Imaginez deux investisseurs qui placent exactement la même somme, au même moment, dans une stratégie présentée comme market neutral. Tous les deux reçoivent 5 % de rendement à la fin de l’année. Pourtant, l’un se retrouve avec une perte de 62 % de son capital en dollars, tandis que l’autre affiche un confortable plus 5 %. Aucun des deux gérants n’a menti. Aucun n’a sous-performé. La seule différence tient à la monnaie dans laquelle chacun a choisi de mesurer sa performance. Cette réalité, souvent ignorée, change complètement la façon de regarder un rendement en crypto.
Pourquoi La Monnaie De Compte Change Tout
On parle beaucoup de stratégies market neutral dans l’univers des cryptomonnaies. L’idée paraît simple : construire une position qui ne dépend plus des hausses ou des baisses du bitcoin. On achète au comptant et on vend simultanément un contrat perpétuel de même taille. Le delta tombe à zéro. Le cours peut s’envoler ou s’effondrer, la position reste théoriquement stable. Pourtant, cette définition cache une information essentielle. Elle suppose toujours une monnaie de référence. Et dès que l’on change cette monnaie, le tableau se renverse complètement.
Un bitcoin détenu en portefeuille a un delta de 1 lorsqu’on le compte en dollars. Il suit exactement le marché. Compté en bitcoins, le même actif devient parfaitement neutre. Un bitcoin vaut toujours un bitcoin, quelle que soit la volatilité. Le dollar, lui, fait exactement l’inverse. Stable pour celui qui raisonne en dollars, il devient un actif risqué dès qu’on l’exprime en bitcoins. Aucune position ne peut être neutre dans toutes les monnaies en même temps. Annoncer une stratégie market neutral sans préciser la monnaie de compte revient donc à ne donner que la moitié de l’information.
Deux Familles De Stratégies Neutres
Les approches neutres se divisent naturellement en deux grandes familles selon la monnaie de départ et la monnaie de restitution des performances.
La première famille part de dollars ou, plus précisément, de stablecoins. Le classic cash-and-carry en constitue l’exemple le plus répandu. On achète du bitcoin au comptant et on vend un contrat à terme ou perpétuel de taille équivalente. Les variations de cours se compensent. Le gain provient uniquement de la base ou du funding rate. Le capital reste libellé en dollars. Il grossit du seul rendement de la stratégie, indépendamment des mouvements du marché.
La seconde famille part d’un stock de bitcoins que le détenteur refuse de vendre. Ces bitcoins sont confiés à des stratégies conçues pour que le résultat, mesuré en bitcoins, ne dépende pas du cours. Les contrats inverses, margés et réglés en bitcoins, servent précisément cet objectif. Le but n’est plus de protéger une valeur en dollars, mais d’augmenter le nombre de bitcoins détenus. Leur contre-valeur en dollars continue naturellement de suivre le marché.
Ce qu’il faut retenir immédiatement
- Une stratégie neutre en bitcoins reste pleinement exposée au cours dès qu’on la mesure en dollars.
- Une stratégie neutre en dollars reste exposée au cours dès qu’on la mesure en bitcoins.
- La neutralité n’existe jamais dans toutes les monnaies simultanément.
2022 Et 2023 : Deux Années, Deux Vainqueurs
Reprenons l’exemple concret des deux investisseurs. Le 1er janvier 2022, le bitcoin cotait environ 46 200 dollars. Au 31 décembre de la même année, il valait 16 500 dollars, soit une baisse de 64 %. Un an plus tard, il avait remonté à 42 300 dollars.
À la fin de 2022, l’investisseur qui mesurait sa performance en bitcoins détenait 5 % de bitcoins supplémentaires. Convertis en dollars, ces bitcoins représentaient pourtant une perte d’environ 62 %. L’investisseur qui comptait en dollars, lui, affichait un confortable +5 %. Avec ces dollars, il pouvait racheter presque trois fois plus de bitcoins qu’au début de l’année.
L’année suivante, les rôles s’inversent complètement. Les 5 % gagnés en bitcoins valent 168 % de plus en dollars, le cours ayant été multiplié par 2,6. Les 5 % gagnés en dollars permettent désormais d’acheter 59 % de bitcoins en moins qu’au 1er janvier 2023.
Sur les deux années cumulées, l’investisseur en dollars termine devant, quelle que soit la monnaie retenue pour le calcul final. Mais il suffit de décaler la fenêtre d’observation d’une année, par exemple de début 2023 à fin 2024, pour que le bitcoin, multiplié par plus de cinq, donne largement l’avantage à celui qui a raisonné en bitcoins. Les gérants n’ont rien modifié dans leur approche. Le classement dépend uniquement de la monnaie choisie et de la date de départ.
Les deux bilans sont exacts. Un gérant qui n’en publie qu’un doit clairement indiquer lequel.
L’épargnant Français Compte En Euros
La plupart des lecteurs de ces lignes ont une troisième unité de compte : l’euro. Et c’est souvent elle qui décide au moment de faire les vrais comptes. Une stratégie neutre en dollars n’est plus neutre en euros. Le dollar devient alors un risque de change à part entière.
Le cours de référence publié par la Banque centrale européenne est passé de 1,0389 dollar pour un euro le 31 décembre 2024 à 1,1750 le 31 décembre 2025. Sur l’année, le dollar a donc perdu 11,6 % face à l’euro. Cinq pour cent gagnés en dollars se sont transformés en une perte d’environ 7 % une fois convertis en euros.
Ce risque se couvre. Le gérant, ou une classe de parts dédiée, peut vendre des dollars à terme contre des euros. Le résultat redevient alors lisible en euros, débarrassé de l’essentiel de l’effet de change. Cette couverture a cependant un coût. Il dépend principalement de l’écart entre les taux d’intérêt des deux monnaies. Lorsque les taux en dollars dépassent ceux de la zone euro, ce qui est le cas depuis plusieurs années, ce coût se retranche directement du rendement. Avant de comparer deux performances, il est donc indispensable de savoir si l’une est couverte et l’autre non.
Quelle Monnaie Choisir Selon Son Profil
La réponse la plus simple consiste à partir des dépenses que l’investisseur devra régler dans le futur. Une entreprise qui verse des salaires en euros a besoin d’un résultat exprimé en euros. Un bitcoiner convaincu qui mesure sa richesse en nombre de bitcoins et n’a aucune intention de vendre raisonne naturellement en bitcoins. Une baisse du cours ne change rien à son compte tant qu’il ne convertit pas. Quant à l’investisseur qui cherche un revenu indépendant de la volatilité du marché crypto, il se tournera plutôt vers les stratégies libellées en dollars, à condition de surveiller le change ou de choisir une part couverte en euros.
Cette décision n’est jamais purement technique. Elle révèle une vision du monde. Celui qui choisit le bitcoin comme unité de compte considère que la monnaie de référence à long terme n’est plus le dollar. Celui qui reste en dollars ou en euros continue de raisonner dans le système monétaire traditionnel. Les deux approches sont légitimes. Elles ne doivent simplement pas être confondues lors de la comparaison des performances.
Les Questions À Poser Avant De Comparer Deux Fonds
Avant de mettre côte à côte deux performances, plusieurs questions doivent être posées au gérant de façon systématique.
- Dans quelle monnaie la performance est-elle calculée et publiée ?
- Le chiffre annoncé est-il couvert contre l’euro ou non ?
- Sur quelle base sont calculés les frais de gestion et la commission de performance ?
- Le high water mark est-il exprimé en bitcoins, en dollars ou en euros ?
Sur une part libellée en bitcoins, la commission de performance se calcule généralement sur les bitcoins gagnés, y compris l’année où leur valeur en euros a reculé. Le high water mark, ce plus haut historique au-delà duquel le gérant peut prélever sa part des gains, s’exprime lui aussi dans la monnaie de la part. Ces détails techniques ont un impact réel sur le résultat net perçu par l’investisseur.
Un Exemple Récent Qui Illustre La Mécanique
Le bitcoin a atteint un sommet historique le 6 octobre 2025 à 126 200 dollars. Au 1er octobre 2026, il valait 83 600 dollars, soit un tiers de moins. Un détenteur qui a fait travailler ses bitcoins depuis le sommet en a effectivement gagné. S’il a obtenu 5 % de bitcoins supplémentaires, il a tout de même perdu près de 30 % en dollars. Les deux bilans sont exacts. Un gérant qui n’en publie qu’un doit clairement indiquer lequel.
Cette mécanique n’est pas propre au bitcoin. Elle existe dès que l’on mesure une performance dans une monnaie différente de celle dans laquelle on consomme. Elle devient simplement plus visible dans un actif aussi volatil. Le marché crypto a le mérite de rendre évidente une vérité que la finance traditionnelle masque souvent derrière des indices libellés en dollars ou en euros.
Comment Intégrer Cette Réalité Dans Sa Gestion
La première étape consiste à clarifier son propre référentiel. Est-ce que je veux maximiser mon nombre de bitcoins ? Est-ce que je veux maximiser ma capacité d’achat en euros ? Est-ce que je cherche un rendement absolu indépendant du marché crypto ? Les réponses à ces questions déterminent la monnaie de compte pertinente.
La deuxième étape consiste à vérifier systématiquement la monnaie de publication des performances. Un +12 % affiché sans précision n’a aucune valeur comparative. Un +12 % en bitcoins dans un marché baissier et un +12 % en dollars dans un marché haussier racontent des histoires radicalement différentes.
La troisième étape consiste à anticiper les frais de couverture de change lorsque l’on choisit une stratégie en dollars tout en comptant en euros. Ces frais ne sont pas fixes. Ils varient avec les différentiels de taux d’intérêt. Ils doivent être intégrés dans l’évaluation ex ante du rendement net.
Points de vigilance pratiques
- Toujours demander la monnaie de calcul de la performance.
- Vérifier l’existence ou non d’une couverture euro.
- Comprendre sur quelle base sont prélevés les frais de performance.
- Comparer des performances exprimées dans la même monnaie de compte.
Au-Delà Des Chiffres : Une Question De Vision
Choisir de mesurer sa richesse en bitcoins ou en euros n’est pas seulement une question technique. C’est aussi une affirmation sur la nature de la monnaie et sur le futur du système monétaire. Celui qui raisonne en bitcoins considère que le dollar et l’euro sont des unités de compte temporaires, sujettes à l’inflation et à la politique monétaire. Celui qui reste en euros considère que le bitcoin reste un actif risqué parmi d’autres, dont la valeur doit être ramenée à une unité de consommation réelle.
Les deux visions coexistent aujourd’hui. Elles produisent des bilans opposés sur les mêmes stratégies. Elles expliquent pourquoi deux investisseurs peuvent regarder exactement le même fonds et en tirer des conclusions radicalement différentes. Comprendre cette mécanique permet d’éviter les malentendus et de choisir en connaissance de cause.
Dans un marché où la volatilité reste élevée, la monnaie de compte n’est plus un détail secondaire. Elle devient un paramètre central de la performance réelle. L’ignorer, c’est accepter de comparer des pommes et des oranges. Le reconnaître, c’est reprendre le contrôle sur la lecture de ses propres résultats.
Les Implications Pour Les Particuliers Et Les Professionnels
Pour un particulier qui investit une partie de son épargne, la question se pose avec acuité. S’il prévoit d’acheter un bien immobilier en France dans cinq ans, sa monnaie de compte naturelle reste l’euro. Une stratégie qui performe en bitcoins mais perd en euros peut le décevoir au moment de la revente. Inversement, un investisseur qui accumule des bitcoins dans une logique de long terme et qui n’a pas de dépense prévue en euros peut accepter une forte volatilité en devises traditionnelles.
Pour les professionnels et les family offices, la problématique est encore plus structurée. Les rapports de performance doivent être produits dans la monnaie de reporting du client. Les mandats de gestion précisent généralement la monnaie de référence. Les frais de couverture de change deviennent un poste budgétaire à part entière. Les classements de gérants n’ont de sens que s’ils sont établis sur une base monétaire homogène.
Dans les deux cas, la transparence sur la monnaie de compte n’est plus une option. Elle devient un élément central de la relation de confiance entre le gérant et l’investisseur.
Comment Les Gérants Peuvent Clarifier Leur Communication
Les meilleurs acteurs du marché ont déjà commencé à publier leurs performances dans plusieurs monnaies de compte. Un même fonds peut ainsi afficher un rendement en bitcoins, un rendement en dollars et un rendement en euros couvert. Cette pratique permet à chaque investisseur de choisir le référentiel qui correspond à ses objectifs.
D’autres proposent des classes de parts distinctes : une part bitcoin, une part dollar et une part euro couverte. Les frais de couverture sont alors internalisés dans la performance de la part euro. L’investisseur n’a plus à gérer le change lui-même. Cette solution a un coût, mais elle apporte une lisibilité maximale.
Enfin, certains gérants détaillent explicitement l’impact du change dans leurs rapports mensuels. Ils indiquent quelle part de la performance provient de la stratégie pure et quelle part provient de la variation des devises. Cette transparence renforce la crédibilité et permet une comparaison plus juste entre les différents acteurs.
Un Regard Plus Large Sur La Notion De Performance
La discussion sur la monnaie de compte invite à élargir la notion même de performance. Un rendement n’a de sens que relativement à un objectif. Gagner 5 % en bitcoins n’a pas la même signification que gagner 5 % en euros si l’on doit payer ses impôts, ses loyers et ses courses en euros. Inversement, accumuler des bitcoins supplémentaires peut constituer un objectif parfaitement rationnel pour quelqu’un qui croit à l’adoption progressive de cette monnaie.
Cette relativité de la performance n’est pas nouvelle. Elle existe déjà entre les différentes devises traditionnelles. Un investisseur européen qui a investi en actions américaines a toujours dû composer avec le risque de change. La nouveauté vient de l’amplitude des mouvements et de la possibilité de raisonner directement en bitcoins. Le marché crypto rend simplement visible une réalité qui existait déjà de façon plus discrète.
En définitive, la question n’est pas de savoir quelle est la bonne monnaie de compte en absolu. Il n’y en a pas. La bonne monnaie est celle qui correspond aux engagements futurs de l’investisseur. Tout le reste n’est que conversion, avec les risques et les coûts qui l’accompagnent.
Vers Une Lecture Plus Lucide Des Performances
Les années à venir verront sans doute une professionnalisation accrue de la communication autour des stratégies market neutral. Les investisseurs deviendront plus exigeants sur la précision des informations monétaires. Les gérants qui sauront présenter clairement leurs performances dans les différentes monnaies de compte prendront un avantage concurrentiel.
En attendant, chaque investisseur peut déjà appliquer cette grille de lecture. Avant de se réjouir ou de s’inquiéter d’un rendement, il suffit de se poser une question simple : dans quelle monnaie ce chiffre est-il exprimé, et est-ce bien la monnaie qui compte pour moi ?
Cette habitude change radicalement la façon de regarder les résultats. Elle permet d’éviter les comparaisons trompeuses. Elle aide à choisir des stratégies alignées avec ses propres objectifs. Et elle transforme une simple statistique en une information réellement actionnable.
Le bitcoin peut monter ou baisser. Les dollars peuvent s’apprécier ou se déprécier face à l’euro. Les stratégies market neutral peuvent délivrer exactement le rendement promis. Mais tant que l’on n’a pas précisé la monnaie de compte, ces informations restent incomplètes. C’est cette précision qui sépare une lecture naïve d’une lecture lucide des performances en crypto.
