Imaginez : vous êtes en 2025, Bitcoin frôle les 100 000 $, les stablecoins privés gèrent des trillions de dollars par jour… et pourtant, les grandes banques centrales du monde entier dépensent des milliards pour créer leur propre monnaie numérique. Résultat ? Un gigantesque paradoxe dont personne n’osait parler il y a encore deux ans.
Cet article n’est pas un énième bilan lénifiant. C’est un état des lieux sans filtre de la « révolution » CBDC, vu de la fin 2025. Spoiler : elle n’a pas vraiment eu lieu… du moins pas là où tout le monde l’attendait.
La grande divergence : retail vs wholesale
Dès 2023, les experts prédisaient que 2025 serait l’année du grand basculement : des centaines de millions de citoyens allant télécharger l’application de leur banque centrale pour payer leur café en yuan numérique ou en euro digital. La réalité est bien plus cruelle.
Les CBDC retail (destinées au grand public) sont, pour la plupart, des échecs retentissants. Les CBDC wholesale (réservées aux banques et institutions) connaissent au contraire une adoption fulgurante. Cette divergence est devenue le sujet numéro un dans tous les forums de politique monétaire.
« Nous avons passé cinq ans à concevoir le parfait moyen de paiement pour le citoyen lambda… et nous découvrons qu’il n’en veut pas. »
Un haut fonctionnaire de la BCE, sous couvert d’anonymat, novembre 2025
Les chiffres qui font mal aux CBDC retail
Regardons les faits en face :
- Nigeria – eNaira (lancé 2021) : moins de 0,5 % de la masse monétaire en circulation fin 2024
- Bahamas – Sand Dollar : environ 0,3 % des transactions quotidiennes malgré des incitations massives
- li>Chine – e-CNY : 360 millions de wallets ouverts… mais seulement 14 % d’utilisateurs actifs mensuels selon les dernières fuites
- Jamaïque, Îles Marshall, Équateur (e-krona pilote abandonné)… la liste des semi-échecs est longue
Pourquoi ce fiasco ? La réponse tient en trois mots : personne n’en veut.
Les consommateurs ont déjà Alipay, Revolut, Apple Pay, PayPal, Pix au Brésil, UPI en Inde… Tous ces services sont plus rapides, plus ergonomiques et offrent des cashbacks. Face à cela, un CBDC retail sans intérêt, sans cashback, avec traçabilité maximale et plafonds ridicules ? Non merci.
Le piège de l’innovation bridée
Le plus ironique ? Les banques centrales se sont elles-mêmes sabotées.
Pour éviter une « fuite vers le digital » (bank run numérique), elles ont imposé :
- Plafond de détention (souvent 2 000 à 5 000 €)
- Pas d’intérêt rémunérateur (sinon adieu dépôts bancaires)
- Traçabilité totale (bonjour la vie privée)
- Interdiction d’utilisation pour les crédits ou investissements
Résultat : un produit pire que l’argent liquide… mais numérique. Difficile de faire pire en marketing.
Pendant ce temps, les CBDC wholesale cartonnent
L’histoire est radicalement différente dès qu’on sort du grand public.
Les projets wholesale – ceux qui permettent aux banques de régler entre elles en monnaie centrale digitale – explosent littéralement.
Quelques exemples concrets fin 2025 :
- Project mBridge (Chine, Hong Kong, Thaïlande, Émirats, Arabie Saoudite + BIS) : plus de 200 transactions réelles, 22 banques commerciales connectées, règlement en moins de 3 secondes
- Project Agorá (BIS + 7 banques centrales + 40 banques privées) : phase pilote avancée avec tokenisation de dépôts commerciaux
- Regulated Liability Network (UK, bientôt US) : Citibank, HSBC, Barclays, Mastercard déjà en production partielle
- Singapour, Suisse, Japon, Australie : systèmes wholesale déjà en production ou pré-production
Pourquoi ça marche ? Parce que là, il y a un vrai problème à résoudre : les règlements interbancaires actuels sont lents, chers, opaques et dépendants de correspondants bancaires.
Une CBDC wholesale + DLT = règlement atomique en secondes au lieu de jours, réduction massive des coûts et de la liquidité immobilisée. Les banques adorent.
Le risque majeur : la fragmentation en « îlots numériques »
Voici le vrai danger que personne ne veut voir en face.
134 pays développent leur CBDC. Aucun standard commun. Chaque système est conçu en vase clos.
Conséquence ? Nous nous dirigeons tout droit vers un monde où :
- Une banque chinoise règle instantanément avec une banque de Shanghai en wholesale CBDC
- Mais impossible de régler directement avec une banque européenne sans repasser par… SWIFT et 48h de délai
- Les stablecoins privés (USDT, USDC, EURC) deviennent de fait plus interopérables que les monnaies centrales !
« Nous risquons de remplacer un système fragmenté (correspondent banking) par un système encore plus fragmenté… mais en version digitale. »
Atlantic Council, rapport 2025
Vers une solution : l’approche en couches (layer 2 monétaire)
La seule solution viable n’est pas d’imposer un CBDC mondial unique (impossible politiquement).
La vraie réponse, c’est une architecture en couches :
- Couche 1 : les CBDC nationaux (ou tokenised deposits) – souveraineté préservée
- Couche 2 : protocole neutre d’interopérabilité, programmable, compliant (AML/KYC intégré)
- Couche 3 : applications privées (wallets, DeFi, paiements, etc.)
Des projets comme Global Settlement Network, Partior, ou certains pilotes SWIFT vont exactement dans ce sens : créer un « internet de la valeur » où chaque monnaie centrale reste souveraine mais peut communiquer instantanément avec les autres.
Avec en bonus : smart contracts dans la monnaie elle-même (escrow automatique, paiements conditionnels, etc.).
Ce que ça change pour vous, investisseur crypto
Beaucoup de holders pensent que les CBDC vont « tuer » Bitcoin et la crypto. C’est faux.
En réalité, les CBDC (surtout wholesale) vont légitimer la tokenisation et les blockchains permissionnées. Et créer un besoin énorme de :
- Protocoles d’interopérabilité (Chainlink CCIP, LayerZero, Axelar…)
- Stablecoins institutionnels bridgés sur ces réseaux
- Outils de privacy (zk-proof pour les transactions conformes)
- Infrastructures L2 neutres entre CBDC et blockchains publiques
Les vrais gagnants de 2026-2030 ne seront pas les CBDC nationaux… mais les projets qui sauront les connecter entre elles et avec la crypto publique.
Conclusion : la révolution a commencé… mais pas là où on croyait
Fin 2025, le grand public continue de payer en carte et en stablecoin privé.
Mais dans l’ombre, les grandes banques règlent déjà des milliards en CBDC wholesale, en quelques secondes, sur des réseaux distribués.
La révolution monétaire est en marche. Elle est juste plus discrète, plus B2B, et bien plus puissante que tous les discours de 2021 ne l’avaient imaginé.
Et le meilleur ? Nous n’en sommes qu’au tout début.
La vraie question pour 2026 : qui construira le « TCP/IP de la monnaie » qui connectera tous ces îlots ?
Ceux qui trouveront la réponse deviendront les géants de la prochaine décennie financière.
