Imaginez un vendredi soir calme, les marchés traditionnels fermés, la liquidité en berne… et soudain, des dizaines de milliards de dollars s’évaporent en quelques heures dans l’univers crypto. Le 10 octobre 2025, ce scénario catastrophe s’est produit. Aussitôt, les regards se sont tournés vers Binance, accusé d’avoir semé le chaos avec ses promotions agressives autour de l’USDe. Mais est-ce vraiment si simple ?
Le fondateur de Wintermute, Evgeny Gaevoy, l’un des plus gros market makers de la planète crypto, a décidé de mettre les choses au clair. Pour lui, pointer du doigt une seule plateforme relève de l’« intellectual dishonesty ». Derrière cette chute brutale ? Un cocktail explosif bien plus large : macroéconomie, surendettement généralisé et horaires de trading peu propices à l’absorption des chocs.
Un vendredi soir qui a tout changé
Les vendredis soir, dans le monde de la finance traditionnelle, c’est souvent le moment où l’activité ralentit drastiquement. Les grands acteurs institutionnels ferment leurs livres, les market makers réduisent leurs positions… et la liquidité s’effrite. Dans l’écosystème crypto, qui ne dort jamais, ce même créneau horaire devient un piège redoutable quand une mauvaise nouvelle arrive.
Ce 10 octobre 2025, la nouvelle en question était lourde : l’annonce par les États-Unis de droits de douane à 100 % sur les importations chinoises. Le choc macroéconomique a traversé les frontières et frappé de plein fouet un marché crypto déjà gorgé de positions ultra-levierées.
« C’était un flash crash sur un marché méga-levieré, un vendredi soir peu liquide, déclenché par une nouvelle macro. »
Evgeny Gaevoy – Fondateur de Wintermute
Gaevoy ne mâche pas ses mots. Il reproche aux personnalités publiques de ne pas choisir leurs termes avec suffisamment de précision. Qualifier l’événement de « bug logiciel » ou d’erreur isolée d’une seule plateforme revient, selon lui, à masquer la réalité bien plus systémique du problème.
Quand le levier devient une bombe à retardement
Le levier excessif n’est pas nouveau dans l’univers crypto. Mais en 2025, il a atteint des niveaux rarement vus. Des produits dérivés, des boucles de rendement sur stablecoins et des stratégies de farming agressives ont permis à des milliers d’utilisateurs d’ouvrir des positions représentant parfois 50x, 75x, voire 100x leur capital initial.
Quand le marché recule de 8 à 15 % en quelques heures, ces positions deviennent instantanément insoutenables. Les liquidations automatiques s’enchaînent, créant un effet domino : plus de ventes forcées, plus la pression baissière s’intensifie, plus les marges appelées augmentent… jusqu’à l’effondrement total de certaines paires.
Les ingrédients du cocktail explosif du 10 octobre :
- Annonce macro choc (tarifs douaniers US-Chine 100 %)
- Marché déjà surchauffé et surlevieré
- Horaires de faible liquidité (vendredi soir UTC)
- Absence de gros acheteurs pour absorber la pression vendeuse
- Cascade de liquidations sur de multiples exchanges
Ce schéma n’est pas propre à une seule plateforme. Il s’agit d’une vulnérabilité structurelle de tout un écosystème qui a cru, pendant des mois, que la fête pouvait durer indéfiniment.
L’USDe au cœur de la polémique
Star Xu, PDG d’OKX, n’a pas mâché ses mots non plus. Pour lui, la promotion agressive de l’USDe par Binance, avec des rendements affichés à 12 %, a créé une illusion de sécurité. Les utilisateurs ont massivement converti leurs USDT et USDC en USDe, l’ont mis en collateral, ont emprunté à nouveau de l’USDT, racheté de l’USDe… et ainsi de suite.
« Pas de complexité. Pas d’accident. Le 10/10 a été causé par des campagnes marketing irresponsables de certaines entreprises. »
Star Xu – PDG d’OKX
Ces boucles, parfois appelées « leverage loops », ont généré des rendements annualisés perçus à plus de 70 % dans certains cas. Pour beaucoup d’utilisateurs, quand une des plus grosses plateformes du marché propose ce type de rendement, cela passe pour « safe ». Erreur tragique.
Dès que l’USDe a commencé à se désancrer légèrement, la confiance s’est évaporée. Les appels de marge ont suivi, puis les liquidations forcées, et enfin la chute libre sur plusieurs paires impliquant WETH, BNSOL et d’autres actifs utilisés comme collatéral.
Binance scapegoat ou victime collatérale ?
Il est facile, en période de bear market, de chercher un bouc émissaire. Gaevoy le dit sans détour : « Trouver un scapegoat est confortable ». Mais accuser Binance de tous les maux revient à ignorer le contexte global.
Le marché crypto a perdu 23,7 % de sa capitalisation totale au cours du dernier trimestre 2025 selon CoinGecko. Cette chute ne peut pas être imputée à une seule entreprise. Elle reflète une correction violente après des mois d’euphorie alimentée par des liquidités abondantes et un narratif haussier omniprésent.
Ce que le crash nous rappelle :
- Le levier élevé est une arme à double tranchant
- La liquidité peut disparaître très vite
- Les nouvelles macro comptent énormément
- Aucun rendement élevé n’est « sans risque »
- La résilience du marché dépend de tous les acteurs, pas d’un seul
Wintermute, en tant que market maker professionnel, a vu de près la violence de l’événement. Gaevoy insiste : ce n’était pas un « software glitch ». C’était prévisible… pour ceux qui voulaient bien regarder les signaux.
Et maintenant ? Vers plus de maturité ?
Après chaque gros choc, le marché crypto jure qu’il va apprendre. Après Terra/Luna, après FTX, après les différents « black Thursdays »… la leçon est toujours la même : moins de levier aveugle, plus de transparence, meilleure gestion du risque.
Mais la mémoire est courte. Dès que les prix repartent, les stratégies agressives reviennent. La question que chacun doit se poser aujourd’hui est simple : sommes-nous vraiment prêts à accepter des rendements plus faibles en échange d’une vraie stabilité ? Ou préférons-nous continuer à jouer avec le feu ?
Evgeny Gaevoy, en tout cas, a choisi son camp. Il refuse la facilité de la désignation d’un coupable unique. Il appelle à regarder la réalité en face : le 10 octobre 2025 n’était pas un accident isolé. C’était le symptôme d’un marché qui avait oublié jusqu’où le levier pouvait le mener.
Et vous, de quel côté êtes-vous ? Celui qui cherche un responsable ou celui qui veut comprendre les mécanismes profonds pour ne plus se faire surprendre ?
Une chose est sûre : le prochain vendredi soir à faible liquidité… on regardera tous les graphiques avec un peu plus d’attention.
