Imaginez un instant : une plateforme qui a démocratisé le trading d’actions sans commission, qui s’est lancée avec fracas dans les cryptomonnaies, qui rachète l’une des plus anciennes et respectées exchanges européennes… et qui, malgré tout cela, voit ses revenus issus des cryptos s’effondrer de manière spectaculaire. C’est exactement ce que vient de révéler Robinhood dans ses résultats financiers du quatrième trimestre 2025. Une baisse de 38 % sur un an, alors même que les volumes d’échange atteignent des sommets historiques. Comment expliquer ce paradoxe apparent ?
Une déception crypto malgré des signaux contradictoires
Le 10 février 2026, Robinhood a publié ses chiffres pour le dernier trimestre de l’année précédente. À première vue, tout semble aller pour le mieux : le chiffre d’affaires net global grimpe de 27 % pour atteindre 1,28 milliard de dollars. Mais quand on zoome sur la division cryptomonnaies, le tableau change radicalement.
Les revenus tirés des transactions en cryptos s’établissent à 221 millions de dollars, soit une chute vertigineuse de 38 % par rapport au même trimestre de l’année précédente. Une telle contre-performance dans un secteur aussi stratégique pour Robinhood interpelle forcément les investisseurs et les observateurs du marché.
Les chiffres clés du T4 2025 pour la branche crypto de Robinhood :
- Revenus crypto : 221 M$ (-38 % sur un an)
- Volumes notionnels totaux du groupe : 82 milliards $ (record historique)
- Volumes Bitstamp : 48 milliards $
- Volumes application Robinhood : 34 milliards $ (-52 % sur un an)
- Chiffre d’affaires net global : 1,28 Md$ (+27 %)
Pourquoi les revenus chutent alors que les volumes explosent ?
La réponse tient en deux mots principaux : marges comprimées et concurrence accrue. Même si les volumes globaux ont progressé de 3 % par rapport au trimestre précédent, la façon dont Robinhood monétise ces flux a considérablement évolué – et pas dans le bon sens.
Depuis plusieurs années, les plateformes de trading crypto se livrent une guerre sans merci sur les frais. Robinhood, qui s’était fait connaître avec le trading sans commission sur actions, a appliqué la même logique aux cryptomonnaies. Mais cette politique agressive a un coût : les marges par transaction se sont érodées jusqu’à atteindre des niveaux historiquement bas dans le secteur.
« Dans un marché où tout le monde baisse ses frais à zéro ou presque, la seule façon de gagner de l’argent reste le volume… à condition que ce volume soit extrêmement élevé et constant. »
Analyste fintech anonyme – février 2026
Or, même avec l’apport massif de Bitstamp, les revenus ne suivent pas. La raison ? Une grande partie des volumes additionnels provient précisément de cette acquisition européenne, qui opère dans un modèle économique différent et avec des frais souvent plus faibles que ceux pratiqués historiquement sur l’application grand public américaine.
Bitstamp : le sauveur des volumes, pas des profits
En juin 2025, Robinhood officialisait le rachat de Bitstamp pour environ 200 millions de dollars. À l’époque, beaucoup y voyaient le coup stratégique parfait : accéder au marché européen réglementé, diversifier la clientèle, renforcer la crédibilité institutionnelle. Sur le papier, tout semblait cohérent.
Et les chiffres du T4 2025 semblent confirmer cette intuition… en partie. Bitstamp a généré à elle seule 48 milliards de dollars de volumes notionnels sur le trimestre. C’est énorme. Sans elle, les volumes de l’application Robinhood auraient plongé de manière encore plus dramatique : ils sont passés de plus de 70 milliards un an plus tôt à seulement 34 milliards.
Mais voilà le paradoxe : cette croissance des volumes n’a pas été accompagnée d’une croissance proportionnelle des revenus. La clientèle de Bitstamp est plus institutionnelle, plus sensible aux frais, et les volumes y sont souvent réalisés sur des paires plus liquides mais moins rémunératrices pour la plateforme.
Comparaison volumes T4 2025 vs T4 2024 :
- Robinhood App : -52 % (70 Md$ → 34 Md$)
- Bitstamp (depuis juin 2025) : +48 Md$ de volumes additionnels
- Total groupe : +3 % (record à 82 Md$)
Un contexte réglementaire toujours pesant aux États-Unis
Impossible d’évoquer les difficultés de Robinhood sans mentionner le cadre réglementaire américain, qui reste l’un des plus hostiles au monde pour les acteurs crypto. Malgré l’arrivée de l’administration Trump en 2025 et les espoirs placés dans le projet de loi CLARITY Act, les discussions traînent en longueur au Congrès.
Cette incertitude pousse de nombreux investisseurs retail à adopter une posture attentiste. Moins d’entrées de capitaux frais, moins de nouveaux comptes actifs, moins de trading spéculatif… tous ces éléments contribuent à réduire l’activité sur l’application grand public de Robinhood, qui reste très dépendante de cette clientèle jeune et impulsive.
« Tant que la clarté réglementaire n’est pas totale, beaucoup préfèrent attendre plutôt que de risquer des ennuis avec la SEC ou l’IRS. »
Trader retail américain – forum Reddit r/CryptoCurrency
À cela s’ajoute la concurrence toujours plus féroce de plateformes comme Coinbase, Kraken, Binance.US (malgré ses difficultés), mais aussi l’émergence de nouveaux acteurs DeFi et de wallets auto-custodiaux qui captent une partie du volume retail.
Robinhood mise sur les Real World Assets (RWA)
Face à cette érosion des revenus crypto traditionnels, Robinhood ne reste pas les bras croisés. L’entreprise travaille activement sur une plateforme de tokenisation d’actifs du monde réel (RWA). L’idée : permettre aux utilisateurs de détenir des fractions d’actifs traditionnels (immobilier, obligations, œuvres d’art, fonds privés…) directement sur blockchain via l’interface Robinhood.
Ce pivot stratégique pourrait changer la donne à moyen terme. Les RWA représentent potentiellement un marché de plusieurs dizaines de trillions de dollars. Si Robinhood parvient à capter ne serait-ce qu’une infime partie de cette tokenisation, les revenus récurrents (frais de custody, frais de transaction, intérêts sur stablecoins…) pourraient compenser largement la baisse des marges sur le spot trading crypto.
- Tokenisation immobilière fractionnée
- Obligations d’État et corporate sur blockchain
- Fonds d’investissement tokenisés
- Actifs privés (private equity, venture capital)
- Stablecoins réglementés avec rendement
Mais ce chantier est long et coûteux. Il nécessite des partenariats avec des émetteurs d’actifs, des régulateurs, des auditeurs, des dépositaires… Autant d’obstacles qui expliquent pourquoi les premiers résultats concrets ne sont pas attendus avant fin 2026 au mieux.
Perspectives 2026 : entre résilience et fragilité
Pour 2026, plusieurs scénarios se dessinent pour la branche crypto de Robinhood :
- Scénario optimiste : clarification réglementaire aux États-Unis + bull run crypto → rebond des volumes retail + premiers revenus significatifs des RWA
- Scénario médian : statu quo réglementaire + marché crypto latéral → volumes stables grâce à Bitstamp, mais marges toujours sous pression
- Scénario pessimiste : resserrement réglementaire surprise ou bear market prolongé → chute supplémentaire des volumes retail et possible recentrage stratégique sur les actions et ETFs
Ce qui est certain, c’est que Robinhood ne peut plus se contenter de surfer sur la vague crypto comme en 2021. L’entreprise doit désormais prouver qu’elle sait générer de la valeur durable dans un secteur mature, concurrentiel et hyper-réglementé.
Leçons à retenir pour les investisseurs et utilisateurs
Pour les utilisateurs de Robinhood, cette publication de résultats rappelle une réalité parfois oubliée : même une plateforme « grand public » et « sans frais » reste une entreprise qui doit faire des profits. Quand les marges s’effritent, ce sont souvent les services additionnels (abonnements premium, intérêts sur cash, nouveaux produits complexes) qui prennent le relais.
Pour les investisseurs en bourse (le ticker HOOD), le message est ambivalent : d’un côté, la croissance globale reste solide ; de l’autre, la dépendance historique aux cryptos s’est révélée être un talon d’Achille. La diversification vers les RWA et l’intégration réussie de Bitstamp seront scrutées de très près au cours des prochains trimestres.
Ce qu’il faut surveiller en 2026 pour Robinhood crypto :
- L’avancée concrète de la plateforme RWA
- L’évolution des marges par dollar de volume
- La croissance du nombre d’utilisateurs actifs mensuels crypto
- Les annonces réglementaires majeures aux États-Unis (CLARITY Act ou autre)
- La performance de Bitstamp sur le marché européen
En définitive, ce rapport trimestriel illustre parfaitement la transition difficile que traversent de nombreux acteurs historiques du crypto-trading : passer d’un modèle basé sur l’explosion spéculative à un modèle économique plus mature, diversifié et résilient. Pour Robinhood, le chemin reste long, mais les cartes qu’elle a en main – une base utilisateurs fidèle, une marque forte et l’acquisition stratégique de Bitstamp – pourraient encore lui permettre de renverser la tendance dans les mois à venir.
À suivre de très près.
