Imaginez un instant : des immeubles entiers de Shanghai, des obligations d’État chinoises ou encore des chaînes de production industrielles, soudainement découpés en fractions numériques échangeables à l’international grâce à la blockchain. Ce qui relevait encore récemment de la science-fiction pour de nombreux régulateurs devient réalité en Chine. Le 18 février 2026, plusieurs autorités financières du pays ont publié un document conjoint qui marque un tournant inattendu dans la relation complexe qu’entretient Pékin avec les technologies de tokenisation des actifs du monde réel, communément appelés RWA (Real World Assets).
Longtemps perçue comme l’un des pays les plus hostiles aux cryptomonnaies, la Chine opère ici une distinction subtile mais lourde de conséquences : d’un côté les monnaies numériques décentralisées restent bannies, de l’autre la tokenisation encadrée des actifs traditionnels commence à trouver sa place dans l’arsenal financier officiel. Que signifie réellement ce changement ? Qui va en profiter ? Et surtout, quel message Pékin adresse-t-il au reste de la planète financière ?
Un virage réglementaire historique pour les RWA en Chine
Le document publié conjointement par huit institutions majeures – dont la toute-puissante Banque populaire de Chine (PBoC) et la China Securities Regulatory Commission (CSRC) – pose pour la première fois des règles claires concernant l’émission offshore de titres financiers adossés à des actifs tokenisés chinois. Concrètement, il devient possible d’émettre à l’étranger des tokens représentant des actifs situés en Chine continentale, à condition de respecter un cadre draconien de conformité.
Ce texte n’est pas une simple note de service interne : il s’agit d’une reconnaissance officielle que la tokenisation des actifs réels constitue désormais une activité financière légitime… à condition qu’elle reste sous contrôle étroit des autorités. On assiste donc à une forme de nationalisation partielle de l’innovation blockchain appliquée aux actifs traditionnels.
Les grandes lignes des nouvelles directives chinoises
Les points les plus marquants du document peuvent se résumer ainsi :
- Les actifs tokenisés doivent être adossés à des flux de trésorerie réels générés par des actifs situés en Chine continentale (onshore).
- L’émission des tokens ou des titres qui les représentent doit obligatoirement se faire à l’étranger (offshore).
- Seules les institutions financières dûment agréées peuvent participer activement à ces opérations.
- Les exigences KYC (connaissance du client) et AML (lutte anti-blanchiment) sont renforcées et obligatoires à chaque étape.
- La CSRC impose désormais des procédures spécifiques de dépôt et d’enregistrement pour ces titres offshore adossés à des RWA chinois.
Ces règles traduisent une volonté claire : capter une partie de la croissance explosive du secteur RWA tout en empêchant toute forme de contournement des contrôles de capitaux existants.
Pourquoi Pékin change-t-il de posture maintenant ?
Plusieurs facteurs expliquent ce revirement prudent mais réel. Tout d’abord, le marché mondial des actifs tokenisés connaît une croissance phénoménale : selon plusieurs cabinets d’analyse reconnus, la capitalisation totale des RWA a bondi de plus de 200 % en une seule année. Rester totalement à l’écart reviendrait à laisser des trillions de dollars de valeur potentielle échapper au contrôle chinois.
Ensuite, la course à la suprématie technologique et financière fait rage. Les États-Unis, Singapour, Hong Kong, les Émirats arabes unis et plusieurs pays européens avancent à grands pas dans la tokenisation réglementée. La Chine, qui mise énormément sur son yuan numérique (e-CNY), ne peut pas se permettre de paraître totalement dépassée sur le terrain de la blockchain appliquée à la finance traditionnelle.
La tokenisation n’est plus une menace : c’est un outil que nous devons maîtriser avant qu’il ne nous échappe complètement.
Commentaire anonyme d’un régulateur financier chinois relayé par la presse spécialisée – février 2026
Enfin, la distinction faite entre monnaies décentralisées (interdites) et tokens adossés à des actifs réels bien identifiés permet à Pékin de conserver une cohérence idéologique tout en s’ouvrant à l’innovation financière.
Institutions financières privilégiées, startups écartées
Le grand gagnant de cette nouvelle réglementation semble être le secteur bancaire et financier traditionnel chinois. Les exigences en matière de conformité, de capital et de procédures AML/KYC sont tellement élevées que la quasi-totalité des startups Web3 et des acteurs crypto indépendants se retrouvent de facto exclus du jeu… du moins à court et moyen terme.
Qui peut réellement participer ?
- Banques commerciales chinoises disposant d’une licence internationale
- Grandes sociétés de titres et de gestion d’actifs agréées par la CSRC
- Filiales offshore de géants financiers chinois
- Partenaires institutionnels étrangers répondant aux critères de conformité chinois
- Fonds souverains ou entités quasi-étatiques sélectionnées
Pour une jeune pousse blockchain qui souhaiterait tokeniser un portefeuille d’immobilier commercial à Shenzhen, le chemin est semé d’embûches : capital minimum requis, audits multiples, approbations couche par couche… Le coût de conformité dépasse très largement les moyens de la plupart des acteurs non institutionnels.
Le yuan numérique toujours protégé
Un passage du document attire particulièrement l’attention : les stablecoins adossés à des monnaies fiduciaires sont explicitement qualifiés d’actifs qui « remplissent efficacement certaines fonctions de monnaie légale en circulation ». Autrement dit, Pékin les considère toujours comme des concurrents potentiels dangereux pour l’e-CNY.
Cette formulation laisse peu de doute : même si la tokenisation RWA est désormais autorisée sous conditions, les stablecoins algorithmiques ou décentralisés restent dans le viseur. La frontière est claire : la blockchain oui, mais uniquement quand elle sert les intérêts de l’État et non lorsqu’elle menace son monopole monétaire.
Quels actifs sont les plus concernés ?
Les catégories d’actifs les plus susceptibles d’être tokenisées dans ce cadre incluent :
- Immobilier commercial et résidentiel haut de gamme
- Obligations d’entreprises et obligations d’État
- Créances commerciales et financières
- Infrastructures (routes, ports, réseaux électriques intelligents)
- Actifs industriels stratégiques (semi-conducteurs, batteries, véhicules électriques)
En revanche, les actifs purement spéculatifs ou difficiles à auditer (œuvres d’art, objets de collection, droits intellectuels non standardisés) risquent de rester à l’écart du cadre pour le moment.
Impact potentiel sur Hong Kong et les places offshore
La quasi-totalité des émissions devra se faire offshore. Hong Kong, qui a déjà développé un écosystème RWA très dynamique, devient logiquement la principale plaque tournante. Singapour, les Émirats et certaines juridictions européennes pourraient également capter une partie du flux, mais la proximité culturelle, linguistique et réglementaire avantage fortement l’ancienne colonie britannique.
On peut donc s’attendre à voir apparaître dans les prochains mois des structures ad hoc à Hong Kong, détenues ou contrôlées par des entités chinoises continentales, qui émettront des tokens représentant des actifs onshore.
Comparaison internationale : où se situe la Chine ?
Par rapport aux autres grandes juridictions, la Chine adopte une position intermédiaire :
- Plus permissive que son interdiction totale de 2021
- Beaucoup plus restrictive que les États-Unis (SEC) ou l’Union européenne (MiCA)
- Plus institutionnalisée que Singapour ou Hong Kong
- Plus claire et structurée que la plupart des juridictions offshore classiques
Cette approche « autorisée mais contrôlée » pourrait devenir un modèle pour d’autres pays émergents qui souhaitent profiter de la tokenisation sans perdre le contrôle de leurs flux financiers.
Perspectives à moyen terme (2026-2028)
Plusieurs scénarios se dessinent :
- Émergence de plusieurs dizaines de milliards de dollars de RWA chinois émis offshore d’ici fin 2027
- Accélération du développement de la couche institutionnelle blockchain chinoise (BSN – Blockchain-based Service Network)
- Intégration progressive des RWA dans les portefeuilles des fonds de pension et des assureurs chinois
- Utilisation accrue des RWA comme outil de financement international hors système SWIFT
- Maintien d’une surveillance renforcée sur tout ce qui pourrait ressembler à un stablecoin décentralisé
La Chine ne compte pas se contenter de suivre le mouvement : elle veut imposer sa propre vision de ce que doit être la tokenisation des actifs réels à l’ère post-dollar.
Conclusion : une ouverture calculée
En légalisant et encadrant la tokenisation RWA, la Chine ne fait pas volte-face sur sa politique crypto. Elle affine sa stratégie : interdire ce qui menace son contrôle monétaire tout en autorisant – et en captant – ce qui peut renforcer sa puissance financière globale.
Pour les observateurs du secteur, ce virage marque la fin d’une époque où la Chine était simplement « anti-crypto ». Elle devient désormais un acteur majeur, prudent, mais incontournable de la tokenisation des actifs du monde réel. Et dans cette nouvelle partie d’échecs financière mondiale, Pékin vient de poser une pièce de poids sur l’échiquier.
La suite promet d’être passionnante.
