Imaginez un pays qui a vu naître certains des plus gros volumes d’échange crypto au monde, où les citoyens ordinaires parlent de Bitcoin comme d’une action en bourse, et où les exchanges locaux font parfois plus de chiffre d’affaires que des banques traditionnelles. Ce pays existe : c’est la Corée du Sud. Pourtant, en ce début 2026, Séoul décide de resserrer drastiquement la vis. Fini le laxisme relatif des années passées, place à une réglementation parmi les plus sévères de la planète. Pourquoi un tel virage ? Et surtout, quelles conséquences concrètes pour les plateformes et pour les investisseurs ?
Un durcissement historique adopté en urgence
L’Assemblée nationale sud-coréenne n’a pas traîné. Fin janvier 2026, les députés ont voté en séance plénière une refonte majeure de la loi sur les transactions financières spécifiques, texte pivot de la lutte contre le blanchiment dans le secteur des actifs numériques. Promulgation officielle attendue sous peu, entrée en application six mois plus tard : le compte à rebours est lancé.
Ce n’est pas une simple mise à jour technique. On parle d’un changement de paradigme. Là où les autorités se concentraient surtout sur les dirigeants des VASPs (Virtual Asset Service Providers), elles étendent désormais leur filet beaucoup plus loin dans la chaîne capitalistique et décisionnelle.
Des vérifications qui descendent jusqu’aux actionnaires majeurs
Autrefois, un contrôle approfondi sur les fondateurs et PDG suffisait souvent. Désormais, tout actionnaire détenant une part significative sera scruté. Casier judiciaire vierge ? Oui, mais pas seulement pour des délits financiers. Les infractions suivantes peuvent désormais bloquer une licence :
- trafic de stupéfiants
- évasion fiscale grave
- crimes économiques importants
- violations répétées de la loi sur la protection des utilisateurs de crypto-actifs
- infractions au droit de la concurrence
En clair : un ancien dirigeant condamné pour cartel dans un tout autre secteur peut aujourd’hui faire capoter une demande de licence crypto. C’est une extension considérable du champ d’investigation.
La FIU devient le véritable juge de paix
La Financial Intelligence Unit sud-coréenne gagne des pouvoirs quasi-discretionnaires. Elle n’évalue plus seulement la conformité formelle ; elle juge la crédibilité globale de l’entreprise : solidité financière, qualité des contrôles internes, historique juridique complet, réputation sur le marché.
« Nous devons traiter les plateformes d’échange crypto exactement comme nous traitons les infrastructures des marchés financiers traditionnels. »
Président de la Financial Services Commission, janvier 2026
Cette phrase résume parfaitement la philosophie actuelle : les exchanges ne sont plus perçus comme de simples startups technologiques, mais comme des acteurs systémiques.
Licences conditionnelles : une porte entrouverte
Autre innovation majeure : la possibilité d’octroyer des licences sous conditions. Une plateforme qui présente des lacunes en matière de KYC ou de monitoring des transactions suspectes ne sera plus automatiquement refusée. Elle pourra opérer, mais avec un plan de remédiation strict et des audits fréquents.
Cette souplesse contrôlée permet aux autorités de ne pas tuer l’innovation tout en maintenant une pression maximale sur les acteurs les plus fragiles.
Les trois grands changements en un coup d’œil :
- Contrôle approfondi des actionnaires majeurs + bénéficiaires effectifs
- Liste élargie des motifs de refus (y compris délits non-financiers)
- Pouvoir discrétionnaire accru de la FIU + licences conditionnelles
Vers un plafonnement de l’actionnariat à 15-20 % ?
La réforme actuelle n’impose pas encore de limite chiffrée, mais le sujet est déjà sur la table pour le futur Digital Asset Basic Act. Le régulateur soutient ouvertement l’idée de plafonner la détention par un actionnaire unique (ou un groupe concerté) à 15 % ou 20 % maximum.
Objectif affiché : éviter qu’un seul acteur ne puisse influencer de manière décisive la gouvernance d’une plateforme devenue infrastructure critique. Les oppositions ne manquent pas : plusieurs fondateurs locaux estiment que cette mesure rendrait le secteur bien moins attractif pour les investisseurs institutionnels étrangers.
Notification obligatoire en cas de sanction AML d’un ex-employé
Une disposition passée relativement inaperçue concerne les anciens salariés du secteur financier. Si l’un d’eux est sanctionné pour manquement grave aux règles AML/CFT après avoir quitté son poste, la FIU doit en informer le dirigeant actuel de l’entreprise. Cette dernière est ensuite obligée de notifier la personne concernée et de conserver la trace écrite de cette démarche.
Cette chaîne de transmission vise à empêcher qu’un individu blacklisté puisse « disparaître » dans une autre structure sans que personne ne soit alerté.
Contexte : pourquoi la Corée durcit autant maintenant ?
Le pays n’en est pas à son premier tour de vis. Depuis 2021 et l’adoption de la loi sur la protection des utilisateurs d’actifs virtuels, Séoul multiplie les mesures. Plusieurs scandales retentissants ont accéléré le mouvement :
- la chute de Terra-Luna en mai 2022 qui a ruiné des centaines de milliers de foyers coréens
- les multiples affaires de manipulation de marché sur des altcoins peu liquides
- la découverte de plusieurs réseaux de blanchiment via des exchanges locaux
Au total, les pertes subies par les particuliers sud-coréens dans le secteur crypto dépassent allègrement les 15 milliards de dollars depuis 2020 selon certaines estimations officielles. Face à cette pression sociale et politique, le gouvernement n’a plus vraiment le choix : il doit montrer qu’il reprend fermement la main.
Impact probable sur les grands acteurs locaux
Les quatre mastodontes que sont Upbit, Bithumb, Coinone et Korbit devraient globalement pouvoir s’adapter. Ils disposent déjà de structures de compliance très étoffées et leurs actionnariats sont relativement dilués.
En revanche, les plateformes plus petites ou celles qui dépendent fortement d’un investisseur unique risquent de rencontrer de sérieuses difficultés. Certains observateurs anticipent même une vague de consolidation : les acteurs les plus fragiles pourraient être contraints de fusionner ou de fermer boutique.
Et pour les exchanges étrangers ?
Les plateformes internationales qui souhaitent conserver leurs clients sud-coréens devront également se plier aux nouvelles exigences. Binance, Bybit, OKX et consorts ont déjà dû mettre en place des restrictions géographiques sévères ces dernières années. Avec la nouvelle mouture, plusieurs pourraient choisir de se retirer complètement du marché plutôt que de dépenser des fortunes en conformité locale.
À l’inverse, une poignée d’acteurs très sérieux pourrait y voir une opportunité : moins de concurrence locale = plus de parts de marché pour ceux qui passent le filtre.
Protection des utilisateurs : un bilan en demi-teinte
Personne ne conteste que le pays a besoin de davantage de garde-fous. Mais certains experts craignent un effet pervers : en rendant l’accès au marché si difficile, on pourrait paradoxalement pousser les investisseurs particuliers vers des plateformes non régulées offshore, bien plus dangereuses.
« Plus la barrière réglementaire est haute, plus le shadow banking crypto prend de l’ampleur. C’est un risque réel en Corée aujourd’hui. »
Analyste anonyme d’une banque d’investissement basée à Séoul
Le régulateur sud-coréen rétorque que les outils de blocage d’accès (IP blocking + interdiction des transferts bancaires vers des exchanges non licenciés) sont aujourd’hui suffisamment efficaces pour limiter ce phénomène.
Comparaison internationale : où se situe la Corée ?
Si l’on regarde les grands marchés :
- États-Unis → toujours très fragmenté (SEC vs CFTC vs FinCEN vs states), pas de licence nationale unique
- Union européenne → MiCA impose des exigences élevées mais harmonisées et prévisibles
- Singapour → très strict mais prévisible et accueillant pour les acteurs sérieux
- Japon → pionnier du cadre strict dès 2017, régulièrement mis à jour
La Corée du Sud se rapproche aujourd’hui davantage du modèle japonais, avec toutefois une dose supplémentaire de discrétion laissée à la FIU. Cela en fait potentiellement l’un des environnements les plus exigeants au monde pour lancer ou maintenir une activité d’exchange.
Perspectives pour 2026-2027 : à quoi s’attendre ?
Les prochains mois s’annoncent mouvementés :
- fin du moratoire de six mois → razzia potentielle de retraits de licence pour les acteurs défaillants
- publication du projet de Digital Asset Basic Act → débat parlementaire attendu houleux sur le plafonnement actionnarial
- renforcement probable des contrôles sur les stablecoins et les services de custody
- possible extension des exigences aux fournisseurs de wallet non-custodial très utilisés en Corée
Une chose est sûre : l’époque où la Corée était perçue comme un eldorado relativement permissif pour les exchanges est définitivement révolue.
Conclusion : entre sécurité et étouffement
En adoptant ce train de réformes, la Corée du Sud envoie un message clair : les actifs numériques ne peuvent plus être le Far West du XXIe siècle. Le pays veut un marché mature, transparent et aligné sur les standards les plus élevés du secteur financier traditionnel.
Reste à savoir si cette quête de sécurité absolue ne risque pas, paradoxalement, de freiner l’innovation et de concentrer encore davantage le marché entre les mains de quelques géants déjà bien installés. Réponse dans les prochains mois, quand les premières licences sous le nouveau régime commenceront à tomber… ou à être refusées.
Une chose est certaine : tous les regards du monde crypto sont désormais tournés vers Séoul.
