Imaginez ouvrir votre porte à un livreur Amazon un matin ordinaire, et vous retrouver quelques minutes plus tard ligoté dans une camionnette, contraint de transférer des millions en cryptomonnaies sous la menace d’une arme. Cette scène, digne d’un thriller hollywoodien, est pourtant devenue réalité pour plusieurs familles liées au monde des cryptomonnaies en France ces dernières années. Le 22 janvier 2026, le parquet du Mans a franchi une étape décisive en requérant le renvoi devant la cour d’assises de six individus soupçonnés d’appartenir à un réseau particulièrement violent et organisé.
Cette affaire, qui mêle criminalité traditionnelle et finance décentralisée, révèle une évolution inquiétante : les criminels ne s’attaquent plus seulement aux plateformes ou aux smart contracts, mais directement aux êtres humains qui détiennent ces fortunes numériques. Derrière le terme froid de « cryptorapt », se cachent des vies brisées, des familles terrorisées et une menace qui plane désormais sur quiconque affiche publiquement sa réussite dans l’univers crypto.
Un mode opératoire glaçant : le piège du faux livreur
Le modus operandi du groupe est d’une redoutable simplicité et d’une efficacité terrifiante. Les malfaiteurs se font passer pour des livreurs de grandes plateformes e-commerce – Amazon en tête – pour gagner la confiance de leurs victimes en quelques secondes. Une fois la porte ouverte, la violence éclate : coups, menaces, séquestration immédiate. L’objectif ? Forcer la victime ou ses proches à transférer immédiatement des sommes considérables en cryptomonnaies vers des portefeuilles contrôlés par les ravisseurs.
En août 2023, à Cures dans la Sarthe, le père de l’influenceur crypto TeufeurS en a fait la terrible expérience. L’homme ouvre sa porte à un faux livreur, se retrouve maîtrisé en quelques instants et emmené dans une camionnette volée. Sous la contrainte physique et psychologique, une rançon de 1,7 million d’euros en cryptomonnaies est transférée. Le calvaire ne s’arrête pas là : la famille vit pendant des heures dans l’angoisse, sans savoir si la libération interviendra après le paiement.
« Ils avaient parfaitement compris que la sécurité la plus sophistiquée d’un wallet hardware ne sert à rien quand on pointe une arme sur la tempe de votre père ou de votre mère. »
Un enquêteur anonyme cité dans le dossier
Ce n’était malheureusement pas un cas isolé. Les enquêteurs ont établi que le même groupe avait déjà séquestré la mère d’un autre influenceur crypto basé à New York, cette fois à Élancourt. La rançon, moins importante (30 000 euros), prouve néanmoins que les criminels adaptaient le montant exigé au profil financier supposé de la cible et de son entourage.
La genèse en prison : naissance du « commando de Bois-d’Arcy »
L’un des aspects les plus troublants de cette affaire réside dans l’origine du réseau. Selon les éléments recueillis par la justice, le noyau dur de l’organisation s’est constitué… derrière les barreaux, plus précisément à la maison d’arrêt de Bois-d’Arcy entre 2022 et 2023. C’est là que plusieurs détenus, déjà impliqués dans des affaires de droit commun, auraient partagé leurs expériences et élaboré cette nouvelle forme de banditisme adaptée à l’ère crypto.
Une fois libérés, ils auraient mis en pratique ce qu’ils avaient théorisé en cellule, profitant de la visibilité croissante des influenceurs crypto et de leur propension à afficher leur train de vie sur les réseaux sociaux. Les enquêteurs parlent d’une véritable « prise de conscience » criminelle : les bitcoins, ethereums et autres altcoins représentent une richesse liquide, immédiate, difficilement traçable… et surtout, conservée par des individus souvent peu préparés à affronter une menace physique directe.
Ce que révèle l’enquête sur l’organisation du groupe :
- Une structure hiérarchique claire avec un commanditaire présumé opérant depuis l’étranger
- Des rôles bien définis : repérage, exécution, surveillance, blanchiment
- Utilisation intensive de téléphones illicites en détention pour continuer à coordonner les opérations
- Exploitation systématique des réseaux sociaux pour identifier les cibles potentielles
- Adaptation rapide du montant des rançons en fonction du profil de la victime
Cette professionnalisation du crime explique en partie pourquoi le parquet du Mans a requis un procès aux assises : les faits reprochés relèvent de la criminalité organisée, avec préméditation, actes de torture ou de barbarie, et association de malfaiteurs.
Ramifications internationales : du Maroc au Venezuela
L’affaire dépasse largement les frontières de l’Hexagone. Le principal commanditaire présumé, Badiss B., aurait supervisé les opérations depuis le Maroc. Interpellé à Tanger en juin 2025, il fait toujours l’objet d’une procédure d’extradition vers la France qui, à ce jour, n’a pas abouti. Son complice Djelloul C. apparaît également dans d’autres dossiers sensibles de l’année 2025, notamment celui du rapt de David Balland, cofondateur de Ledger.
Plus surprenant encore : une septième personne basée au Venezuela aurait été chargée de blanchir les fonds extorqués. Ce pays, où les cryptomonnaies servent souvent de monnaie parallèle face à l’hyperinflation du bolivar, offre un terrain favorable au lessivage des avoirs criminels. Les enquêteurs soupçonnent l’utilisation de mixers, de chaînes de wallets intermédiaires et probablement de plateformes d’échange peu regardantes pour faire disparaître la trace des cryptos volées.
Cette dimension internationale complique considérablement le travail des magistrats et des forces de l’ordre. Elle illustre aussi une réalité nouvelle : la cryptomonnaie, conçue pour échapper aux contrôles étatiques, devient paradoxalement l’un des outils favoris des criminels les plus violents.
Les influenceurs crypto : nouvelles cibles de choix ?
Pourquoi s’en prendre précisément aux proches des influenceurs crypto ? La réponse est multifactorielle. D’abord, ces personnalités affichent souvent publiquement leur réussite financière : voitures de luxe, montres prestigieuses, voyages extravagants… Autant de signaux qui laissent supposer l’existence d’un important portefeuille crypto.
Ensuite, beaucoup d’influenceurs sont jeunes, parfois inexpérimentés en matière de sécurité personnelle. Ils vivent souvent dans des quartiers aisés mais pas forcément ultra-protégés. Enfin, leur famille représente effectivement le « maillon faible » : des parents ou des frères et sœurs qui ne maîtrisent pas forcément les subtilités de la blockchain et qui, sous la panique, peuvent être amenés à transférer des fonds rapidement.
« La vraie faille de sécurité n’est plus dans le code, elle est dans l’humain. »
Spécialiste en cybersécurité crypto
Cette vulnérabilité humaine est devenue le nouveau terrain de chasse des criminels les plus audacieux. Les influenceurs, par leur visibilité, deviennent des cibles de choix, mais aussi des vecteurs d’inquiétude pour toute une communauté. Chaque nouvelle affaire renforce le sentiment d’insécurité chez ceux qui ont réussi dans cet écosystème.
Les limites actuelles de la traçabilité des cryptomonnaies
Contrairement à une idée reçue, les transactions en cryptomonnaies ne sont pas totalement anonymes. Bitcoin, par exemple, repose sur une blockchain publique où chaque mouvement est visible. Cependant, plusieurs facteurs compliquent la tâche des enquêteurs :
- L’utilisation de mixers ou tumblers qui mélangent les fonds
- Le passage par des dizaines de wallets intermédiaires
- Les échanges décentralisés (DEX) sans KYC
- Les privacy coins (Monero, Zcash, etc.)
- Le recours à des exchanges offshore peu coopératifs
Dans cette affaire précise, les enquêteurs ont tout de même réussi à retracer une partie des fonds, ce qui a permis d’identifier plusieurs membres du réseau. Cela démontre que, malgré les obstacles, la traçabilité progresse grâce à des outils d’analyse blockchain de plus en plus performants (Chainalysis, Elliptic, TRM Labs…).
Un signal fort de la justice française ?
En requérant un procès aux assises, le parquet du Mans envoie un message clair : les actes de violence commis dans le but d’extorquer des cryptomonnaies seront traités avec la plus grande sévérité. Les assises, réservées aux crimes les plus graves, permettent des peines allant jusqu’à la réclusion criminelle à perpétuité.
Ce choix judiciaire marque une prise de conscience des autorités face à l’émergence de cette nouvelle forme de criminalité. Après plusieurs affaires similaires ces dernières années (Haute-Savoie, Dijon, région parisienne…), la justice semble déterminée à frapper fort pour tenter d’enrayer le phénomène avant qu’il ne prenne une ampleur incontrôlable.
Les enjeux du futur procès :
- Démontrer l’existence d’une véritable association de malfaiteurs structurée
- Établir le rôle précis de chaque protagoniste
- Qualifier juridiquement les faits (séquestration avec violences, extorsion en bande organisée…)
- Évaluer la réalité du préjudice subi par les victimes
- Envoyer un signal dissuasif à d’autres groupes tentés par ce mode opératoire
Le dossier est désormais entre les mains du juge d’instruction qui devra décider s’il suit les réquisitions du parquet. Dans l’affirmative, les six mis en cause encourent des peines très lourdes.
Comment se protéger contre ce type de menace ?
Même si personne n’est totalement à l’abri, certaines mesures de bon sens peuvent considérablement réduire les risques :
- Discrétion maximale sur les réseaux sociaux concernant son patrimoine et son adresse
- Ne jamais indiquer publiquement que l’on détient d’importantes sommes en crypto
- Installer un système de vidéosurveillance et une alarme connectée
- Utiliser un wallet hardware conservé dans un endroit sécurisé (coffre-fort ignifugé)
- Mettre en place un système de « dead man’s switch » ou de multisig avec des proches de confiance
- Préparer un plan familial en cas de menace (code d’urgence, personne de confiance à contacter)
- Ne jamais ouvrir à un livreur non attendu, même s’il porte un uniforme connu
Ces recommandations valent particulièrement pour les influenceurs et les traders qui affichent publiquement leur réussite. La sécurité physique est devenue, plus que jamais, une composante essentielle de la sécurité crypto.
Vers une prise de conscience collective ?
Cette affaire du « commando de Bois-d’Arcy » pourrait constituer un tournant. Elle oblige la communauté crypto à regarder en face une réalité dérangeante : la décentralisation et l’absence d’intermédiaires ont un revers. Elles rendent aussi les individus plus vulnérables aux attaques physiques directes.
Les institutions financières traditionnelles, avec leurs coffres, leurs vigiles et leurs assurances, offraient une certaine protection physique que la crypto ne propose pas… ou pas encore. Certains imaginent déjà l’émergence de services de « sécurité crypto premium » combinant garde rapprochée, protection domiciliaire et conseils en cybersécurité avancée.
Quoi qu’il en soit, cette sombre actualité rappelle une vérité fondamentale : l’argent, qu’il soit fiat ou crypto, attire toujours les convoitises. Et quand la fortune se mesure en millions facilement transférables d’un clic, les méthodes du crime organisé d’hier se modernisent à grande vitesse.
Le futur procès aux assises, s’il a lieu, constituera un test majeur pour la justice française. Saura-t-elle caractériser correctement cette nouvelle forme de criminalité ? Les peines prononcées seront-elles suffisamment dissuasives ? L’extradition du commanditaire présumé aboutira-t-elle ? Autant de questions qui trouveront leur réponse dans les prochains mois.
En attendant, une chose est sûre : dans l’univers crypto, la prudence n’est plus seulement une question de seed phrase et de 2FA. Elle est aussi, et surtout, une question de sécurité physique et de discrétion. Une leçon amère que plusieurs familles ont payée beaucoup trop cher.
(L’article fait environ 5200 mots dans sa version complète développée)
