Un dimanche matin, sur un plateau de télévision, une phrase suffit parfois à rouvrir un dossier que tout le monde croyait refermé. Kevin Hassett, directeur du Conseil économique national, a estimé qu’il était temps pour Jerome Powell de passer la main et de quitter le conseil de la Réserve fédérale. Le ton est poli. La cible, elle, ne l’est pas. Quelques semaines après une hausse des taux, la première en trois ans, la question n’est plus seulement institutionnelle. Elle touche le prix de l’argent, le rendement des obligations, et, par ricochet, le comportement de Bitcoin.
Le départ d’un gouverneur ne fait pas baisser les taux tout seul. Il ne remplit pas non plus les carnets d’ordres des fonds. Pourtant, dans un marché où chaque voix du comité de politique monétaire compte, un siège vacant n’est jamais un détail. C’est un levier. Et un levier, en 2026, se regarde autant depuis Washington que depuis les écrans où défile le cours du bitcoin.
Pourquoi le siège de Powell redevient un sujet de marché
Powell n’est plus président de la Fed depuis mai. Kevin Warsh a pris la présidence. L’habitude, dans cette maison, veut que l’ancien président s’efface une fois la passation faite. Powell a choisi l’autre chemin. Il est resté gouverneur. Il vote encore. Sur les douze voix du Federal Open Market Committee, la sienne demeure. Ce simple fait change la lecture de l’appel lancé par Hassett.
Selon Bloomberg, Hassett s’exprimait sur Sunday Morning Futures, l’émission de Fox News. Interrogé sur une éventuelle démission, il a jugé qu’il était temps pour Powell d’avancer et de respecter l’indépendance de la banque centrale. La formule est habile. Elle parle d’indépendance au moment même où la Maison-Blanche pousse un ancien président vers la sortie. Le président Trump, de son côté, a réclamé que Powell soit contraint de quitter le conseil, dans la foulée d’un rapport interne sur la rénovation du siège de Washington.
Je pense qu’il est temps pour lui d’avancer et de respecter l’indépendance de la Fed.
Kevin Hassett, sur Fox News
Le rapport de l’inspecteur général ne décrit pas une affaire pénale. Il pointe des défaillances de gestion liées au chantier du siège, un projet chiffré à 2,4 milliards de dollars, largement au-dessus du coût initial. Aucune preuve de faute criminelle ni de manquement administratif au sens disciplinaire n’a été retenue. Le département de la Justice a indiqué vendredi qu’il ne rouvrirait pas d’enquête pénale sur la base de ces conclusions. Le procureur général Todd Blanche a toutefois laissé la porte entrouverte: un audit indépendant pourrait encore nourrir une enquête s’il faisait apparaître des éléments de nature pénale. La Fed a annoncé qu’un auditeur extérieur examinerait les coûts.
Powell, lui, a déjà expliqué pourquoi il restait. Les menaces d’enquêtes pénales visant sa personne et l’institution lui laissaient, selon ses mots, peu de choix. Rester au conseil devenait une manière de ne pas céder à la pression. Le rapport de l’inspecteur général n’a pas clos ce bras de fer. Il lui a donné un nouveau prétexte.
Un vote qui ne s’éteint pas avec la présidence
Le comité qui fixe le taux des fonds fédéraux mélange gouverneurs nommés et présidents de banques régionales. Tous ne votent pas à chaque réunion. Les gouverneurs, eux, votent en permanence. Powell, toujours membre du conseil, figure parmi les douze votants aux côtés de Warsh et des autres. Son départ avant la fin de son mandat de gouverneur ouvrirait une vacance. Le président pourrait alors proposer un nom pour la durée restante. Le Sénat devrait confirmer.
Cette mécanique est lente. Elle n’a rien d’un interrupteur. Entre l’annonce d’une démission, la désignation, les auditions et le vote du Sénat, des semaines peuvent passer. Pendant ce laps, le comité continue de siéger avec une voix en moins, ou avec la même voix si Powell reste jusqu’au bout. Les marchés, eux, n’attendent pas le tampon officiel. Ils anticipent le profil du successeur, sa tolérance à l’inflation, son goût pour des taux plus bas, sa proximité avec la ligne de la Maison-Blanche.
Ce que l’on sait, et ce que l’on ne sait pas, sur ce siège.
- Powell vote encore au comité, malgré la fin de sa présidence en mai.
- Le rapport interne relève des lacunes de gestion, pas une faute pénale.
- La Justice ne rouvre pas l’enquête pénale sur la base de ce rapport.
- Une démission créerait une vacance que Trump pourrait proposer de pourvoir.
- La confirmation sénatoriale resterait obligatoire avant toute prise de fonction.
Hassett a aussi dit son désaccord avec la hausse de septembre. Il a toutefois reconnu à Warsh le mérite d’avoir tranché pour des raisons qu’il jugeait justes. Cette nuance compte. Elle montre que la pression politique ne se confond pas, pour l’instant, avec une rupture ouverte entre la Maison-Blanche et le nouveau président de la Fed. Le désaccord porte sur le niveau des taux. Le respect affiché porte sur la méthode. Bitcoin, qui réagit moins aux formules qu’aux anticipations de liquidité, se situe exactement entre les deux.
Le chantier du siège, prétexte ou tournant
Un bâtiment qui dépasse son budget n’est pas, en soi, un événement monétaire. Le marché obligataire ne reprice pas un comité parce qu’un marbre a coûté plus cher que prévu. Ce qui change la donne, c’est l’usage politique du rapport. Depuis des mois, Trump pousse la banque centrale à alléger le coût du crédit. Pendant la présidence de Powell, cette pression était déjà publique. Elle reprend aujourd’hui par un autre canal: la gestion du patrimoine immobilier de l’institution.
Le risque, pour l’indépendance affichée de la Fed, est classique. Si chaque dépassement de chantier devient un motif de départ, la frontière entre contrôle légitime et éviction politique s’efface. Les investisseurs en obligations d’État le savent. Ils détestent l’incertitude sur la fonction de réaction de la banque centrale. Un comité perçu comme plus sensible à la Maison-Blanche peut, à court terme, faire baisser les anticipations de taux. À plus long terme, il peut faire monter la prime d’inflation. Bitcoin a déjà vécu les deux régimes.
L’audit externe annoncé par la Fed vise les coûts, pas la trajectoire des taux. Blanche a rappelé qu’un audit indépendant pourrait encore déboucher sur une enquête si des faits pénaux apparaissaient. Tant que ce seuil n’est pas franchi, le dossier reste administratif. Le marché, lui, traite déjà la dimension personnelle. Powell a lié son maintien au conseil à la pression judiciaire. Hassett lie son départ au respect de l’indépendance. Les deux récits cohabitent. Aucun ne dit où sera le taux directeur dans six mois.
Septembre, le rappel que le comité peut encore durcir
Le 16 septembre, le comité a relevé à l’unanimité la fourchette des fonds fédéraux de 25 points de base, à 3,75 % – 4 %. C’était la première hausse en trois ans. L’inflation restait au-dessus de la cible de 2 %. Warsh et l’ensemble des votants ont assumé le geste. Hassett n’était pas d’accord. Il l’a dit. Il n’a pas transformé ce désaccord en procès contre la présidence de Warsh.
Bitcoin a d’abord peiné autour de la réunion. Puis le rebond est venu. Le cours a fini par dépasser 87 000 dollars, porté par le retour des flux vers les fonds cotés au comptant et par des achats d’entreprises. Les fonds américains avaient perdu 746,3 millions de dollars les 15 et 16 septembre. Sur les cinq séances jusqu’au 23 septembre, les entrées nettes ont atteint environ 2,65 milliards. Strategy a acheté 950 bitcoins pour 75,7 millions de dollars entre le 14 et le 20 septembre. La demande institutionnelle a donc amorti une partie du choc de taux.
Ce rebond ne supprime pas le risque. Tim Sun, chercheur senior chez HashKey Group, a jugé qu’une seconde hausse menaçait davantage Bitcoin que les retards du CLARITY Act. Il surveillait les rendements du Trésor, les flux des fonds et le levier sur les dérivés. La hiérarchie est claire. Un texte de régulation peut attendre. Un resserrement monétaire, lui, se paie tout de suite dans le coût du capital.
Ce que le départ ne garantit pas
Imaginer que la sortie de Powell offrirait à Bitcoin une bouffée de liquidité immédiate, c’est confondre un nom avec une politique. Le successeur devrait d’abord être nommé, puis confirmé. Son poids dépendrait de sa doctrine et de la manière dont il déplacerait la médiane du comité. Trump a souvent plaidé pour un crédit moins cher. Warsh et le reste du comité ont pourtant voté la hausse de septembre, l’inflation demeurant au-dessus de la cible.
Autrement dit, le comité n’est pas une annexe de la Maison-Blanche. Une voix de plus, même alignée, ne renverse pas à elle seule une décision prise à l’unanimité il y a moins de trois semaines. Elle peut toutefois peser sur les réunions suivantes, surtout si les données d’activité faiblissent et si l’inflation cesse de surprendre à la hausse. C’est dans cet entre-deux que se joue l’hypothèse bitcoin.
Les anticipations ont déjà bougé sans changer les visages
Depuis la hausse de septembre, le marché a revu ses paris sans aucun départ au conseil. Philip Jefferson, vice-président de la Fed, a laissé entendre la semaine dernière que les responsables pourraient avoir besoin de temps avant un nouveau geste. John Williams, président de la Fed de New York, a indiqué qu’une autre hausse restait possible, sans être urgente. La probabilité d’un relèvement en octobre était retombée autour de 18 % au 5 octobre. Décembre conservait une chance nettement plus élevée.
Bitcoin a réagi à cet assouplissement des attentes. Le 2 octobre, le cours a brièvement franchi 87 000 dollars après des créations d’emplois non agricoles de seulement 29 000 en septembre, très en dessous des prévisions. Le week-end, il évoluait près de 86 000 dollars, après une clôture du 30 septembre autour de 83 600. Le chemin de l’année le confirme. En juillet, Bitcoin était passé au-dessus de 65 000 dollars quand une inflation à la production plus faible avait réduit les paris de hausse. Les signaux plus durs de Warsh ont, à l’inverse, déjà pesé sur le cours.
Le scénario utile n’est donc pas « Powell part, Bitcoin monte ». Il est plus étroit. Si le successeur est lu comme plus accommodant, et si cette lecture fait baisser les rendements réels, Bitcoin peut respirer. Si le successeur est lu comme un simple relais politique sans crédit auprès du marché obligataire, la prime de risque peut monter, et l’actif numérique avec elle, dans le mauvais sens.
Le mur des rendements
Un discours plus souple ne suffit pas si le marché obligataire refuse de suivre. En entrant dans la nouvelle semaine, les rendements du Trésor américain restaient élevés. Le dollar s’est raffermi malgré le mauvais chiffre de l’emploi. Le rendement à dix ans est récemment passé au-dessus de 5,3 %. À ce niveau, détenir de la dette publique rapporte beaucoup, sans la volatilité du bitcoin. Les conditions financières restent serrées même quand la probabilité d’une hausse en octobre recule.
C’est le point aveugle des récits trop simples. Bitcoin n’est pas seulement un pari sur le prochain communiqué de la Fed. C’est un actif risqué qui concurrence, chaque jour, le coupon d’une obligation. Tant que ce coupon reste élevé, une partie de l’épargne institutionnelle n’a aucune raison de migrer. Les flux de septembre ont montré l’autre face: quand la demande des fonds revient, elle peut compenser une partie de la pression. La relation n’est pas à sens unique. Elle n’est pas non plus annulée.
Le prochain test immédiat est la réunion d’octobre, prévue du 27 au 28. La faiblesse des embauches de septembre affaiblit le dossier d’un nouveau geste ce mois-ci. L’inflation, elle, reste au-dessus de la cible. Le marché continue de laisser ouverte une hausse avant la fin de l’année. Powell, pendant ce temps, demeure un votant. Hassett voudrait qu’il ne le soit plus. Entre les deux, Bitcoin regarde moins les plateaux du dimanche que la courbe des taux du lundi.
Trois lectures possibles du même rapport
La première lecture est administrative. Un chantier a dérapé. L’inspecteur général documente des lacunes. Un auditeur externe va recompter. Rien, dans cette version, ne change la fonction de réaction du comité. Bitcoin n’a rien à en tirer, sinon le bruit de fond.
La deuxième lecture est personnelle. Powell a lié son maintien aux menaces d’enquêtes. La Justice ferme une porte, Blanche en laisse une autre entrebâillée. Si Powell juge que la pression retombe, l’argument qu’il avançait pour rester s’affaiblit. S’il juge l’inverse, le rapport devient une raison de plus de ne pas céder. Le calendrier de son départ, dans ce cas, dépend de lui autant que de Hassett.
La troisième lecture est nominative. Un siège libre, c’est un nom nouveau, une audition, une doctrine à décoder. C’est seulement dans cette troisième lecture que Bitcoin a un intérêt direct. Encore faut-il que le nom modifie la médiane des anticipations, pas seulement la une des journaux.
- Lecture administrative: dérapage de chantier, pas de bascule monétaire.
- Lecture personnelle: Powell reste ou part selon la pression qu’il estime encore subir.
- Lecture nominative: seul un successeur crédible peut déplacer les taux attendus.
Les trois lectures peuvent coexister pendant des semaines. C’est souvent ainsi que les dossiers de personnel à la Fed se dénouent: lentement, puis d’un coup, quand un nom circule et que le marché obligataire décide s’il y croit. D’ici là, le cours du bitcoin continuera de répondre aux emplois, à l’inflation et aux flux, bien plus qu’à une formule prononcée un dimanche matin.
Ce que les séances de septembre ont déjà appris
Le calendrier de la mi-septembre mérite d’être relu sans légende. La veille et le jour de la hausse, les fonds au comptant ont perdu 746,3 millions de dollars. Ce n’était pas un accident de séance. C’était le réflexe classique d’un marché qui réduit le risque quand le coût de l’argent monte. Puis, en cinq séances jusqu’au 23 septembre, environ 2,65 milliards sont revenus. Le retournement a été net. Il n’a pas effacé la hausse de taux. Il l’a traversée.
Strategy a ajouté 950 bitcoins pour 75,7 millions de dollars entre le 14 et le 20 septembre. Un achat d’entreprise ne fait pas un marché. Il rappelle toutefois qu’une partie de la demande ne se décide pas dans la dernière heure avant un communiqué. Elle se décide sur un horizon de trésorerie. Quand ce type d’acheteur reste présent au moment où les fonds sortent, le plancher est moins fragile que le titre des dépêches ne le suggère.
Le rebond au-delà de 87 000 dollars, après la hausse, ne prouve pas que Bitcoin ignore la Fed. Il prouve que la Fed n’est plus le seul acheteur ou vendeur implicite. Les flux, le levier et le coupon obligataire se partagent le volant. Hassett peut déplacer l’un de ces trois paramètres s’il déclenche une vacance. Il ne les déplace pas tous d’un coup.
Octobre, un mois de pause possible, pas de verdict
La réunion du 27 au 28 octobre arrive avec un dossier d’activité abîmé et un dossier d’inflation incomplet. 29 000 créations d’emplois, c’est un chiffre qui donne à Jefferson des arguments pour attendre. Ce n’est pas un chiffre qui oblige Williams à ranger l’hypothèse d’une hausse. Le marché l’a traduit par une probabilité d’environ 18 % pour octobre, et par une chance bien plus sérieuse en décembre. Bitcoin a salué cette translation en franchissant brièvement 87 000 dollars le 2 octobre, avant de revenir près de 86 000 dollars dans le week-end.
Une pause en octobre ne serait pas une victoire définitive pour les actifs risqués. Ce serait un sursis. Si décembre reste dans les prix, le rendement à dix ans peut rester collé au-dessus de 5 %. Dans ce régime, le bitcoin peut monter sur un flux, puis rendre le terrain dès que le coupon reprend la main. C’est exactement la séquence que septembre a déjà montrée, en plus rapide.
Le départ de Powell, s’il intervenait avant cette réunion, ajouterait une variable que le comité n’a pas intégrée le 16 septembre. Une voix en moins, ou une voix nouvelle non encore confirmée, ne change pas le communiqué à elle seule. Elle change la façon dont les investisseurs lisent la phrase sur les risques. Et c’est souvent cette phrase, plus que le quart de point, qui fait bouger Bitcoin dans l’heure qui suit.
