Et si les investisseurs les plus avisés du monde commençaient discrètement à tourner le dos à Wall Street ? En ce début d’année 2026, un mouvement que beaucoup pressentaient mais que peu osaient encore nommer semble bel et bien en train de s’amorcer : une rotation massive de capitaux vers les marchés britanniques, et plus précisément vers le FTSE 100 et le FTSE 250. Pendant que les valorisations américaines flirtent avec des sommets historiques, les indices londoniens, longtemps boudés, retrouvent soudain grâce aux yeux des gérants internationaux.
Ce n’est pas une simple correction passagère. Les flux observés ces dernières semaines traduisent une remise en question profonde des thèses qui dominaient depuis 2021 : la suprématie incontestée des méga-capitalisations technologiques américaines. Aujourd’hui, les chiffres parlent d’eux-mêmes et forcent à s’interroger : le balancier est-il en train de repartir dans l’autre sens ?
Pourquoi les investisseurs internationaux se tournent-ils vers le Royaume-Uni ?
La réponse tient en quelques mots : valorisation, dividendes, diversification et stabilité relative. Pendant que le S&P 500 se négocie à des multiples qui rappellent les heures les plus folles de la bulle internet, les indices britanniques offrent un rapport qualité-prix qui devient difficile à ignorer pour tout investisseur soucieux de préserver son capital à moyen terme.
Des multiples historiquement bas face à des valorisations US tendues
Regardons les chiffres de près. En février 2026, le price-to-earnings (PER) forward du FTSE 100 oscille autour de 11,5x tandis que celui du S&P 500 dépasse allègrement les 23x. Le contraste est encore plus frappant sur le ratio CAPE (Cyclically Adjusted Price Earnings) : les États-Unis flirtent avec des niveaux supérieurs à 35 tandis que le Royaume-Uni reste sous les 17.
Cette décote n’est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd’hui des écarts rarement vus depuis la crise financière de 2008-2009. Pour un investisseur value, c’est presque une invitation à passer à l’action.
« Quand le marché américain se négocie 70 % plus cher que le marché britannique sur des bénéfices comparables, la question n’est plus de savoir s’il faut diversifier… mais quand et dans quelle proportion. »
Gérant senior d’un fonds souverain asiatique (anonyme)
Cette citation, recueillie lors d’une récente conférence à Singapour, résume parfaitement l’état d’esprit actuel de nombreux allocataires institutionnels.
Les dividendes : l’argument massue du marché britannique
Si les valorisations seules ne suffisaient pas à convaincre, le rendement du dividende achève de faire pencher la balance. Le FTSE 100 offre actuellement un rendement moyen proche de 3,8 %, contre environ 1,3 % pour le S&P 500. Même le FTSE 250, plus orienté croissance, affiche encore un rendement supérieur à 2,9 %.
Comparatif rapide des rendements dividende (février 2026)
- FTSE 100 : ~3,8 %
- FTSE 250 : ~2,9 %
- S&P 500 : ~1,3 %
- NASDAQ 100 : ~0,7 %
Dans un environnement où les taux obligataires restent élevés et où la croissance mondiale montre des signes de ralentissement, ce flux de trésorerie régulier et croissant devient un argument décisif pour les investisseurs obligés de justifier chaque allocation auprès de leurs comités.
Une diversification sectorielle qui rassure
Autre atout majeur : la composition sectorielle. Là où le S&P 500 est dominé à plus de 30 % par la technologie (et même plus de 50 % si on intègre les « Magnificent 7 »), le FTSE 100 offre une répartition bien plus équilibrée :
- Énergie et matières premières : ≈ 18-20 %
- Finance : ≈ 18 %
- Consommation défensive : ≈ 15 %
- Santé et pharmaceutique : ≈ 12 %
- Industrie et mines : poids significatif
Cette exposition aux secteurs traditionnels, souvent qualifiés de « value » ou « cycliques », procure une protection naturelle lorsque la bulle technologique montre des signes de fatigue. Les revenus de nombreuses sociétés du FTSE 100 proviennent à plus de 70 % de l’international, ce qui les rend moins dépendantes de la seule conjoncture britannique.
Le FTSE 250 : le chaînon manquant entre value et croissance
Si le FTSE 100 attire les investisseurs les plus défensifs, le FTSE 250 séduit ceux qui recherchent encore un peu de dynamisme. Composé majoritairement de moyennes capitalisations britanniques, cet indice offre une exposition plus domestique, ce qui le rend particulièrement intéressant dans l’hypothèse d’une reprise graduelle de la consommation intérieure et d’une inflation enfin maîtrisée.
De nombreuses sociétés du mid-cap britannique ont déjà traversé les pires moments de l’inflation post-Covid et affichent aujourd’hui des marges en nette amélioration. Leur valorisation reste très raisonnable : PER forward moyen autour de 14x contre plus de 20x pour le Russell 2000 américain.
Le rôle discret mais déterminant de la livre sterling
Contrairement aux idées reçues, la livre sterling ne joue pas les divas en 2026. Après des années de forte volatilité liées au Brexit puis à la crise énergétique, GBP/USD évolue dans une fourchette étonnamment stable depuis mi-2024. Cette prévisibilité change la donne pour les investisseurs non-britanniques qui craignaient autrefois d’être pénalisés par une monnaie imprévisible.
« La stabilité retrouvée de la livre est devenue un argument d’investissement en soi. »
Stratège changes chez une grande banque européenne
Quand on ajoute à cela un positionnement monétaire de la Banque d’Angleterre perçu comme plus pragmatique et moins dogmatique que celui de la Fed, on comprend mieux pourquoi le Royaume-Uni redevient une destination de choix.
Concentration vs diversification : le débat qui fâche
La concentration extrême des indices américains pose aujourd’hui un vrai problème de gestion de risque. En février 2026, les cinq plus grosses capitalisations du S&P 500 représentent environ 28 % de l’indice entier – un record historique. Si l’une d’entre elles tousse, l’indice entier tousse.
À l’inverse, le FTSE 100 reste très déconcentré : la plus grosse position (généralement Shell ou AstraZeneca) dépasse rarement les 8-9 %. Cette absence de « key-man risk » à l’échelle de l’indice constitue un argument de poids pour les comités d’investissement institutionnels.
Que disent les grands gérants ?
Les signaux envoyés par les poids lourds de la gestion sont éloquents. Plusieurs fonds souverains du Golfe et d’Asie ont augmenté leurs pondérations britanniques de 80 à 180 points de base au cours des six derniers mois. Des gérants européens historiques, longtemps sous-pondérés sur le Royaume-Uni, ont également commencé à relever leurs allocations.
Signes concrets de rotation observés récemment :
- Surperformance du FTSE 100 vs S&P 500 de +9 % depuis le 1er janvier 2026
- Entrées nettes records sur les ETF FTSE 100 domiciliés en Europe
- Baisse du poids moyen du Royaume-Uni dans les portefeuilles globaux actions de 3,8 % à 5,1 % en six mois (données Morningstar)
- Augmentation des positions short sur les méga-caps US chez plusieurs hedge funds macro
Et la Banque d’Angleterre dans tout ça ?
Le positionnement monétaire joue également un rôle clé. Alors que la Fed semble coincée entre un discours hawkish et une réalité économique qui se dégrade, la BoE adopte une communication plus nuancée. Les marchés anticipent désormais trois à quatre baisses de taux de 25 points de base d’ici fin 2026 – un scénario perçu comme suffisamment accommodant pour soutenir les multiples actions sans relancer l’inflation.
Ce « Goldilocks » monétaire britannique contraste avec l’incertitude qui entoure encore la trajectoire américaine, et renforce l’attractivité relative des actifs risqués cotés à Londres.
Risques et points de vigilance
Bien entendu, aucun marché n’est exempt de risques. Le Royaume-Uni reste exposé à plusieurs vents contraires :
- Une croissance domestique encore fragile
- Des incertitudes politiques persistantes malgré un gouvernement stable
- Une dépendance importante aux matières premières (énergie, métaux)
- Une livre qui pourrait à nouveau devenir volatile en cas de choc externe
Ces éléments expliquent pourquoi la rotation reste progressive et prudente. Personne ne vend massivement Wall Street pour acheter le FTSE en bloc. On parle plutôt d’un rééquilibrage patient, d’une normalisation des pondérations après des années de sous-allocation massive.
Scénarios pour les 12 prochains mois
Plusieurs trajectoires se dessinent :
- Scénario central (65 % de probabilité) : poursuite de la rotation graduelle, surperformance du FTSE 100 de 8 à 14 % vs S&P 500 sur l’année
- Scénario haussier UK (20 %) : accélération des flux + atterrissage en douceur de l’économie britannique = +18 à +25 % de surperformance
- Scénario défensif (15 %) : ralentissement mondial marqué → le FTSE surperforme grâce à son profil défensif mais les gains restent limités (+4 à +9 % de surperformance)
Dans tous les cas, la probabilité que le Royaume-Uni continue de surperformer relativement semble aujourd’hui nettement supérieure à l’inverse.
Comment se positionner concrètement ?
Pour ceux qui souhaitent accompagner ce mouvement sans prendre de paris directionnels trop agressifs, plusieurs approches coexistent :
- Augmenter progressivement l’exposition via des ETF FTSE 100 ou FTSE 250 UCITS
- Privilégier les valeurs à forts dividendes et bilans solides (secteurs énergie, finance, santé)
- Conserver une poche « qualité » avec des noms internationaux cotés à Londres (Unilever, Diageo, RELX…)
- Surpondérer légèrement le mid-cap (FTSE 250) pour capter le rebond domestique potentiel
- Utiliser des options ou des produits structurés pour se protéger contre un retour de volatilité sur GBP
Le mouvement n’en est qu’à ses débuts. Les écarts de valorisation restent importants et les flux institutionnels, par nature, mettent du temps à se matérialiser pleinement. Mais le décor est planté : après une décennie de domination américaine sans partage, le pendule semble enfin repartir dans l’autre sens.
Et si 2026 marquait le retour en grâce discret mais durable du marché britannique ? L’avenir dira si cette rotation s’installe dans la durée ou si elle ne sera qu’un soubresaut passager. Une chose est sûre : les investisseurs attentifs ont déjà commencé à repositionner leurs portefeuilles. Et vous ?
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