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    Coinbase Veut Des Perpétuels Actions Ouverts 24 Heures

    Steven SoarezDe Steven Soarez04/09/2026Aucun commentaire24 Mins de Lecture
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    Et si le prochain grand marché américain ne fermait plus jamais ? Pendant des décennies, Wall Street a vécu au rythme des cloches, des week-ends, des jours fériés et d’une coupure nette entre la séance et la nuit. Cette semaine, le plus gros exchange crypto du pays a fait un geste qui ressemble à une déclaration de guerre contre cette horloge. Deux notifications ont été déposées auprès de la Securities and Exchange Commission. L’objectif n’est pas un simple ETF, ni un future classique à échéance. Il s’agit d’importer aux États-Unis un objet né dans la crypto : le contrat perpétuel sur action individuelle, négociable jour et nuit, y compris le week-end.

    Ce Que Coinbase Vient De Déposer À Washington

    Le mouvement n’est pas une rumeur de couloir. Il vient d’un message public de Faryar Shirzad, responsable des affaires publiques de l’exchange, puis d’une confirmation interne du groupe. Deux entités distinctes ont avancé en parallèle. Coinbase Derivatives a transmis un formulaire Form 1-N pour son activité de marché. Coinbase Financial Markets a envoyé un Form BD-N pour exercer comme courtier sur des contrats à terme portant sur des titres. En langage administratif, ce sont des notifications d’enregistrement. En langage de marché, c’est la première marche vers une cotation américaine de contrats perpétuels sur actions.

    Ces papiers ne suffisent pas. Ils ouvrent seulement la porte de la SEC. Ensuite vient l’autre régulateur, celui qui supervise réellement les dérivés aux États-Unis : la Commodity Futures Trading Commission. Le produit visé est hybride par nature. Il parle d’actions, donc de valeurs mobilières. Il fonctionne comme un future, donc comme un contrat à terme. Washington a déjà accepté cette dualité pour le bitcoin. L’étendre à Apple, Microsoft, Nvidia ou Tesla change d’échelle. Ce n’est plus un actif numérique isolé. C’est le cœur de l’épargne américaine que l’on veut brancher sur une mécanique crypto.

    Nous travaillons à ramener les perpétuels sur actions individuelles aux États-Unis. Nous collaborerons étroitement avec la SEC et la CFTC pour faire entrer à terre des produits financiers majeurs.

    Faryar Shirzad, Coinbase

    Le calendrier reste flou. La maison vise une commercialisation encore cette année, sous réserve des feux verts. En attendant, les résidents américains restent dehors du catalogue international. Ils peuvent parfois traiter Nvidia après la clôture chez un courtier classique. Ils ne peuvent pas encore ouvrir un vrai perpétuel réglementé qui tourne samedi matin à 3 heures, pendant que Tokyo et Singapour agitent déjà le prix.

    Pourquoi Deux Formulaires Et Pas Un Seul

    Le découpage n’est pas cosmétique. Un marché de dérivés a besoin d’une place où le contrat est listé, d’un intermédiaire qui prend les ordres, d’une chambre qui gère la marge et d’une surveillance capable de voir les abus. Coinbase a construit cette architecture pièce par pièce depuis plusieurs années : exchange de dérivés, courtier enregistré, accès à des carnets internationaux via Deribit, contrats « de style perpétuel » à très longue échéance pour le public américain. Les deux formulaires de cette semaine collent à cette architecture. L’un parle de la salle. L’autre parle du guichet.

    La SEC regarde la nature du sous-jacent. Une action individuelle n’est pas un baril de pétrole. Elle porte des droits d’actionnaire, des assemblées, des dividendes, des opérations sur titres, des introductions en Bourse, des fusions. Un contrat qui réplique le prix de cette action sans jamais livrer le titre pose une question simple et vicieuse : est-ce encore un future, ou déjà un substitut de valeur mobilière ? La CFTC, de son côté, regarde la mécanique. Paiement de financement, absence d’échéance, négociation continue, levier, liquidation. C’est son terrain depuis le printemps, quand elle a ouvert la voie aux perpétuels bitcoin.

    Ce que les deux notifications changent concrètement

    • Elles officialisent l’intention de coter des perpétuels sur actions aux États-Unis.
    • Elles placent le projet sous un double regard SEC et CFTC.
    • Elles ne valent pas encore autorisation produit.
    • Elles préparent un marché 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
    • Elles visent une exposition synthétique, sans détention des actions.

    Le Perpétuel, Cet Objet Né Loin De Wall Street

    Un contrat perpétuel, ou perp, n’a pas de date d’expiration. Contrairement à un future de mars ou de décembre, il peut rester ouvert indéfiniment. Le trader n’a pas à rouler sa position chaque trimestre. Il n’a pas non plus à recevoir l’action. Il parie sur le prix. Pour empêcher ce pari de dériver trop loin du marché cash, un mécanisme appelé funding rate fait circuler un paiement périodique entre les positions longues et les positions courtes. Quand le perpétuel cote au-dessus du sous-jacent, les acheteurs paient les vendeurs. Quand il cote en dessous, l’inverse se produit. C’est un élastique. Pas une magie.

    Cette invention a d’abord conquis le bitcoin. Elle a ensuite dévoré presque tout le volume crypto mondial. Selon plusieurs compilations de marché, les perpétuels ont représenté l’essentiel des échanges de dérivés numériques ces dernières années, avec des montants annuels mesurés en dizaines de milliers de milliards de dollars. Le produit plaît parce qu’il est simple à raconter : levier, liquidité, pas d’échéance, carnet ouvert en permanence. Il plaît aussi parce qu’il est dangereux. Une petite variation adverse suffit à liquider un compte trop chargé. Les plateformes offshore l’ont industrialisé. Les États-Unis l’ont longtemps regardé de loin, comme un feu d’artifice trop près des maisons.

    Appliquer la même recette à une action change le public. L’investisseur particulier américain connaît Apple. Il connaît Tesla. Il connaît le S&P 500 via l’ETF SPY et le Nasdaq-100 via QQQ. Il ne connaît pas forcément le funding, la marge isolée, la liquidation en cascade ni le week-end où personne ne répond au standard du courtier. C’est précisément ce fossé que Coinbase veut combler en version régulée. Le groupe le dit sans détour : la demande existe déjà à l’étranger, il faut maintenant un chemin conforme pour les clients américains.

    Ce Que L’exchange Vend Déjà Hors Des États-Unis

    Depuis mars, les clients éligibles hors territoire américain peuvent traiter des perpétuels actions sur la plateforme internationale du groupe. Le premier panier ressemble à une affiche publicitaire de la tech américaine : Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Nvidia, Meta, Tesla. S’y ajoutent des contrats liés aux ETF SPY et QQQ. L’exposition est synthétique. Le règlement se fait souvent en stablecoin. Le levier annoncé à l’international a atteint jusqu’à dix fois sur une action individuelle et davantage sur certains paniers d’ETF. Ce n’est pas de la détention. C’est un pari calé sur le prix.

    Le catalogue s’est ensuite élargi. Des contrats thématiques ont apparu, calés sur des indices maison autour de l’intelligence artificielle, de la défense ou de la Chine. Des perpétuels dits pré-IPO ont même été testés sur des noms privés très médiatisés, avec un levier plus faible et une promesse de conversion si l’entreprise finit par s’introduire en Bourse. Deribit, rachetée par le groupe, a de son côté préparé des listes d’actions, d’ETF et de matières premières en format linéaire, avec une migration de liquidité depuis l’exchange international. Tout cela dresse un décor. Washington n’autorise pas encore la copie conforme pour le public américain sur actions individuelles sans échéance.

    Il existe pourtant une solution intermédiaire déjà utilisée aux États-Unis : des futures « de style perpétuel ». Longue échéance, parfois de plusieurs années. Mécanisme de financement calculé souvent toutes les heures. Le trader a l’impression d’un perpétuel. Juridiquement, une date reste inscrite quelque part. Le nouveau projet vise autre chose. Un vrai contrat sans maturité, collé à une action, ouvert quand New York dort.

    La CFTC A Déjà Entrouvert La Porte

    Le terrain n’est pas vierge. En mai, la CFTC a autorisé KalshiEX à lister un contrat perpétuel sur bitcoin. Le même jour, elle a permis à des clients américains de Coinbase d’accéder, via une entité réglementée, à certains perpétuels proposés sur Deribit, traités comme des futures étrangers. Une lettre de non-action, une déclaration de politique, un avis de personnel sur la marge et la surveillance 24 heures sur 24 : le paquet de mai a changé la conversation. Pour la première fois de façon explicite, l’agence a accepté de classer certains perpétuels comme des futures plutôt que comme des swaps.

    Ce détail juridique pèse lourd. Un swap entraîne un régime plus lourd, des contreparties éligibles, moins de retail. Un future peut vivre sur un marché désigné, avec compensation, surveillance et accès plus large. Kalshi a emprunté la porte principale, avec une approbation produit. Coinbase a emprunté deux couloirs : ses propres contrats de style perpétuel sur son exchange de dérivés, et le pont vers Deribit pour la liquidité mondiale. Bitnomial, désormais dans l’orbite de Payward, maison mère de Kraken, a aussi converti certains contrats longue date en perpétuels. La concurrence n’attend pas que le mot « action » soit écrit en toutes lettres.

    En juin, l’agence a lancé une consultation sur des perpétuels appliqués au pétrole brut et sur l’extension des horaires. La question n’est plus seulement « peut-on copier le bitcoin ». Elle devient « comment adapter des règles conçues pour des contrats à échéance à des produits ouverts en continu ». Le pétrole a un marché physique, des stocks, des livraisons, des chocs géopolitiques. Une action a des résultats trimestriels, des splits, des rachats, des insider sales. Chaque sous-jacent impose sa propre preuve : le prix de référence est-il assez liquide, assez observable, assez difficile à manipuler pour qu’un funding rate tienne debout à 4 heures du matin un dimanche ?

    Des perpétuels onshore, sûrs et régulés amélioreront l’allocation du capital et la gestion du risque pour d’innombrables entreprises américaines.

    Michael Selig, CFTC

    Wall Street Allonge Déjà Ses Journées

    Le projet de Coinbase n’arrive pas dans un désert horaire. Le NYSE veut porter la cotation sur NYSE Arca à 22 heures par jour en semaine. Le Nasdaq parle d’une journée de 23 heures, cinq jours sur sept. La SEC a approuvé la création de 24X National Exchange, qui vise 23 heures par jour du dimanche soir au vendredi, sans week-end complet. Les courtiers de détail proposent déjà, pour certaines valeurs liquides, une négociation nocturne en semaine. Le marché actions américain se rapproche du non-stop. Il n’y est pas encore.

    Le week-end reste le vrai trou. C’est aussi le moment où la crypto n’arrête jamais. Un trader à Séoul, à Lagos ou à São Paulo n’attend pas lundi 9 h 30 à New York pour réagir à une rumeur sur Nvidia. Les plateformes offshore l’ont compris. Elles offrent une exposition synthétique pendant que les carnets américains sont fermés. Coinbase veut rapatrier cette activité. Pas seulement par patriotisme réglementaire. Par volume. Les dérivés actions 24 heures sur 24 sont une machine à commissions, à marge et à données. Un exchange qui les contrôle chez lui dépend moins du seul spot crypto.

    Il y a une ironie. Plus Wall Street allonge ses heures, plus l’argument du « trou de liquidité » s’affaiblit. Plus le Nasdaq reste ouvert tard, moins un perpétuel actions a l’exclusivité de la nuit. Mais le week-end et le levier changent la donne. Un courtier classique qui allonge la séance ne propose pas forcément dix fois l’exposition, un funding toutes les heures et une liquidation automatique calée sur un indice de référence maison. Ce sont deux produits différents qui portent le même nom d’action.

    Hyperliquid, L’aiguillon Que Tout Le Monde Surveille

    Derrière l’empressement de Coinbase, un nom revient sans cesse : Hyperliquid. Plateforme décentralisée spécialisée dans les perpétuels, jeton HYPE, labs basés à Singapour, pas d’autorisation pour servir les investisseurs américains. Malgré ce verrou, elle est devenue l’un des carnets les plus regardés de la planète dérivés crypto. Donald Trump l’a citée lors d’un événement à la Maison-Blanche en août, en assurant que le président de la CFTC travaillait à une arrivée « pleinement conforme et légale ».

    Bloomberg a ensuite rapporté des discussions avancées entre Hyperliquid Labs et Payward, maison mère de Kraken. Le schéma évoqué ferait passer une sélection de perpétuels liés aux marchés Hyperliquid par Bitnomial, filiale réglementée récemment acquise. Payward aurait déjà présenté une esquisse à la CFTC. Rien n’est encore autorisé. Des juristes estiment qu’un tel montage peut prendre de longs mois, car il touche à la garde, au routage, à la surveillance et peut-être à la SEC autant qu’à la CFTC. Mais le signal est clair. Les volumes offshore cherchent une rampe d’accès américaine. Coinbase ne veut pas laisser cette rampe à d’autres.

    La course n’est pas seulement technologique. Elle est narrative. Qui dira aux régulateurs que le perpétuel peut vivre à New York sans devenir une machine à ruiner le particulier ? Qui proposera les meilleures garanties de marge, le meilleur carnet, le meilleur week-end ? Kalshi a pris une longueur d’avance sur le bitcoin régulé. CME a lancé des futures actions individuelles sur plus d’une cinquantaine de valeurs. Coinbase arrive avec une culture crypto, une base retail immense et une obsession : devenir l’exchange de tout. Actions, crypto, prédiction, options, agents automatisés. Le perpétuel actions est une pièce de ce puzzle, pas un gadget isolé.

    Trois pressions qui accélèrent le dossier

    • La CFTC a déjà validé un perpétuel bitcoin onshore.
    • Les volumes de dérivés restent massivement offshore.
    • Hyperliquid et Payward explorent une entrée conforme via Bitnomial.

    Ce Que Le Trader Américain Pourrait Gagner

    Le discours commercial s’écrit tout seul. Accès 24 heures sur 24 à Nvidia après une publication de résultats asiatique. Possibilité de couvrir un portefeuille d’actions le samedi si un tweet fait chuter un titre. Levier pour une idée courte, sans emprunter le titre au prêt-emprunt. Règlement en dollar ou en stablecoin selon le cadre final. Une seule interface pour le bitcoin et pour Tesla. Pour un certain public, c’est le rêve d’un marché unique.

    Il y a aussi un argument d’équité géographique. Pendant des années, le résident américain a vu les mêmes produits vivre à Dubaï, aux Seychelles ou sur des protocoles décentralisés inaccessibles en théorie, accessibles en pratique via des contournements. Les régulateurs répètent qu’ils veulent rapatrier l’activité plutôt que la laisser dans l’ombre. Un perpétuel actions listé chez un intermédiaire enregistré, avec surveillance, reporting et règles de marge, est plus facile à défendre politiquement qu’un carnet anonyme à l’autre bout du monde.

    Les institutionnels y voient autre chose. Un outil de couverture continue. Un moyen de prendre une vue relative entre un titre et un indice pendant le week-end. Une source de liquidité quand les options listées sont fermées. Les desks qui déjà jonglent entre futures CME, swaps et ETF pourraient ajouter une couche. Encore faut-il que le contrat soit assez profond, que le funding ne devienne pas une taxe cachée, et que la référence de prix tienne quand le marché cash est fermé. Un perpétuel sans sous-jacent négociable est un thermomètre qui invente parfois la température.

    Ce Que Le Même Trader Peut Perdre

    Le levier n’est pas un accessoire. C’est le moteur et le poison. Sur les plateformes crypto, des liquidations éclair ont déjà balayé des comptes entiers en quelques minutes. Transposer cela à une action très suivie ne supprime pas le risque. Cela change seulement le sous-jacent. Une publication de résultats, un downgrade, un accident industriel, une décision antitrust peuvent faire un trou dans le prix. Si le contrat reste ouvert le week-end, le trou peut s’ouvrir hors de la séance officielle, au moment où l’investisseur particulier croit encore que « le marché est fermé ».

    Le funding rate ajoute une usure. Une position juste dans la direction mais maintenue trop longtemps contre le flux peut coûter cher, jour après jour. Les frais, l’écart bid-ask la nuit, les appels de marge à des heures improbables complètent le tableau. Un courtier classique explique déjà mal les options. Un perpétuel actions demandera une pédagogie brutale : ce n’est pas une action, ce n’est pas un CFD européen au sens familier, ce n’est pas un future à livrer. C’est un pari perpétuel collé à un prix.

    La manipulation n’est pas un fantasme d’universitaire. Un contrat peu liquide, référencé sur un indice maison ou sur un panier de prix de gré à gré, peut être poussé. La CFTC l’a dit à sa manière en mai : le bitcoin passe le test parce que le marché spot est profond et observable en continu. Toutes les actions individuelles n’ont pas cette profondeur à 2 heures du matin. Les « Magnificent Seven » oui, sans doute. Une valeur moyenne du Russell, non. D’où l’intérêt d’un lancement concentré sur les noms déjà offerts à l’international.

    Actions Tokenisées Et Perpétuels Ne Racontent Pas La Même Histoire

    Coinbase pousse aussi, hors États-Unis, des actions tokenisées. Le mot prête à confusion. Un jeton collé à une action peut, selon le montage, représenter une créance, une part conservée chez un dépositaire, un wrapper émis par un tiers. Le perpétuel, lui, ne prétend pas donner un droit d’actionnaire. Pas de vote. Pas de dividende automatique, sauf éventuellement un ajustement de prix. Pas de livraison du titre. Deux produits, deux promesses, deux risques juridiques.

    La SEC reste particulièrement sensible à tout ce qui ressemble à une valeur mobilière déguisée. Un token qui se comporte comme une action sans en respecter le régime peut réveiller des années de contentieux. Un future clairement présenté comme dérivé, cash-settled, surveillé par la CFTC, a davantage de chances de passer s’il reste dans le sillage du bitcoin perpétuel. C’est sans doute pour cela que le groupe avance d’abord par notifications SEC sur le courtage et le marché, puis par approbation produit côté dérivés. Il ne veut pas qu’on lui dise qu’il vend des actions au rabais.

    Pour l’utilisateur, la différence se sent au bout de trois questions. Est-ce que je possède quelque chose si l’émetteur disparaît ? Est-ce que je touche le dividende ? Est-ce que je peux me faire liquider à 4 heures du matin ? Le tokenisé répond parfois oui aux deux premières. Le perpétuel répond presque toujours oui à la troisième.

    Le Fantôme Du Marché Offshore De 90 000 Milliards

    Des voix d’anciens régulateurs ont récemment brandi un chiffre vertigineux à propos du marché mondial des perpétuels crypto. Qu’on discute l’ordre de grandeur ou la méthode de calcul, le message politique est le même : une part énorme de l’activité vit hors des États-Unis. Rapatrier cette activité est devenu un slogan bipartisan dans une partie de Washington, surtout depuis que l’administration actuelle affiche une ligne plus accueillante pour les actifs numériques. Le perpétuel actions est le prolongement logique de ce slogan. Si l’on accepte le format pour le bitcoin, pourquoi l’interdire pour un titre que tout fonds de pension détient déjà ?

    La réponse prudente tient en trois mots : protection du particulier. Le bitcoin attire un public déjà habitué à la volatilité extrême. L’action Apple attire l’épargne de retraite, l’employé payé en actions, le parent qui « n’investit que dans ce qu’il comprend ». Un levier mal expliqué sur un nom familier peut faire plus de dégâts politiques qu’un levier sur un actif présenté depuis l’origine comme spéculatif. La CFTC le sait. La SEC aussi. D’où le rythme lent, les consultations, les lettres de non-action plutôt que les tapis rouges.

    Coinbase joue exactement cette partition. Elle ne dit pas « venez vous endetter sur Tesla le dimanche ». Elle dit « ramenons onshore un produit qui existe déjà ailleurs, sous supervision américaine ». La formule est habile. Elle place le refus éventuel du régulateur du côté de l’hypocrisie : interdire ici ce que l’on tolère implicitement là-bas.

    Comment Un Funding Rate Survivrait À Un Week-End Boursier

    Le point technique le plus délicat n’est pas le logo sur l’application. C’est la référence de prix quand le NYSE est fermé. Sur bitcoin, des dizaines de places tournent sans interruption. Sur Apple, le prix officiel disparaît le vendredi soir. Il reste les dark pools internationales, les ADR, les négociations hors séance limitées, les marchés d’options fermés, les rumeurs. Un indice de référence mal conçu peut soit geler le contrat, soit le laisser dériver, soit le rendre manipulable.

    Les équipes produit ont plusieurs recettes. Panier de sources hors séance. Moyenne pondérée. Bornes de variation. Suspension si le sous-jacent devient inobservable. Ajustements lors des dividendes, des splits, des introductions secondaires. Rien de tout cela n’est nouveau pour un teneur de marché. Tout devient plus sensible dès que le retail entre avec du levier. Un écart de quelques dizaines de points de base pendant 36 heures de week-end, multiplié par dix, n’est plus une anecdote de desk. C’est un appel de marge.

    Le pétrole, objet de la consultation de juin, pose un problème voisin et différent. Il a des marchés à terme déjà profonds, des stocks visibles, des chocs d’offre. L’action individuelle a des informations privilégiées, des communications d’entreprise, des rachats. La CFTC devra dire si le même cadre conceptuel s’applique. Coinbase parie que oui, au moins pour les titres les plus liquides du monde.

    CME, Kalshi, Kraken : La File D’attente S’Allonge

    Le groupe de Chicago n’est pas resté les bras croisés. Des futures sur actions individuelles ont été élargis à des dizaines de grandes valeurs américaines. CME a aussi contesté en justice l’approbation du perpétuel bitcoin de Kalshi, en arguant que ces contrats devraient plutôt être vus comme des swaps. La CFTC a demandé le rejet de cette plainte, en soulignant que CME pouvait elle-même déposer des produits similaires. Autrement dit : la bataille n’est plus seulement philosophique. Elle est commerciale.

    Kalshi, de son côté, a enchaîné après le bitcoin avec d’autres sous-jacents numériques et affiche l’ambition de coller des perpétuels à davantage de marchés traditionnels. Payward a acheté Bitnomial pour disposer d’une pile américaine complète : marché, compensation, courtage. Kraken prépare son propre calendrier de marché, avec une introduction en Bourse déjà reportée dans les conversations financières. Chacun cherche la même chose. Une licence, un carnet, un récit auprès des élus.

    Dans cette file, Coinbase a un avantage de marque auprès du public crypto et un désavantage historique auprès d’une partie de Washington, après des années de contentieux. Le climat a changé. Les notifications de cette semaine testent précisément ce changement. Si elles avancent, le groupe pourra dire qu’il n’est plus seulement le guichet du bitcoin, mais un candidat sérieux au courtage d’un marché actions qui ne dort plus.

    Le Pari Stratégique De L’Everything Exchange

    Depuis des mois, la direction répète une formule : tout échanger au même endroit. Crypto au comptant, dérivés, prédiction, actions tokenisées hors États-Unis, options, indices thématiques, bientôt peut-être des agents qui pilotent une partie du portefeuille. Le perpétuel actions américain est la pièce qui manquait pour parler aux ménages qui ne veulent pas entendre le mot bitcoin mais qui connaissent Amazon. C’est aussi une réponse à la cyclicité du spot crypto. Quand les volumes numériques baissent, un carnet actions 24 heures sur 24 peut retenir le client et la commission.

    Le titre Coinbase a réagi vivement à l’annonce dans la séance qui a suivi les déclarations publiques, dans un marché déjà porté par un rebond des actifs numériques. Un rebond de cours ne vaut pas une autorisation. Il dit seulement que les investisseurs cotés comprennent l’enjeu : élargir l’assiette, réduire la dépendance au seul cycle bitcoin, se placer avant que Hyperliquid, Kalshi ou un géant de Chicago n’occupe le créneau.

    Il reste une question de culture interne. Un exchange né dans la crypto sait gérer un carnet 24 heures sur 24. Il sait moins, historiquement, parler le langage de la conformité actions, des opérations sur titres, des communications réglementées d’émetteurs. Recruter des profils Wall Street, brancher des flux de données corporate, expliquer à un actionnaire que son perpétuel Tesla n’est pas une action Tesla : tout cela coûte plus cher qu’un tweet d’annonce. Les formulaires déposés cette semaine sont la partie visible. La plomberie viendra après.

    Ce Que Devrait Surveiller Un Épargnant Français

    Le dossier est américain. Il concerne pourtant n’importe quel lecteur qui utilise déjà des perpétuels sur un exchange international, ou qui s’intéresse à la tokenisation des actions européennes. Si Washington accepte un perpétuel Apple régulé, d’autres places regarderont le mode d’emploi. MiCA encadre une partie des crypto-actifs en Europe, pas encore ce mélange exact de future perpétuel et d’action individuelle. Les autorités nationales resteront prudentes sur le levier retail. Mais la pression concurrentielle existe. Un produit qui marche à New York ne reste jamais longtemps une exception insulaire.

    Le particulier français déjà exposé aux CFD actions connaît une partie du risque : levier, financement, exécution hors séance. Le perpétuel crypto y ajoute la culture de la liquidation automatique et du carnet qui ne ferme pas. La convergence des deux mondes n’est pas une bonne nouvelle par nature. C’est une nouvelle grammaire. Ceux qui la maîtrisent y verront un outil. Les autres y verront un piège habillé avec le logo d’une entreprise qu’ils aiment.

    Il faut aussi séparer le bruit marketing de la réalité d’accès. Tant que la CFTC n’a pas dit oui au produit actions, rien n’est coté pour le résident américain dans le format visé. Les catalogues internationaux restent géographiquement filtrés. Les captures d’écran de carnets offshore ne sont pas une offre réglementée. Cette distinction, banale pour un juriste, disparaît trop vite dans les fils d’actualité.

    Les Questions Que Les Régulateurs Vont Poser

    On peut déjà écrire la liste. Quel indice de référence hors séance ? Quel plafond de levier pour le particulier ? Quelle information précontractuelle ? Comment traiter un dividende extraordinaire ? Que se passe-t-il en cas d’offre publique ? Comment empêcher qu’un perpétuel très liquide ne serve à contourner les règles d’initié pendant le week-end ? Quelle ségrégation des marges ? Quelle responsabilité si un oracle de prix défaille ? Comment coordonner SEC et CFTC sans que le produit tombe entre deux chaises pendant dix-huit mois ?

    Chaque réponse acceptable rapproche le lancement. Chaque réponse floue le recule. Coinbase a l’habitude de cette négociation. Elle a obtenu des avancées sur Deribit, sur les nano-futures, sur l’accès institutionnel. Elle a aussi appris que Washington peut rouvrir un dossier dès qu’un scandale de liquidation fait la une. Un premier incident sur un perpétuel Tesla un dimanche soir suffirait à geler l’ensemble de la catégorie. D’où l’intérêt, pour l’exchange, de commencer par les titres les plus profonds et par des garde-fous visibles.

    • Levier : plus il est élevé, plus l’argument politique s’affaiblit.
    • Horaires : le week-end est le vrai test, pas la soirée du mardi.
    • Sous-jacents : quelques géants liquides valent mieux qu’un catalogue vaniteux.
    • Pédagogie : sans mode d’emploi brutal, le produit sera accusé d’avance.

    Une Semaine, Deux Papiers, Une Décennie De Basculement

    On peut lire cette actualité comme un communiqué d’entreprise. On peut aussi la lire comme la suite d’une bascule plus longue. Les marchés financiers américains ont passé quinze ans à regarder la crypto comme un casino parallèle. La crypto a passé quinze ans à copier les dérivés de Chicago en plus rapide, plus ouvert, plus brutal. Aujourd’hui, les deux scènes se recouvrent. Le bitcoin a des ETF au comptant. Les perpétuels ont un pied onshore. Les actions veulent le rythme du bitcoin. Les protocoles décentralisés cherchent une rampe réglementée. Les exchange cotés veulent cesser d’être des spécialistes.

    Deux notifications ne font pas un marché. Elles datent une intention. Elles disent que le plus gros acteur crypto américain refuse de laisser le format perpétuel aux seules plateformes étrangères, et refuse de le limiter au bitcoin. Elles disent aussi que la frontière entre titre et contrat à terme va encore occuper les juristes. Pour le public, une seule phrase devrait rester en tête. Un perpétuel sur action n’est pas une action. C’est un pari sans date de fin, collé à un nom familier, capable de tourner pendant que la cloche de Wall Street est rangée dans son placard.

    La suite se jouera moins sur X que dans les allées de la CFTC. Si l’agence considère qu’un funding rate sur Nvidia est aussi observable qu’un funding rate sur bitcoin, le catalogue international de mars aura bientôt un cousin américain. Si elle considère que le week-end boursier reste trop opaque, Coinbase devra se contenter encore un moment de ses futures à très longue échéance et de ses ponts vers Deribit. Hyperliquid, Payward, Kalshi et CME n’attendront pas poliment. Le marché qui ne dort jamais a déjà commencé. Il cherche seulement un drapeau réglementaire à planter à New York.

    En attendant cet éventuel drapeau, le conseil le plus sobre n’a rien de spectaculaire. Lire les formulaires pour ce qu’ils sont. Distinguer une notification d’une autorisation. Distinguer une action d’un dérivé. Distinguer un carnet ouvert d’un carnet sûr. La crypto a popularisé le perpétuel. Wall Street s’apprête, peut-être, à lui donner un costume américain. Le costume ne supprime pas le levier. Il le rend seulement plus visible, plus taxable, plus surveillé. Reste à savoir si cette visibilité protège vraiment celui qui clique, un dimanche soir, sur un bouton qui porte le nom d’une entreprise qu’il croit connaître.

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