Imaginez la scène : après des années de lobbying intense, des dizaines de réunions à huis clos et des promesses d’un cadre clair pour l’industrie, le plus gros acteur du marché crypto américain annonce soudain qu’il plante le projet de loi censé tout régler. Le 14 janvier 2026, Brian Armstrong, PDG de Coinbase, a lâché une bombe sur X qui a fait trembler toute la colline du Capitole. En quelques lignes, il vient de mettre un coup d’arrêt brutal à des mois de négociations.
Ce revirement n’est pas anodin. Coinbase n’est pas n’importe quel acteur : c’est la principale plateforme régulée aux États-Unis, celle qui a toujours clamé vouloir travailler avec les autorités plutôt que contre elles. Alors pourquoi un tel virage à 180 degrés ?
Un projet de loi qui divise profondément la communauté crypto
Le texte en question, fruit de longues tractations au sein du comité bancaire du Sénat, devait enfin apporter cette fameuse « clarté réglementaire » tant attendue. Pourtant, après seulement 48 heures d’analyse approfondie du document de 270 pages, Coinbase a tranché : non merci.
Pour comprendre l’ampleur de la rupture, il faut plonger dans les quatre griefs majeurs soulevés par Brian Armstrong et son équipe.
1. La DeFi dans le viseur : la fin de la confidentialité ?
La finance décentralisée représente pour beaucoup l’âme même de la révolution crypto. Protocoles sans intermédiaire, gouvernance communautaire, transparence sur la blockchain… et surtout : pseudonymat et protection de la vie privée.
Or le projet de loi actuel prévoirait, selon Coinbase, un accès quasi-illimité des autorités aux données financières des utilisateurs de protocoles DeFi. En clair : fini l’anonymat relatif, bonjour la surveillance généralisée des wallets et des smart contracts.
« Donner au gouvernement un accès illimité à vos dossiers financiers, c’est supprimer votre droit fondamental à la vie privée. »
Brian Armstrong – 14 janvier 2026
Cette disposition est perçue comme une ligne rouge infranchissable par une large partie de la communauté qui considère que la confidentialité financière est aussi importante que la liberté d’expression.
2. Les stablecoins privés privés d’intérêts
Les stablecoins génèrent aujourd’hui des milliards de dollars de revenus via les intérêts produits par les réserves (principalement des bons du Trésor américain). Ces rendements, même modestes pour l’utilisateur final, constituent un argument commercial puissant face aux comptes bancaires traditionnels souvent rémunérés à 0% ou presque.
Des amendements de dernière minute auraient glissé dans le texte une interdiction pure et simple de verser des intérêts sur les stablecoins émis par des entités privées. Résultat espéré par les banques traditionnelles ? Étouffer dans l’œuf la concurrence directe que représentent USDC, USDT et consorts.
Conséquences potentielles si l’amendement passait :
- Perte de compétitivité majeure pour les stablecoins privés
- Avantage colossal rendu aux banques et aux CBDC futures
- Ralentissement brutal de l’adoption des paiements crypto au quotidien
- Concentration accrue du pouvoir monétaire entre les mains des institutions traditionnelles
Pour Coinbase, qui a bâti une partie de son empire autour de l’USDC (co-géré avec Circle), cette mesure est inacceptable.
3. Une SEC renforcée et une CFTC affaiblie
L’un des combats historiques de l’industrie crypto américaine concerne la répartition des compétences entre la SEC (Securities & Exchange Commission) et la CFTC (Commodity Futures Trading Commission).
La plupart des acteurs du secteur militent pour que les cryptos soient majoritairement considérées comme des commodities (donc sous la juridiction de la CFTC, réputée plus légère) plutôt que comme des securities (sous la coupe de la SEC et de son président Gary Gensler, très interventionniste).
Le projet de loi actuel irait dans le sens inverse : il renforcerait considérablement les pouvoirs de la SEC tout en réduisant ceux de la CFTC. Pour beaucoup, c’est un retour en arrière de plusieurs années.
4. L’interdiction de facto des actions tokenisées
La tokenisation d’actifs réels (Real World Assets – RWA) est considérée comme l’une des plus grandes opportunités de la prochaine décennie. Permettre à des actions, obligations, immobilier ou œuvres d’art d’être représentés sous forme de tokens sur blockchain promet fluidité, fractionnement et accessibilité inédits.
Le texte du Sénat contiendrait des dispositions qui, sans l’interdire nommément, rendraient pratiquement impossible l’émission et la circulation d’actions tokenisées aux États-Unis. Coinbase y voit une entrave directe à l’innovation financière de demain.
« Nous préférons l’absence de loi à une mauvaise loi. »
Brian Armstrong
Cette phrase résume parfaitement la philosophie adoptée par le géant de San Francisco : mieux vaut continuer dans l’incertitude actuelle que de se retrouver avec un carcan législatif qui étoufferait les secteurs les plus prometteurs.
Réactions immédiates : le vote reporté sine die
Moins d’une heure après la publication du tweet de Brian Armstrong, le sénateur républicain Tim Scott (l’un des principaux artisans du texte) annonçait le report du vote prévu le lendemain. Sans le soutien de Coinbase, poids lourd du lobbying crypto, les chances de faire passer le projet étaient devenues infimes.
Ce report n’est pas anodin : il signifie que la fenêtre politique favorable ouverte par les élections de mi-mandat et l’arrivée d’une majorité plus crypto-friendly se referme peut-être déjà.
Chronologie accélérée du 14 janvier 2026 :
- 08h47 : publication du tweet de Brian Armstrong
- 09h12 : premières réactions indignées de plusieurs sénateurs démocrates
- 10h35 : annonce officielle du report du vote par le bureau du sénateur Scott
- 11h20 : communiqué de presse de Coinbase réaffirmant leur position
- 14h00 : première baisse visible du marché de la gouvernance (tokens de DAO)
Coinbase prend-il un risque démesuré ?
Certains observateurs estiment que Coinbase joue avec le feu. En refusant ce compromis imparfait mais qui existait enfin, la plateforme prend le risque de prolonger l’incertitude juridique pour plusieurs mois, voire plusieurs années.
Les autorités pourraient durcir le ton, multiplier les actions en justice contre les acteurs non-coopératifs, ou tout simplement laisser le statu quo s’installer durablement, ce qui avantage surtout les entreprises déjà établies au détriment des nouveaux entrants.
Mais la stratégie de Coinbase semble reposer sur un pari clair : le marché et la communauté récompenseront la fermeté plus que le compromis boiteux. Les premières réactions sur les réseaux sociaux semblent aller dans ce sens.
Et le marché dans tout ça ?
Étonnamment, l’annonce n’a pas provoqué de panique généralisée. Bitcoin évoluait autour de 95 000 $ le 15 janvier au matin, l’ETH restait stable, et même les tokens de gouvernance des principaux protocoles DeFi n’ont subi que des baisses modérées (-4 à -12 %).
Ce calme relatif peut s’expliquer de plusieurs façons :
- Le marché a déjà intégré depuis longtemps l’idée que la régulation américaine serait longue et chaotique
- Beaucoup d’investisseurs considèrent que le statu quo, aussi imparfait soit-il, est préférable à une loi qui casserait la DeFi et les stablecoins rémunérés
- L’essentiel de l’activité crypto s’est déjà fortement déplacé hors des États-Unis depuis 2022-2023
- L’optimisme autour de l’adoption institutionnelle mondiale (Europe, Asie, Dubaï, etc.) compense largement les déboires réglementaires américains
Quelles perspectives pour 2026 ?
Le report du vote laisse plusieurs scénarios possibles :
- Retour à la table des négociations avec des amendements majeurs (peu probable avant plusieurs mois)
- Nouvelle tentative avec un texte plus favorable à l’industrie en 2027 (élections de mi-mandat obligent)
- Statu quo prolongé avec une régulation par enforcement (actions judiciaires au cas par cas)
- Éventuelle scission : certains États (Wyoming, Texas, Utah…) pourraient accélérer leurs propres cadres favorables pendant que Washington reste bloqué
Ce qui est certain, c’est que l’industrie crypto américaine vient d’entrer dans une nouvelle phase : celle de la maturité politique. Coinbase ne se contente plus de suivre et d’applaudir les initiatives des élus ; elle pose désormais ses conditions.
En refusant de cautionner un texte qu’elle juge néfaste, la plateforme envoie un message fort : la crypto n’acceptera pas n’importe quelle régulation, surtout si elle est rédigée sous l’influence des banques traditionnelles.
Reste à savoir si cette posture de fermeté portera ses fruits… ou si elle finira par isoler davantage l’industrie américaine sur la scène mondiale.
A suivre de très près dans les prochains mois.
