Imaginez un instant : le Bitcoin oscille péniblement sous les 70 000 dollars, les réseaux sociaux bruissent d’optimisme prudent, et pourtant, dans l’ombre des marchés dérivés, près de 600 millions de dollars parient (ou du moins se positionnent) sur un effondrement cataclysmique jusqu’à 20 000 dollars. Absurde ? Pas si vite. Ce paradoxe apparent résume parfaitement l’état d’esprit actuel des traders professionnels à l’approche de la plus grosse expiration trimestrielle d’options Bitcoin de l’année.
Entre un max pain théorique à 75 000 dollars et cette montagne de puts profondément hors de la monnaie, le marché des dérivés crypto dessine un tableau contrasté : optimisme structurel d’un côté, vigilance extrême face aux risques systémiques de l’autre. Décryptage d’une configuration qui en dit long sur les nerfs des investisseurs en ce début d’année 2026.
Un positionnement record qui intrigue
Les données les plus fraîches provenant de Deribit, la plateforme dominante sur les options crypto, parlent d’elles-mêmes. À quelques jours de l’expiration trimestrielle, le strike à 20 000 dollars pour les puts Bitcoin représente le troisième plus gros open interest en termes de valeur notionnelle : environ 596 millions de dollars. Seuls les calls à 125 000 dollars (740 M$) et ceux à 75 000 dollars (687 M$) le devancent.
Pour situer les choses : avec un Bitcoin spot autour de 69 500 dollars au moment de la rédaction, ces puts se trouvent à plus de 71 % en dessous du prix actuel. On parle donc de contrats profondément out-of-the-money, ceux que la très grande majorité des traders considèrent comme quasi-valeur nulle… sauf quand la volatilité grimpe et que l’incertitude devient palpable.
Top 3 des strikes par open interest notionnel (Deribit, expiration trimestrielle) :
- Call 125 000 $ → 740 millions $
- Call 75 000 $ → 687 millions $
- Put 20 000 $ → 596 millions $
Total notionnel de l’expiration : environ 13,5 milliards de dollars.
Le ratio put/call global reste à 0,63, ce qui reste techniquement haussier. Pourtant, la simple présence d’un tel volume sur un strike aussi extrême interpelle. Alors, les investisseurs anticipent-ils vraiment un krach de plus de 70 % en quelques semaines ? La réponse est plus nuancée qu’un simple oui ou non.
Vendre des queues de risque pour récolter des primes
La première explication – et de loin la plus probable selon la majorité des analystes – est que ces puts ne reflètent pas une conviction baissière massive, mais plutôt une stratégie de vente systématique de protection extrême.
Quand la volatilité implicite est élevée (et elle l’est clairement en ce moment), vendre des options très éloignées du spot permet de collecter des primes conséquentes avec une probabilité de perte très faible. C’est une forme d’assurance que les institutionnels et les market-makers vendent volontiers aux acheteurs stressés.
« Beaucoup de ces puts à 20k sont vendus par des acteurs qui cherchent simplement à engranger des primes élevées dans un contexte où la peur est palpable. Ce n’est pas forcément un vote pour l’apocalypse. »
Sidrah Fariq, responsable des ventes retail chez Deribit
Cette stratégie dite de « selling tail risk » est devenue un classique depuis 2021. Elle a particulièrement bien fonctionné pendant les phases de consolidation haussière où les vrais krachs restent rares. Mais elle peut aussi se retourner violemment si un événement black-swan se matérialise.
Contexte macro et géopolitique : la vraie source de stress
Impossible de comprendre ce positionnement sans regarder ce qui se passe hors des écrans de trading. Depuis le début du mois de mars 2026, plusieurs chocs se sont enchaînés :
- Escalade des tensions au Moyen-Orient avec fermeture effective du détroit d’Ormuz pendant plusieurs jours
- Chute brutale de l’indice Fear & Greed jusqu’en zone « peur extrême »
- Rebond timide des prix de l’énergie qui renforce les craintes inflationnistes
- Positionnement très long des institutionnels via ETF et custody qui cherchent à protéger leurs gains
Ces éléments cumulés créent un cocktail parfait pour faire grimper la volatilité implicite, surtout sur les strikes éloignés. Les acheteurs de puts à 20k ne parient pas forcément sur un crash imminent ; ils achètent une assurance bon marché au cas où tout déraillerait en même temps.
Le max pain à 75 000 $ : aimant ou mirage ?
Autre élément clé à surveiller : le niveau de maximum pain. Celui-ci se situe actuellement autour de 75 000 dollars. Ce concept, bien connu des traders d’options, représente le prix auquel le plus grand nombre de contrats options (calls ET puts) expirerait sans valeur intrinsèque.
La théorie veut que les market-makers, qui sont souvent vendeurs nets d’options, aient intérêt à pousser le sous-jacent vers ce niveau pour minimiser leurs paiements à l’expiration. Dans la réalité, l’effet est rarement mécanique, mais il crée souvent une zone de forte attraction dans les derniers jours avant le règlement.
Facteurs qui pourraient pousser vers le max pain :
- Gamma exposure concentré autour de 75k calls
- Positionnement institutionnel long qui cherche à sécuriser des profits
- Absence de catalyseur haussier majeur immédiat
- Volatilité réalisée inférieure à la volatilité implicite
Si le Bitcoin parvient à se maintenir durablement au-dessus de 72 000-73 000 dollars dans les prochains jours, l’effet max pain pourrait s’estomper. À l’inverse, une rechute sous 68 000 dollars renforcerait la pression vendeuse vers cette zone.
Que nous apprend vraiment ce positionnement extrême ?
Au-delà des chiffres bruts, cette configuration révèle une fracture psychologique profonde dans le marché crypto actuel :
- D’un côté, conviction structurelle que le cycle haussier n’est pas terminé
- De l’autre, conscience aiguë que le monde macro n’a jamais été aussi instable depuis 2022
Les institutionnels accumulent toujours du Bitcoin (via ETF, custody, bilans d’entreprises), mais ils le font désormais avec une couverture plus systématique qu’auparavant. Les puts à 20k font partie de cet arsenal défensif, même s’ils ne représentent qu’une fraction du portefeuille global.
En d’autres termes : on reste majoritairement haussier, mais on ne veut plus être pris au dépourvu comme en 2022 ou en juin 2021. C’est la maturité du marché qui s’exprime ici, pas nécessairement de la paranoïa.
Scénarios possibles pour l’expiration
Plusieurs trajectoires se dessinent à l’approche du règlement :
- Scénario haussier modéré : BTC termine entre 72k et 78k → max pain relativement respecté, puts 20k expirent worthless, calls 75k partiellement ITM
- Scénario de squeeze haussier : BTC dépasse 80k avant expiry → forte gamma squeeze sur les calls 75k, puts 20k oubliés
- Scénario de stress baissier : rechute sous 65k → puts 20k toujours OTM mais delta hedging accentue la pression vendeuse
- Scénario extrême (peu probable) : événement macro catastrophique → puts 20k deviennent soudainement pertinents
À ce stade, le scénario 1 reste le plus consensuel parmi les desks professionnels, même si personne n’exclut totalement le scénario 4.
Leçons pour le trader particulier
Pour ceux qui ne tradent pas sur Deribit ou qui ne touchent pas aux options trimestrielles, que retenir de toute cette histoire ?
- Ne jamais confondre open interest élevé sur un strike extrême avec une prédiction de prix
- Surveiller le ratio put/call sur les expirations courtes pour détecter les changements de sentiment
- Comprendre que le max pain est un aimant potentiel, pas une certitude
- Accepter que la volatilité implicite élevée reflète souvent plus la peur que la réalité immédiate
- Continuer à se focaliser sur les fondamentaux macro et les flux institutionnels plutôt que sur le bruit des options
Le marché des dérivés crypto est devenu extrêmement sophistiqué. Les chiffres spectaculaires attirent l’attention, mais ils racontent rarement toute l’histoire.
Vers une maturité paradoxale du marché Bitcoin
Ce qui frappe le plus dans cette configuration, c’est le contraste entre le positionnement haussier dominant et la préparation minutieuse à un scénario catastrophe. C’est typique d’un marché qui grandit : on rêve toujours de nouveaux ATH, mais on ne veut plus revivre les drawdowns de -80 % sans protection.
Les 596 millions de dollars de puts à 20k ne sont donc pas le signe avant-coureur d’un bear market imminent. Ils sont plutôt la preuve que les acteurs les plus sérieux du marché ont intégré la notion de risque systémique dans leur allocation, même dans un cycle globalement haussier.
Et c’est peut-être là la vraie bonne nouvelle pour le long terme : un marché crypto qui apprend à se couvrir sans pour autant renoncer à sa conviction directionnelle de fond.
Dans un monde où les chocs géopolitiques, énergétiques et monétaires se multiplient, cette maturité nouvelle pourrait bien être l’un des piliers les plus solides du prochain bull run.
Maintenant, reste à voir comment se comportera le prix dans les derniers jours avant l’expiration. Entre aimant du max pain, gamma squeeze potentiel et queue de risque toujours présente, le spectacle promet d’être intense.
À suivre de très près.
