Imaginez un monde où votre salaire arrive instantanément sur votre téléphone, où vous payez votre café à Buenos Aires avec des dollars numériques depuis Paris, le tout sans passer par une banque, sans frais de change et 24h/24. Ce monde n’est plus de la science-fiction : il existe déjà et il s’appelle le marché des stablecoins, qui pèse aujourd’hui plus de 300 milliards de dollars.
Mais derrière cette révolution technique se cache une bataille géopolitique silencieuse : qui contrôlera la monnaie du XXIe siècle ?
Les stablecoins, nouveau cheval de Troie du dollar américain
Contrairement à ce que beaucoup croient, les stablecoins ne sont pas en train de tuer le dollar. Ils sont en train de le rendre invincible.
Regardons les chiffres : plus de 99 % des stablecoins en circulation sont adossés au dollar américain. USDT, USDC, FDUSD, USDe… Tous ces tokens ne sont finalement que des dollars numériques circulant sur des blockchains. Chaque fois qu’une entreprise argentine convertit ses pesos en USDT pour payer un fournisseur chinois, elle renforce un peu plus la demande mondiale de dollar.
Les stablecoins ne dé-dollarisent pas le monde. Ils le re-dollarisent à une vitesse jamais vue dans l’histoire.
Cette réalité dérangeante est pourtant confirmée par les données on-chain : en 2024, les volumes de transfert en stablecoins ont atteint 27,6 trillions de dollars. À titre de comparaison, Visa a traité « seulement » 15,7 trillions et Mastercard 9,8 trillions sur la même période.
Le mécanisme caché derrière cette domination
Le génie du système est simple : chaque stablecoin émis doit être backed par des actifs réels. Et quels sont les actifs les plus sûrs et les plus liquides du monde ? Les bons du Trésor américain (Treasury Bills).
Ainsi, quand Circle émet 1 milliard d’USDC, elle achète pour 1 milliard de T-Bills. Résultat : plus les stablecoins se développent, plus la demande pour la dette américaine explose. C’est une boucle vertueuse pour Washington : le monde finance le déficit américain tout en utilisant des « dollars numériques » made in USA.
Le cercle vicieux (ou vertueux, selon le point de vue) des stablecoins USD :
- Une entreprise étrangère achète des USDT/USDC pour se protéger de l’inflation locale
- Tether ou Circle place cet argent en Treasury Bills
- Les États-Unis empruntent à bas coût pour financer leur déficit
- Le dollar reste la monnaie refuge mondiale
- L’effet réseau s’auto-renforce
L’Europe tente une contre-attaque… encore timide
Face à cette hégémonie, l’Europe essaie de réagir. La réglementation MiCA, entrée en vigueur en 2024, offre enfin un cadre clair pour les émetteurs de stablecoins en euro.
Résultat ? Neuf grandes banques européennes (Société Générale, ING, UniCredit, CaixaBank…) ont annoncé en 2025 la création d’un stablecoin euro commun, prévu pour 2026. Objectif affiché : reprendre la main sur les flux financiers intra-européens et réduire la dépendance aux infrastructures américaines.
Mais le chemin est long. Le marché des stablecoins euro pèse à peine 800 millions de dollars fin 2025, contre plus de 300 milliards pour les stablecoins dollar. L’écart est abyssal.
Pourquoi l’euro stablecoin peine à décoller
- Fragmentation bancaire : 20 systèmes nationaux différents, difficile de créer une liquidité unifiée
- Réglementation trop stricte : MiCA impose des réserves 100 % en liquidités bancaires, ce qui limite le rendement pour les émetteurs
- Manque d’incitations : les entreprises européennes n’ont pas la même peur de l’inflation que dans les pays émergents
- Réseau existant : tout l’écosystème DeFi est déjà en dollar (Aave, Compound, Uniswap…)
Résultat : même en Europe, une grande partie des transactions DeFi et des paiements transfrontaliers se font… en USDC ou USDT.
Les institutions financières basculent en masse
Le vrai tournant de 2025 n’est pas réglementaire. Il est institutionnel.
Les grandes banques ne regardent plus les stablecoins avec méfiance. Elles les intègrent. JPMorgan a son JPM Coin (déjà 1 milliard par jour en volume), Goldman Sachs expérimente avec Circle, PayPal a lancé PYUSD, et même Visa et Mastercard développent des solutions de règlement en USDC.
Dans cinq ans, nous n’allumerons même plus que nous utilisons des stablecoins. Ils seront devenus la plomberie invisible du système financier.
Un dirigeant de BlackRock, 2025
En Asie, la tendance est identique. La Chine avance sur son e-CNY, mais les entreprises privées préfèrent souvent utiliser USDT pour les échanges internationaux – ironie du sort pour Pékin qui voulait justement voulait dé-dollariser.
Le GENIUS Act : l’arme fatale américaine ?
Aux États-Unis, le projet de loi GENIUS Act (2025) pourrait changer la donne. Il propose un cadre fédéral clair pour les émetteurs de stablecoins : licence bancaire allégée, supervision par l’OCC, et obligation de réserves en actifs ultra-sûrs.
S’il est voté, ce texte transformerait les États-Unis en hub mondial des stablecoins réglementés, attirant des centaines de milliards supplémentaires. L’Europe et l’Asie risquent alors d’être définitivement distancées.
Vers un monde multi-stablecoins ou une hyper-domination dollar ?
Trois scénarios se dessinent pour les dix prochaines années :
- Scénario 1 – Hyper-domination dollar (probabilité 60 %)
Les États-Unis captent 90 %+ du marché grâce à leur avance réglementaire et technologique. Le dollar numérique devient la norme mondiale. - Scénario 2 – Fragmentation équilibrée (probabilité 30 %)
L’euro, le yuan numérique et quelques monnaies émergentes (real brésilien, rupee indienne) parviennent à créer des écosystèmes parallèles viables. - Scénario 3 – Monnaie unique blockchain (probabilité 10 %)
Un protocole décentralisé neutre (type Worldcoin ou un futur standard) s’impose comme monnaie de règlement universelle.
Le scénario le plus probable reste, et de loin, le premier. L’effet réseau est trop puissant, l’avance américaine trop importante.
Ce que cela signifie pour vous, investisseur ou utilisateur
Opportunités à saisir dès maintenant :
- Acheter des Treasury Bills via des plateformes tokenisées (bientôt accessible au grand public)
- Se positionner sur les émetteurs de stablecoins réglementés (Circle, Paxos…)
- Anticiper la tokenisation massive des actifs réels (immobilier, obligations, actions)
- Profiter des rendements offerts par les protocoles DeFi (4-8 % sur USDC)
Une chose est sûre : nous assistons à la plus grande transformation monétaire depuis la fin de l’étalon-or en 1971. Et cette fois, le vainqueur est déjà connu.
Le dollar ne meurt pas. Il mute. Et il devient plus puissant que jamais.
La vraie question n’est plus de savoir si les stablecoins vont changer le monde. C’est de savoir si le reste du monde parviendra à rattraper son retard avant qu’il ne soit trop tard.
