemment, en juillet 2026 également, les filiales américaine et mexicaine de Hyundai Motor ont mené un pilote utilisant USDT pour transférer 20 000 dollars via la blockchain Avalanche. La transaction aurait été réglée en environ sept minutes. Les dollars ont d’abord été convertis en USDT, transférés entre les entités, puis reconvertis en monnaie traditionnelle. Ce test, bien que de taille modeste, montrait concrètement le potentiel des stablecoins pour les trésoreries d’entreprise.
L’investissement dans EFY Finance diffère de ce pilote. Il ne s’agit plus d’une transaction isolée, mais d’un soutien financier structurel à une entreprise de paiements déjà en activité. Tether finance ici l’infrastructure et le développement de services institutionnels futurs, plutôt qu’un cas d’usage ponctuel.
Les défis réglementaires et opérationnels qui restent
Malgré l’enthousiasme, plusieurs questions restent ouvertes. Aucun calendrier de lancement de nouveaux produits n’a été annoncé. Aucune information n’a filtré sur d’éventuelles autorisations réglementaires supplémentaires nécessaires dans les 17 pays couverts. Chaque juridiction possède ses propres règles en matière d’actifs numériques, de lutte contre le blanchiment et de protection des consommateurs. Harmoniser une offre de paiements stablecoins à l’échelle régionale n’est pas une mince affaire.
La question de la conservation des réserves et de la transparence continue également de planer sur le secteur des stablecoins. Tether a fait l’objet de nombreuses discussions sur la composition de ses réserves. Même si l’entreprise a progressé en matière de reporting, la confiance des institutions traditionnelles reste parfois fragile. EFY Finance, en tant que prestataire réglementé au Salvador, apporte une couche de conformité locale, mais ne résout pas à elle seule les interrogations plus larges sur l’écosystème.
Enfin, la concurrence s’intensifie. D’autres émetteurs de stablecoins, des banques digitales et des fintechs internationales ciblent également l’Amérique latine. Bitso, l’un des échanges majeurs de la région, a rapporté que les tokens adossés au dollar représentaient 40 % des achats de cryptomonnaies sur sa plateforme en 2025, contre 18 % pour le bitcoin. Cette demande forte attire de nombreux acteurs. La différenciation passera donc par la qualité de l’intégration bancaire, la rapidité de règlement et la capacité à gérer les flux institutionnels en volume.
Ce que cela change concrètement pour les entreprises
Imaginons une société colombienne qui importe des composants du Mexique ou des États-Unis. Aujourd’hui, elle peut devoir attendre plusieurs jours pour qu’un virement international arrive, payer des frais élevés et subir le risque de change. Avec une infrastructure comme celle d’EFY Finance, elle pourrait recevoir un paiement en USDT ou USAT, le convertir en pesos colombiens et créditer son compte local en un temps beaucoup plus court. Pour les exportateurs, le schéma inverse fonctionne : recevoir des stablecoins, les convertir et les utiliser pour payer fournisseurs ou salaires.
Les services de conservation d’actifs numériques s’adressent quant à eux aux institutions qui souhaitent détenir des stablecoins sans gérer elles-mêmes les clés privées. Les cartes de paiement et les portefeuilles numériques élargissent l’usage au quotidien. L’ensemble forme un écosystème complet qui vise à rendre les stablecoins aussi banals qu’un virement bancaire classique, tout en conservant les avantages de rapidité et de coûts réduits.
Les services proposés par EFY Finance
- Paiements en stablecoins USDT et USAT
- Conversion dans plus de 12 devises
- Règlement sur comptes bancaires locaux dans 17 pays
- Conservation d’actifs numériques pour institutions
- Portefeuilles numériques et cartes de paiement
- Services de trading de gré à gré
Paolo Ardoino, le directeur général de Tether, a souligné le rôle de l’inflation et des contrôles de capitaux dans la demande d’actifs adossés au dollar. Selon lui, EFY Finance est bien positionnée pour améliorer l’accès grâce à une infrastructure réglementée et à des réseaux financiers existants. Ce discours rejoint celui de nombreux observateurs du marché latino-américain : les stablecoins ne sont plus seulement un outil de spéculation, mais un instrument de gestion de trésorerie et de protection du pouvoir d’achat.
Une tendance de fond qui dépasse Tether
L’investissement de Tether s’inscrit dans un mouvement plus large. Les stablecoins gagnent du terrain partout où les monnaies locales souffrent. En Amérique latine, cette réalité est particulièrement visible. Les entreprises multinationales testent des cas d’usage. Les fintechs locales multiplient les passerelles. Les régulateurs de certains pays, comme le Salvador, adoptent des cadres plus favorables. D’autres restent plus prudents. Cette mosaïque réglementaire crée à la fois des opportunités et des complexités.
Le fait que Tether choisisse de soutenir une société déjà implantée plutôt que de lancer seule une solution montre une évolution dans sa stratégie. L’émetteur privilégie désormais les partenariats locaux capables d’apporter une connaissance fine des marchés et des relations bancaires. C’est probablement plus efficace que d’essayer de tout centraliser depuis l’extérieur.
Pour les utilisateurs finaux, qu’ils soient entreprises ou particuliers, l’enjeu reste le même : disposer d’un moyen simple, rapide et relativement bon marché de manipuler des dollars numériques tout en restant connecté au système financier traditionnel. EFY Finance, avec le soutien de Tether, tente de répondre précisément à cette attente.
Les zones d’ombre qui persistent
Malgré tous les éléments positifs, plusieurs points restent flous. Le montant exact de l’investissement n’a pas été révélé. On ignore si d’autres investisseurs ont participé au tour seed. Aucune date de déploiement de nouveaux services institutionnels n’a été fixée. Les volumes de transactions futurs ne sont pas estimés. Ces absences d’information sont courantes dans le secteur, mais elles limitent la capacité à évaluer l’impact réel à court terme.
Par ailleurs, l’annonce ne précise pas quels réseaux blockchain seront privilégiés. USDT circule sur de nombreuses chaînes. USAT, plus récent, s’appuie sur l’interopérabilité fournie par LayerZero. Le choix technique influencera la rapidité, les coûts de transaction et la compatibilité avec d’autres services. Les entreprises qui adopteront ces solutions devront aussi gérer la question de la comptabilité, de la fiscalité et de la conformité dans chaque pays.
Enfin, la dépendance à un ou deux stablecoins majeurs soulève des questions de concentration du risque. Si un incident touchait USDT ou USAT, les utilisateurs d’EFY Finance seraient exposés. Diversifier les options et renforcer les mécanismes de conversion reste donc un enjeu permanent.
Vers une banalisation des paiements en stablecoins
Ce que montre cette opération, c’est que les stablecoins sortent progressivement de la pure sphère crypto pour entrer dans les circuits de paiement professionnels. En Amérique latine, cette transition est accélérée par des conditions macroéconomiques particulières. L’inflation, la volatilité des changes et les frictions bancaires créent un terrain fertile. Tether, en investissant dans EFY Finance, mise sur cette dynamique.
Les 25 000 comptes déjà actifs d’EFY Finance constituent une base solide. L’extension à des services plus institutionnels pourrait multiplier les volumes. Si l’expérience réussit dans les 17 pays actuels, d’autres marchés de la région pourraient suivre. L’Argentine, le Brésil et le Mexique, déjà très actifs en cryptomonnaies, représentent des cibles naturelles pour une expansion future, même si les cadres réglementaires y diffèrent.
Pour les observateurs du secteur, l’annonce du 13 octobre 2026 marque un nouveau jalon dans la stratégie de Tether en Amérique latine. Après Ualá et le pilote Hyundai, le soutien à EFY Finance confirme une volonté d’ancrage durable. Reste à voir si les produits concrets arriveront rapidement et si les entreprises adopteront massivement ces nouvelles passerelles entre le monde des stablecoins et celui des comptes bancaires classiques.
Dans une région où l’accès au dollar reste un enjeu quotidien pour de nombreuses trésoreries, chaque solution qui réduit les frictions compte. Tether et EFY Finance misent sur cette réalité. L’avenir dira si leur pari se traduira par une adoption massive ou restera une initiative parmi d’autres. Pour l’instant, le signal est clair : les stablecoins continuent leur progression vers le cœur des systèmes de paiement latino-américains.
Une dynamique qui s’inscrit dans un mouvement mondial
L’Amérique latine n’est pas isolée. Partout dans le monde, les stablecoins gagnent du terrain dans les paiements transfrontaliers et la gestion de trésorerie. Les entreprises multinationales expérimentent. Les banques centrales observent. Les régulateurs cherchent le bon équilibre entre innovation et protection. Dans ce contexte, chaque investissement comme celui de Tether dans EFY Finance contribue à faire avancer concrètement l’usage institutionnel.
Le fait que USAT soit émis par une banque à charte fédérale américaine ajoute une dimension intéressante. Il montre que des acteurs bancaires traditionnels s’impliquent désormais dans l’émission de stablecoins. Cette convergence entre finance traditionnelle et finance numérique pourrait, à terme, faciliter l’acceptation par des institutions plus conservatrices.
Pour l’instant, l’essentiel se joue sur le terrain. Les entreprises qui utilisent déjà les services d’EFY Finance pourront potentiellement accéder à de nouvelles fonctionnalités. Les nouveaux clients institutionnels pourront tester des flux de paiement plus fluides. Et les observateurs du marché continueront de suivre de près l’évolution des volumes et de l’adoption.
En définitive, cette annonce rappelle une vérité simple : dans les régions où les monnaies locales sont sous pression, les solutions dollarisées trouvent naturellement un public. Les stablecoins, lorsqu’ils sont bien intégrés aux systèmes bancaires existants, peuvent répondre à des besoins concrets de rapidité, de coût et de stabilité. Tether, en s’appuyant sur EFY Finance, tente de transformer cette opportunité en réalité opérationnelle à l’échelle de 17 pays. Le chemin est encore long, mais la direction est clairement tracée.
Les prochains mois permettront de mesurer si cette alliance se traduit par des produits concrets, des volumes significatifs et une adoption institutionnelle réelle. En attendant, elle confirme que l’Amérique latine reste l’un des laboratoires les plus dynamiques pour l’usage pratique des stablecoins dans l’économie réelle.
