Imaginez : il y a encore deux ans, les banquiers centraux du monde entier répétaient en boucle que les CBDC étaient l’avenir inéluctable de la monnaie. Aujourd’hui, en cette fin novembre 2025, le silence est assourdissant. Des projets phares sont gelés, reportés sine die, voire enterrés sans cérémonie. Et si la plus grande révolution monétaire du siècle venait de s’essouffler avant même d’avoir vraiment commencé ?
Ce n’est pas une rumeur. C’est un mouvement de fond qui traverse tous les continents. L’Afrique du Sud vient d’annoncer qu’elle mettait en pause son CBDC retail. La Corée du Sud suspend officiellement son « Projet Han River ». Le Royaume-Uni ralentit drastiquement son « digital pound ». Partout, le même constat : les risques l’emportent désormais sur les bénéfices supposés.
Pourquoi les CBDC déraillent en 2025
Pour comprendre ce revirement spectaculaire, il faut revenir quelques mois en arrière. En 2024, plus de 130 pays travaillaient activement sur une monnaie numérique de banque centrale. Les discours étaient triomphants. On promettait inclusion financière massive, traçabilité parfaite, lutte contre le blanchiment, fin des frais exorbitants des intermédiaires. Et puis, brutalement, la réalité a rattrapé les rêves.
L’Afrique du Sud enterre son CBDC retail
La Reserve Bank of South Africa (SARB) a été claire : pas de CBDC pour le grand public avant longtemps. Le rapport publié fin novembre est sans appel. 16 % de la population reste non bancarisée. Beaucoup dépendent encore du cash. Un CBDC retail devrait reproduire toutes les propriétés de l’argent physique : fonctionnement hors ligne, confidentialité, simplicité d’usage, acceptation universelle. Or, aucune technologie actuelle ne coche toutes ces cases de façon satisfaisante.
Au lieu de se précipiter, la SARB préfère moderniser l’infrastructure de paiement existante et avancer sur un CBDC wholesale (entre institutions financières). Traduction : on soigne le système interbancaire avant même de penser à toucher au portefeuille des citoyens.
« Un CBDC retail doit être au moins aussi pratique, sûr et privé que l’argent liquide. Aujourd’hui, nous n’y sommes pas. »
Reserve Bank of South Africa, rapport novembre 2025
La Corée du Sud jette l’éponge… temporairement
Plus au nord, le choc est encore plus violent. La Bank of Korea suspend officiellement son projet pilote de won numérique. Le « Project Han River », qui devait tester 100 000 citoyens dès 2026, est reporté sine die. Motif officiel : la concurrence féroce des stablecoins et des solutions privées (KakaoPay, Naver Pay) rend le jeu moins intéressant.
En clair, pourquoi dépenser des milliards à créer un won numérique quand les Coréens règlent déjà 92 % de leurs achats via smartphone avec des solutions ultra-efficaces ? Les stablecoins sud-coréens (notamment ceux adossés au won) gagnent du terrain. La banque centrale préfère maintenant se concentrer sur leur régulation plutôt que de lancer un concurrent public.
Le Royaume-Uni fait machine arrière
Outre-Manche, le ton a radicalement changé. La Bank of England, qui envisageait un lancement du digital pound dès 2028-2030, parle désormais de « réévaluation approfondie ». Le gouverneur Andrew Bailey a même laissé entendre que les solutions privées (notamment les stablecoins régulés) pourraient suffire. Le coût estimé – entre 20 et 50 milliards de livres – commence à faire peur dans un contexte budgétaire tendu.
Les chiffres qui font mal aux CBDC en 2025
- 31 % des banques centrales ont ralenti ou suspendu leurs projets (OMFIF 2025)
- Le Nigeria (eNaira) : moins de 1 % de la population l’utilise quotidiennement
- Les Bahamas (Sand Dollar) : adoption quasi nulle hors touristes
- La Jamaïque (Jam-Dex) : 0,3 % des transactions en 2025
- Chine (e-CNY) : seul pays à connaître une adoption significative… mais obligatoire dans certaines zones
Les vraies raisons du grand ralentissement
Derrière les communiqués lisses, plusieurs facteurs convergent pour expliquer ce coup de frein mondial.
D’abord, la montée en puissance des stablecoins. USDT, USDC, et maintenant des stablecoins locaux (BRLA au Brésil, GYEN au Japon, etc.) occupent le terrain. Ils offrent déjà ce que les CBDC promettaient : paiements instantanés, faibles frais, fonctionnement 24/7. Et surtout, ils existent déjà.
Ensuite, le coût faramineux. Lancer un CBDC retail nécessite de reconstruire une partie du système bancaire. Formation des commerçants, distribution des wallets, cybersécurité, résilience hors ligne… les milliards s’accumulent vite. Dans un monde où les budgets publics sont sous pression, c’est un luxe que beaucoup ne peuvent plus s’offrir.
Troisièmement, la peur de l’échec public. Les rares CBDC lancés (Nigeria, Bahamas, Jamaïque) sont des échecs retentissants en termes d’adoption. Personne ne veut être le prochain sur la liste des flops.
Enfin, la question de la vie privée. Plus un pays est démocratique, plus ses citoyens craignent la surveillance totale qu’un CBDC programmable pourrait permettre. En Europe et en Amérique du Nord, la résistance citoyenne commence à peser lourd.
Mais tout n’est pas mort : le grand écart mondial
Attention, le tableau n’est pas uniformément noir. Pendant que les pays développés freinent, d’autres accélèrent.
La Chine avance à marche forcée avec son e-CNY, déjà utilisé dans 260 millions de wallets. L’Inde teste son e-Rupee dans plus de 400 villes. Le Brésil prépare le Drex pour 2026. Plusieurs pays africains (Ghana, Kenya) maintiennent leurs projets. Le Moyen-Orient (Émirats, Arabie Saoudite) avance aussi vite.
On assiste donc à une fracture géopolitique : les pays émergents voient dans les CBDC un moyen de contourner le dollar et de booster l’inclusion financière. Les pays riches, eux, se demandent s’ils n’ont pas déjà tout ce qu’il faut.
« Les pays qui ont le plus besoin d’inclusion financière sont aussi ceux qui ont le moins à perdre à expérimenter. »
Analyste anonyme d’une grande banque centrale européenne
Et les cryptomonnaies dans tout ça ?
Ironie de l’histoire : plus les CBDC ralentissent, plus Bitcoin, Ethereum et les stablecoins décentralisés prospèrent. Le Bitcoin flirte avec les 92 000 $ au moment où nous écrivons ces lignes. Les stablecoins dépassent les 200 milliards de capitalisation.
Pour beaucoup d’observateurs, c’est la preuve que le marché privé a déjà répondu à la plupart des problèmes que les CBDC prétendaient résoudre. Paiements transfrontaliers rapides ? Ripple et Stellar. Inclusion financière ? USDT en Amérique latine et en Afrique. Résistance à la censure ? Bitcoin.
Les banques centrales le savent. Certaines, comme celle d’Afrique du Sud, commencent même à le dire ouvertement : les cryptomonnaies et les stablecoins représentent un risque… mais aussi une concurrence sérieuse.
Vers une cohabitation forcée ?
Le scénario le plus probable pour les années à venir n’est ni la victoire totale des CBDC ni leur disparition, mais une cohabitation tendue.
- Les CBDC wholesale (interbancaires) vont probablement se développer partout
- Les CBDC retail resteront limités aux pays autoritaires ou à très faible bancarisation
- Les stablecoins régulés deviendront les vrais « CBDC du peuple » dans les démocraties
- Bitcoin et les cryptos décentralisées garderont leur rôle de réserve de valeur et de refuge
En résumé, 2025 pourrait bien être l’année où l’on a réalisé que la grande bataille entre argent public numérique et argent privé numérique était déjà terminée… et que le privé avait gagné sur presque tous les fronts.
Le rêve d’une monnaie totalement contrôlée par les États s’éloigne. L’avenir sera hybride, décentralisé par endroits, régulé ailleurs. Et c’est peut-être finalement une bonne nouvelle pour la liberté individuelle.
À suivre de très près.
