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    L’Arabie Saoudite Quitte Officiellement Le Projet Mbridge

    Steven SoarezDe Steven Soarez21/09/2026Aucun commentaire21 Mins de Lecture
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    Et si le plus grand producteur de pétrole du Golfe venait, sans tambour ni trompette, de refermer une porte que Pékin croyait encore entrouverte ? L’information a circulé d’abord comme une rumeur de marché, puis comme une confirmation froide : la banque centrale saoudienne, mieux connue sous le nom de SAMA, n’est plus membre du projet mBridge. Le calendrier officiel dit que l’essai de monnaie numérique de banque centrale s’est achevé le 13 mai 2025. Le calendrier politique, lui, s’est réveillé en septembre 2026, au moment où Washington, le dollar et le yuan numérique se regardent de plus en plus en chiens de faïence.

    Pourquoi Riyad a refermé la passerelle mBridge

    Le communiqué saoudien tient en quelques phrases sèches. Selon le plan initial, SAMA a terminé sa preuve de concept. Après cette date, le royaume n’est plus participant. Pas de rupture spectaculaire. Pas d’aveu de pression américaine. Pas non plus de déclaration d’amour renouvelée au yuan. Juste une phrase administrative, du genre que les banques centrales savent écrire pour laisser le moins de prise possible aux interprétations.

    Pourtant, dès que l’on replace cette sortie dans la carte des paiements mondiaux, le geste cesse d’être anodin. mBridge n’est pas un simple laboratoire de recherche. C’est une infrastructure de règlement transfrontalier conçue pour que des monnaies numériques de banque centrale se parlent directement, sans passer par la chaîne habituelle des banques correspondantes et, souvent, sans que le dollar joue les intermédiaires obligés.

    Comme prévu, SAMA a mené à bien sa preuve de concept mBridge le 13 mai 2025. Après l’achèvement de cette étape, SAMA n’est plus membre participant du projet.

    Banque centrale saoudienne

    Ce que mBridge promettait vraiment

    Pour comprendre la sortie saoudienne, il faut d’abord comprendre l’objet quitté. Le projet est né d’une lignée asiatique. Avant de s’appeler mBridge, il existait déjà une expérimentation entre Hong Kong et la Thaïlande, connue sous le nom d’Inthanon-LionRock. En 2021, la Banque des règlements internationaux a élargi le cercle. La Banque populaire de Chine, l’autorité monétaire de Hong Kong, la Banque de Thaïlande et la banque centrale des Émirats arabes unis se sont retrouvées autour d’un même registre distribué.

    L’idée est simple à formuler, beaucoup plus délicate à gouverner. Au lieu d’envoyer un message via SWIFT, d’attendre qu’une banque américaine ou européenne crédite une autre banque, puis qu’une troisième règle le change, les institutions participantes placent une version numérique de leur monnaie nationale sur un grand livre partagé. Le paiement et le change peuvent alors se régler presque en même temps. Les délais passent de plusieurs jours à quelques secondes. Les coûts intermédiaires fondent. La dépendance au correspondant dollar baisse.

    Ce que la plateforme change concrètement

    • Règlement de pair à pair entre banques centrales et banques commerciales autorisées.
    • Usage de monnaies numériques de gros, pas de portefeuilles grand public.
    • Change et paiement sur le même rail, sans file d’attente correspondante.
    • Réduction du rôle automatique du dollar comme monnaie véhicule.
    • Gouvernance multi-juridictionnelle, donc conflits de normes possibles.

    En 2022, les premiers essais à valeur réelle ont déjà montré que le mécanisme n’était pas seulement théorique. Des dizaines de millions de dollars d’équivalent ont circulé. Plus tard, les volumes cités par des observateurs asiatiques ont grimpé très haut, avec une particularité politique massive : une part écrasante des flux se serait faite en yuan numérique. Autrement dit, la passerelle multilatérale a rapidement pris le visage d’un corridor sino-centré.

    Le calendrier saoudien, plus prudent qu’on ne l’a dit

    Riyad n’est pas entré dans le projet comme cofondateur. En juin 2023, SAMA a d’abord pris un siège d’observateur, aux côtés d’une longue liste d’institutions qui voulaient regarder sans s’engager. Le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, la Banque centrale européenne et même un centre d’innovation lié à la Réserve fédérale figuraient parmi les regards extérieurs. Observer, à ce stade, ne coûtait presque rien politiquement.

    Le saut qualitatif est venu en 2024. L’Arabie saoudite est devenue participante à part entière au moment où la plateforme atteignait son produit minimum viable. Pour les promoteurs du projet, l’arrivée d’un géant pétrolier du Golfe valait un tampon diplomatique. Si le riyal digital pouvait un jour régler du commerce énergétique sans passer par New York, le récit de la dédollarisation gagnait un chapitre de plus.

    Sauf que SAMA, dans ses précisions ultérieures, a insisté sur le cadre limité de l’expérience. L’essai se serait déroulé dans un environnement de test, sans transactions financières réelles au sens commercial du terme. Le but n’était pas d’ouvrir un corridor pétrolier opérationnel. Il s’agissait d’examiner si une monnaie numérique de gros pouvait améliorer l’efficacité des paiements internationaux et des règlements entre banques commerciales.

    Cette nuance change le ton de l’histoire. On n’est plus face à un divorce après mariage. On est face à une université d’été monétaire qui s’achève. Reste que, dans la géopolitique des paiements, même un stage d’observation devient un symbole dès qu’il implique Riyad, Pékin et le dollar.

    Washington n’a rien dit, et c’est précisément le problème

    La question qui agite les salles de marché n’est pas technique. Elle est diplomatique. L’Arabie saoudite a-t-elle cédé à une pression américaine ? SAMA répond implicitement que non. Une source proche du dossier a même jugé « inexact » d’en tirer une leçon plus large, parce que la participation saoudienne était limitée dès le départ. Une autre source, plus ambiguë, a indiqué que Riyad ne souhaitait plus être associé publiquement au projet, tout en maintenant un suivi plus discret.

    Cette double lecture est classique au Moyen-Orient. On quitte la photo de famille. On reste parfois à la table du fond. Pour un allié historique des États-Unis qui vend encore l’essentiel de son pétrole en dollars, afficher trop longtemps son nom sur une infrastructure soupçonnée de réduire le rôle du billet vert n’est pas anodin.

    Beaucoup d’alliés des États-Unis voient l’intérêt économique de ces systèmes, tout en restant extrêmement sensibles aux objections américaines dès qu’il s’agit d’affaiblir le dollar ou d’élargir le rôle du renminbi.

    Eswar Prasad

    Le professeur Eswar Prasad, souvent cité sur ces sujets, résume le dilemme mieux que n’importe quel communiqué. Les États veulent des rails plus rapides et moins chers. Ils ne veulent pas, en même temps, se retrouver du mauvais côté d’une administration américaine qui considère encore le dollar comme un instrument de puissance, pas seulement comme une monnaie de facture.

    Daleep Singh, ancien conseiller économique de sécurité nationale à la Maison Blanche sous Joe Biden, avait déjà mis en garde en 2025. Selon lui, une plateforme comme mBridge pouvait donner à la Chine une influence considérable sur les normes de confidentialité, de sécurité, d’interopérabilité et, plus délicat encore, sur l’application des sanctions américaines. Donald Trump, de son côté, a brandi l’arme tarifaire contre les pays des BRICS tentés de construire des alternatives au dollar dans le commerce international.

    Dans ce climat, le silence de Riyad sur les motifs politiques n’est pas une absence d’explication. C’est une explication. Les banques centrales parlent rarement de pression. Elles parlent de calendrier, de périmètre, de preuve de concept. Le vocabulaire technique sert parfois de rideau.

    Le départ de la BRI avait déjà changé la nature du projet

    Avant même la sortie saoudienne, un autre acteur s’était éclipsé. En octobre 2024, la Banque des règlements internationaux a annoncé qu’elle « diplômait » le projet. Agustín Carstens, alors directeur général, a expliqué que les banques centrales participantes étaient désormais capables de continuer seules. Il a rejeté l’idée d’un échec. Il a aussi écarté, du moins publiquement, l’hypothèse d’un retrait dicté par la politique.

    Des reportages ultérieurs ont pourtant suggéré que Washington avait poussé l’institution de Bâle à prendre ses distances. Qu’on accepte ou non cette lecture, le résultat est le même. Une fois la BRI partie, mBridge a cessé d’être un laboratoire multilatéral sous parrainage quasi universel. Il est devenu un club plus clairement asiatique et moyen-oriental, avec la Chine comme force technique dominante.

    Cette bascule compte. Tant que la BRI tenait le stylo, un observateur occidental pouvait dire qu’il s’agissait d’innovation de paiement, pas d’architecture de pouvoir. Après son départ, le même observateur voyait une infrastructure potentiellement utile au commerce, mais aussi potentiellement utile à ceux qui veulent moins dépendre de SWIFT et du réseau de correspondants dollars.

    Macao, les Émirats et la suite commerciale

    Pendant que Riyad refermait sa parenthèse, d’autres ouvraient la leur. Macao a rejoint le réseau et a mis le système en service en juin 2026. Des banques locales, souvent des filiales de grands établissements chinois, ont commencé à régler du commerce et des transferts avec la Chine continentale, Hong Kong et les Émirats. Les premiers jours d’activité ont été présentés comme une démonstration : des dizaines d’opérations, un encours déjà significatif à l’échelle d’un territoire compact.

    Les Émirats, eux, n’ont jamais quitté le navire. Le dirham numérique a même servi, selon plusieurs récits de place, à des transferts transfrontaliers très médiatisés. Pour Abou Dhabi et Dubaï, l’intérêt n’est pas seulement idéologique. C’est aussi une affaire de hub. Qui contrôle un rail de règlement rapide entre l’Asie et le Golfe capte une rente d’intermédiation nouvelle, même si cette rente n’emprunte plus les vieux canaux de New York ou de Londres.

    La Thaïlande et Hong Kong restent, elles aussi, dans le cercle opératoire. Hong Kong, surtout, apparaît de plus en plus comme la vitrine commerciale du dispositif. Des informations de 2026 ont évoqué la création d’une entité hongkongaise destinée à vendre le service aux banques, à gérer l’onboarding et à tarifer les opérations à un niveau présenté comme nettement inférieur à celui des réseaux traditionnels.

    Carte actuelle du club, telle qu’elle se dessine

    • Chine continentale : moteur technique et principal pourvoyeur de liquidité en yuan numérique.
    • Hong Kong : interface internationale et probable tête commerciale.
    • Thaïlande : cofondatrice historique, corridor asiatique.
    • Émirats arabes unis : tête de pont du Golfe encore active.
    • Macao : nouvelle porte d’entrée opérationnelle depuis juin 2026.
    • Arabie saoudite : hors du cercle formel depuis mai 2025.

    Le yuan numérique ne s’est pas arrêté à la porte saoudienne

    Même si Riyad n’est plus membre de mBridge, Pékin n’a pas mis ses autres canaux au repos. La Banque populaire de Chine continue d’étoffer l’écosystème du e-CNY. Des banques commerciales supplémentaires ont été ajoutées au réseau d’opérateurs. Les volumes domestiques cités par les autorités chinoises se comptent désormais en milliards de transactions. Depuis 2026, certains portefeuilles vérifiés peuvent même porter intérêt, ce qui rapproche la monnaie numérique d’un dépôt davantage que d’un simple cash électronique.

    Sur le front international, Industrial and Commercial Bank of China a mis en avant des règlements vers Singapour via une plateforme modernisée, parfois appelée Digital Currency Express. D’autres transferts vers Hong Kong ont été présentés comme la preuve qu’un rail yuan-à-yuan, ou yuan-vers-devise partenaire, peut déjà fonctionner hors du théâtre médiatique de mBridge. Autrement dit, le projet n’est qu’une pièce d’un puzzle plus large.

    Cette multiplication des tuyaux a une conséquence stratégique. Même si un grand producteur d’hydrocarbures quitte officiellement la passerelle multilatérale, la Chine peut continuer à tester des corridors bilatéraux. Un réseau en étoile, centré sur le yuan, n’a pas besoin de l’unanimité du Golfe pour exister. Il a besoin de suffisamment de contreparties commerciales et de suffisamment de banques prêtes à porter le risque de change et le risque de conformité.

    Le pétrole, le riyal et l’ombre du petro-dollar

    Pourquoi la sortie saoudienne frappe-t-elle plus fort qu’un retrait thaïlandais hypothétique ? Parce que l’Arabie saoudite n’est pas un simple nœud de transit. Elle est l’un des piliers historiques du système dans lequel le pétrole se facture et se recycle en dollars. Depuis les années 1970, ce circuit a nourri la demande mondiale de titres américains, la profondeur du marché du Trésor et, par ricochet, la capacité de Washington à financer ses déficits.

    Cela ne signifie pas que chaque baril saoudien restera éternellement libellé en dollars. Le royaume a déjà accepté, par moments, des expérimentations de facturation dans d’autres devises. Mais il y a une différence entre vendre une cargaison en yuan au comptant et brancher sa banque centrale sur une infrastructure permanente conçue pour rendre le dollar optionnel. La première geste est commerciale. La seconde est systémique.

    Vision 2030, le grand récit de transformation économique porté par Riyad, pousse pourtant le pays vers plus de sophistication financière. Paiements instantanés, marchés de capitaux, tourisme, industrie, fonds souverain : tout cela exige des rails modernes. SAMA n’a donc aucun intérêt à ignorer les monnaies numériques de gros. Elle a, en revanche, un intérêt vital à ne pas apparaître comme le premier grand pétrolier à inaugurer un monde post-dollar sous pavillon chinois.

    D’où cette position médiane que l’on devine entre les lignes. Tester. Apprendre. Partir. Continuer ailleurs, plus bas dans le paysage médiatique. Des banques saoudiennes explorent d’autres technologies de paiement, y compris des pistes liées à des acteurs privés de la crypto-finance. Cela n’équivaut pas à un remplacement de mBridge par un jeton précis. Cela montre simplement que Riyad refuse de mettre tous ses essais dans le même panier géopolitique.

    Sanctions, conformité et la peur du rail incontrôlable

    Le vrai nerf de la guerre n’est pas la vitesse de règlement. Les banques savent déjà envoyer de l’argent vite quand les deux extrémités du tuyau sont propres. Le vrai nerf, c’est le contrôle. Le système des correspondants dollars permet aux autorités américaines de voir, de filtrer, de geler. Un registre partagé entre banques centrales amies de Pékin peut, en théorie, faire circuler de la valeur sans emprunter ces points de passage.

    Les promoteurs du projet répondent que chaque juridiction garde ses règles. Lu Lei, vice-gouverneur de la banque centrale chinoise, a insisté dès 2024 sur le respect mutuel des politiques monétaires et sur l’équilibre entre droits et responsabilités. Zhou Xiaochuan, figure historique de la diplomatie du yuan, a rappelé que la relation de mBridge avec le dollar dépendrait autant des choix politiques occidentaux que de la technique.

    Ces phrases sont élégantes. Elles ne lèvent pas l’inquiétude américaine. Si un jour des entreprises sanctionnées, des banques sous embargo ou des flux liés à des régions sensibles empruntent un rail CBDC, Washington n’aura plus le même levier. Même si rien n’est démontré dans le cas saoudien, le simple risque réputationnel suffit à rendre nerveux un allié du Golfe exposé aux marchés américains, aux armes américaines et aux investissements américains.

    Il faut aussi parler de données. Qui voit le grand livre ? Qui archive les messages de paiement ? Qui peut reconstruire a posteriori une chaîne commerciale ? Dans un système multi-CBDC, la réponse n’est jamais seulement nationale. Or l’Arabie saoudite, comme beaucoup d’États du Golfe, négocie en permanence sa souveraineté informationnelle. Rester trop visible dans un projet perçu comme chinois, après le départ de la BRI, pouvait devenir un coût diplomatique supérieur au gain opérationnel d’un essai déjà terminé.

    Ce que les volumes disent, et ce qu’ils cachent

    Les chiffres associés à mBridge impressionnent quand on les empile. Des dizaines de milliards de dollars d’équivalent ont été cités pour 2025. Des milliers de transactions. Une part du yuan parfois évaluée à plus de 95 pour cent. Pris tels quels, ces agrégats suggèrent une bascule. Relus avec un peu de sang-froid, ils racontent surtout l’intensité des flux entre la Chine et Hong Kong, éventuellement prolongés vers quelques contreparties du Golfe et d’Asie du Sud-Est.

    Un corridor très actif entre deux places déjà intégrées n’est pas encore un système monétaire mondial. Le dollar demeure la monnaie de facturation dominante du commerce, la monnaie de réserve principale et le socle des marchés de change. Un rail parallèle peut croître longtemps sans renverser cette hiérarchie. Il peut, en revanche, créer des îlots d’autonomie. Et ce sont ces îlots que les stratèges regardent.

    Pour Riyad, l’enjeu n’était donc pas de savoir si mBridge allait tuer le dollar en 2026. L’enjeu était de savoir si le nom saoudien allait servir de caution à un récit de bascule. En quittant le club après l’essai, SAMA récupère le savoir technique et rend le récit plus difficile à écrire.

    Les banques commerciales, grandes oubliées du communiqué

    On parle beaucoup des banques centrales. On parle trop peu des banques qui devraient, au quotidien, utiliser le rail. Or une monnaie numérique de gros ne sert à rien si les trésoriers d’entreprise, les desks de change et les équipes de conformité refusent de s’y brancher. Il leur faut de la liquidité, des horaires de marché, des procédures de recours, une certitude juridique en cas de défaut, et surtout une réponse claire à la question : que se passe-t-il si une transaction est contestée après coup ?

    Sur un registre distribué multi-pays, le droit applicable n’est jamais évident. Le contrat est-il saoudien, chinois, émirati, hongkongais ? Quel tribunal tranche ? Quelle autorité peut imposer un gel ? Ces questions font fuir les juristes plus sûrement que n’importe quelle latence technique. SAMA, en restant dans un périmètre de preuve de concept, a peut-être simplement refusé d’emporter ces contentieux chez elle trop tôt.

    Les banques saoudiennes n’en restent pas moins en quête de corridors plus fluides vers l’Asie. Le commerce du royaume avec la Chine a changé d’échelle. Les flux d’énergie, de pétrochimie, de chantiers et d’investissements croisés justifient des expérimentations. Mais une expérimentation peut se faire par des accords bilatéraux, des lettres de crédit modernisées, des plateformes privées ou des monnaies stables surveillées. Elle n’oblige pas à rester membre d’un projet devenu politiquement bruyant.

    Stablecoins, Agorá et la concurrence des architectures

    Pendant que mBridge cherchait sa voie commerciale, d’autres familles de projets ont avancé. Du côté des institutions alignées sur le G7, la BRI a lancé d’autres travaux, dont le projet Agorá, pensé avec des banques centrales occidentales et de grands noms de la finance privée. L’ambition n’est pas identique. Le centre de gravité juridique non plus. Mais le message est clair : le monde ne se dirige pas vers une seule passerelle CBDC. Il se dirige vers plusieurs clubs.

    Parallèlement, les stablecoins en dollars ont continué d’occuper le terrain du règlement privé, surtout dans la crypto-finance et, de plus en plus, dans certains corridors commerciaux. Des responsables chinois eux-mêmes ont reconnu que ces jetons pouvaient jouer un rôle plus grand dans les paiements internationaux, tout en réclamant une surveillance accrue. C’est le paradoxe du moment. Même les architectes du yuan numérique admettent que le dollar tokenisé, sous forme privée, reste une force.

    Pour un régulateur saoudien, cette concurrence d’architectures est une aubaine. Elle permet de comparer. Elle permet aussi de ne pas se lier trop tôt. Un État qui veut moderniser ses paiements sans s’aliéner Washington peut tester des CBDC de gros, regarder les stablecoins, moderniser SWIFT, et garder plusieurs fers au feu. La sortie de mBridge ressemble, vue sous cet angle, à une décision de portefeuille plus qu’à une conversion idéologique.

    Ce que cette affaire révèle sur la dédollarisation réelle

    On abuse du mot dédollarisation. Il sert trop souvent de slogan. Dans les faits, on observe plutôt une diversification partielle des facturations, une hausse des accords de swap, une croissance des paiements en monnaies locales sur certains corridors, et une explosion des discours. Le dollar, lui, continue de dominer les réserves, les matières premières de référence et les marchés de la dette.

    La sortie saoudienne rappelle une vérité simple. Les États qui ont le plus à gagner à un monde moins dollarisé sont aussi, souvent, ceux qui ont le plus à perdre à une rupture brutale avec le système américain. L’Arabie saoudite vend du pétrole, achète de la sécurité, attire des capitaux et place une partie de sa richesse dans des actifs sensibles au climat politique de Washington. Cette équation n’encourage pas les grands soirs monétaires.

    La Chine, à l’inverse, a une raison structurelle de construire des rails parallèles. Elle veut sécuriser son commerce, réduire sa vulnérabilité aux sanctions et internationaliser sa monnaie sans ouvrir trop vite son compte de capital. mBridge s’inscrit dans cette stratégie. Que Riyad s’éloigne officiellement ne détruit pas la stratégie. Cela la recentre sur les partenaires les plus disponibles.

    Une lecture utile pour les marchés crypto

    Pourquoi cette affaire intéresse-t-elle autant l’univers des cryptomonnaies, alors qu’il s’agit de monnaies de banques centrales ? Parce qu’elle dit quelque chose de l’appétit réel des États pour les registres distribués. La technologie n’est plus le sujet tabou. Le sujet tabou, c’est la gouvernance. On peut aimer la finalité quasi instantanée d’un règlement sur chaîne et refuser, le lendemain, de partager un livre avec telle ou telle puissance.

    Les investisseurs qui parient sur une bascule rapide vers des rails non dollar se trompent souvent d’horizon. Les États avancent par cercles concentriques. D’abord le domestique. Ensuite le bilatéral. Puis, seulement si le coût politique reste supportable, le multilatéral. Riyad vient d’illustrer cette prudence. Tester une CBDC de gros, oui. Devenir le visage pétrolier d’un pont chinois, non, du moins plus maintenant et plus sous les projecteurs.

    Pour Bitcoin et les crypto-actifs privés, le message est double. D’un côté, les banques centrales montrent qu’elles prennent au sérieux les infrastructures de règlement numériques. De l’autre, elles rappellent qu’elles n’abandonneront pas le contrôle politique de la monnaie. mBridge n’était pas un cousin de Bitcoin. C’était une tentative de garder le souverain au centre, tout en empruntant à la blockchain sa vitesse et sa programmabilité limitée.

    Les questions que SAMA laisse ouvertes

    Plusieurs zones d’ombre demeurent, et c’est précisément ce qui rend le sujet vivant. SAMA continue-t-elle des travaux techniques en coulisse, comme le suggère une source ? Le royaume participera-t-il à d’autres pilotes de yuan numérique présentés par Pékin, même hors de la marque mBridge ? Les banques commerciales saoudiennes auront-elles le droit de se connecter à des nœuds étrangers sans que la banque centrale soit membre officiel ?

    On ignore aussi le détail des enseignements tirés de la preuve de concept. Quels frictions ont été observées ? Quelle qualité de change a-t-on obtenue ? Quelle liquidité manquait ? Quels obstacles juridiques sont apparus dès que l’on sortait du bac à sable ? Tant que ces réponses restent internes, le public n’a que le communiqué et les interprétations géopolitiques.

    • Le calendrier officiel : observateur en 2023, participant en 2024, fin d’essai en mai 2025, révélation publique en septembre 2026.
    • Le message diplomatique : Riyad refuse d’être le symbole pétrolier d’un rail perçu comme anti-dollar.
    • Le message technique : l’intérêt pour les CBDC de gros n’est pas mort, il change de vitrine.
    • Le message de marché : la dédollarisation avance par corridors, pas par proclamations.

    Et maintenant, qui porte le récit du pont asiatique ?

    Après le départ de la BRI puis celui, formel, de SAMA, le récit retombe sur un quatuor plus homogène : Chine, Hong Kong, Thaïlande, Émirats, avec Macao comme extension. Ce n’est pas rien. C’est même déjà un espace économique considérable. Mais ce n’est plus la photo qui faisait rêver les théoriciens d’un Sud global monétairement émancipé d’un seul coup.

    Le projet peut encore s’étendre. D’autres observateurs peuvent devenir participants. Des banques commerciales peuvent augmenter les volumes. Une entité de commercialisation à Hong Kong peut démarcher des clients. Rien de tout cela n’est incompatible avec l’absence saoudienne. Simplement, chaque nouveau membre sera désormais scruté à travers la même question : vient-il pour la technique, ou accepte-t-il le coût politique d’un éloignement relatif du dollar ?

    Dans les mois qui viennent, il faudra surveiller trois signaux. Premier signal : les volumes réellement réglés hors du couple Chine-Hong Kong. Deuxième signal : la doctrine américaine sur les CBDC étrangères et les sanctions. Troisième signal : la doctrine saoudienne sur le riyal numérique de gros, que Riyad peut tout à fait développer chez elle, pour elle, sans drapeau chinois au fronton.

    Une sortie qui n’éteint pas la révolution des paiements

    Il serait paresseux de conclure que les monnaies numériques de banque centrale viennent d’essuyer un camouflet décisif. Elles n’ont pas besoin de Riyad pour continuer à vivre en Asie. Elles n’ont pas besoin non plus d’un grand soir contre le dollar pour justifier leur existence. Beaucoup de leurs arguments restent banals et solides : moins d’heures perdues, moins d’intermédiaires, moins d’erreurs de rapprochement, plus de visibilité sur le règlement.

    Ce que la décision saoudienne éclaire, c’est autre chose. Dans le monde réel, une infrastructure de paiement n’est jamais seulement une infrastructure de paiement. C’est un traité implicite. On y apporte sa monnaie, ses données, sa réputation, parfois son pétrole. On en retire de la vitesse, de la souveraineté affichée, et un voisinage politique. Quand le voisinage devient trop bruyant, on range le prototype et l’on dit que c’était prévu depuis le début.

    Le 13 mai 2025, SAMA a refermé un chapitre technique. En septembre 2026, le reste du monde a ouvert le chapitre politique. Entre les deux dates, rien n’a réellement disparu : ni le yuan numérique, ni le besoin de rails plus fluides entre l’Asie et le Golfe, ni l’obsession américaine pour le privilège du dollar. Seule a disparu, officiellement, la présence saoudienne sur la photo de famille de mBridge. Dans les affaires monétaires, cela suffit parfois à changer le récit. Rarement à changer, du jour au lendemain, la direction du courant.

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