Imaginez un monde où votre monnaie nationale pourrait être progressivement remplacée par des jetons numériques émis par des entreprises privées étrangères. Un scénario de science-fiction ? Pas pour la Reserve Bank of India, qui vient de lancer une alerte sérieuse dans son rapport annuel sur la stabilité financière. Alors que les stablecoins gagnent du terrain partout sur la planète, la banque centrale indienne appelle les grandes économies à privilégier les monnaies numériques de banque centrale. Pourquoi cette prise de position ferme, et quelles conséquences pour l’avenir de la finance numérique ?
La RBI sonne l’alarme sur les stablecoins
Le 31 décembre 2025, la Reserve Bank of India a publié son rapport biannuel sur la stabilité financière. Au milieu des analyses habituelles sur l’économie indienne, un chapitre entier est consacré aux cryptomonnaies et plus particulièrement aux stablecoins. Le ton est sans ambiguïté : ces actifs privés représentent une menace croissante pour la stabilité financière mondiale et la souveraineté monétaire des États.
La banque centrale indienne ne mâche pas ses mots. Les stablecoins, malgré leur popularité grandissante, souffrent de vulnérabilités inhérentes qui peuvent créer des risques systémiques importants. Leur croissance rapide, surtout ceux adossés au dollar américain, pourrait entraîner une substitution monétaire et affaiblir les politiques monétaires nationales.
Les stablecoins se positionnent comme une forme alternative de monnaie, mais ils ne respectent pas les exigences fondamentales d’un système monétaire sain : l’unicité, l’élasticité et l’intégrité.
Reserve Bank of India, Rapport sur la stabilité financière, décembre 2025
Les trois principes monétaires que les stablecoins ne respectent pas
Pour comprendre la critique de la RBI, il faut revenir aux bases de la théorie monétaire. Un système monétaire solide repose sur trois piliers essentiels.
- L’unicité de la monnaie : une seule monnaie doit servir d’unité de compte, de moyen d’échange et de réserve de valeur sur un territoire donné.
- L’élasticité : la quantité de monnaie doit pouvoir s’ajuster aux besoins de l’économie, sous contrôle de la banque centrale.
- L’intégrité : la monnaie doit conserver sa valeur et inspirer une confiance absolue grâce à la garantie souveraine.
Les stablecoins, même les mieux conçus, échouent sur ces trois critères selon la RBI. Ils créent une fragmentation monétaire, ne permettent pas un contrôle fin de la masse monétaire, et leur valeur dépend finalement de la solidité de l’émetteur privé plutôt que de l’État.
Le risque de substitution monétaire
Le scénario cauchemar de la RBI est celui de la dollarisation numérique. Avec la domination des stablecoins adossés au dollar (USDT, USDC principalement), les pays émergents pourraient voir leur monnaie nationale progressivement délaissée au profit de ces jetons privés. Les transactions quotidiennes, les paiements transfrontaliers, les réserves d’entreprises pourraient migrer vers ces stablecoins.
Conséquence directe : les banques centrales perdraient leur capacité à influencer l’économie via les taux d’intérêt ou la création monétaire. La transmission de la politique monétaire serait gravement affaiblie. Un phénomène déjà observé dans certains pays fortement dollarisés comme l’Équateur ou le Salvador.
Les dangers identifiés par la RBI pour les stablecoins :
- Risques de perte de peg (déancrage) comme TerraUSD en 2022
- Concentration excessive chez quelques émetteurs privés
- Manque de transparence sur les réserves
- Utilisation potentielle pour le contournement des sanctions ou le blanchiment
- Impact sur la transmission de la politique monétaire nationale
Pourquoi les CBDC sont la solution selon l’Inde
Face à ces risques, la Reserve Bank of India défend ardemment les monnaies numériques de banque centrale (CBDC). Contrairement aux stablecoins privés, les CBDC préservent l’unicité de la monnaie tout en modernisant le système de paiement.
Le digital rupee, projet pilote lancé en 2022, incarne cette vision. Il s’agit d’une version numérique de la roupie indienne, émise et garantie par la RBI elle-même. Les avantages sont nombreux : paiements instantanés, coûts réduits, inclusion financière renforcée, tout en maintenant le contrôle souverain sur la monnaie.
Les pays devraient prioriser les monnaies numériques de banque centrale plutôt que les stablecoins privés pour maintenir la confiance dans la monnaie et préserver la stabilité financière.
RBI, décembre 2025
La RBI argue que les CBDC peuvent offrir tous les avantages supposés des stablecoins (vitesse, faible coût, pseudonymat relatif) mais sans les risques associés. Elles constituent l’actif de règlement ultime et restent l’ancre de la confiance monétaire.
L’adoption contrastée des CBDC dans le monde
Malgré les arguments solides, l’adoption des CBDC reste timide. Selon le tracker de l’Atlantic Council, seulement trois pays ont lancé une CBDC retail à ce jour. La Chine avec son e-yuan fait figure de pionnière, suivie par les Bahamas et la Jamaïque.
En Inde, le digital rupee progresse lentement. Fin juin 2025, la RBI annonçait fièrement le million de transactions retail. Un chiffre atteint grâce à des incitations bancaires et au paiement partiel de salaires en digital rupee pour certains employés. La croissance reste modeste face aux centaines de milliards de dollars de stablecoins en circulation.
Ce contraste illustre le défi majeur des CBDC : convaincre le public d’utiliser une monnaie numérique souveraine alors que les alternatives privées sont déjà bien implantées et souvent plus pratiques.
Le boom réglementé des stablecoins en Occident
Pendant que l’Inde met en garde, les grandes économies occidentales adoptent une approche radicalement différente. Les États-Unis et l’Union européenne ont mis en place des cadres réglementaires spécifiques pour les stablecoins.
Le règlement MiCA en Europe et les initiatives législatives américaines ont apporté une clarté réglementaire bienvenue. Résultat : un intérêt massif des institutions financières traditionnelles pour les stablecoins pleinement collateralisés et conformes.
Cette divergence de vision entre pays émergents et développés préfigure une bataille géopolitique autour de la monnaie numérique. D’un côté, la défense farouche de la souveraineté monétaire. De l’autre, l’intégration progressive des stablecoins dans l’infrastructure de paiement globale.
Les leçons des échecs passés
La prudence indienne s’explique aussi par l’histoire récente. Les déboires spectaculaires de certains stablecoins ont marqué les esprits. Le collapse de TerraUSD en mai 2022 reste dans toutes les mémoires : plus de 40 milliards de dollars évaporés en quelques jours.
Même les stablecoins réputés solides ont connu des moments de tension. USDC a brièvement perdu son peg lors de la crise bancaire américaine de 2023. Ces incidents rappellent que même avec des réserves importantes, la confiance peut s’effriter rapidement.
Vers une coexistence ou une confrontation ?
La position indienne soulève une question fondamentale : stablecoins et CBDC sont-ils condamnés à s’affronter ou peuvent-ils coexister ? Certains experts imaginent un futur hybride où les CBDC servent de règlement interbancaire tandis que les stablecoins facilitent les paiements retail.
D’autres, suivant la ligne de la RBI, estiment que laisser les stablecoins privés se développer revient à abdiquer une part essentielle de la souveraineté monétaire. Le débat est loin d’être tranché.
Ce qui est certain, c’est que 2026 s’annonce comme une année charnière pour la monnaie numérique. Avec l’avancée des projets CBDC dans de nombreux pays et la maturation réglementaire des stablecoins, les choix faits cette année pourraient façonner le paysage financier pour des décennies.
La voix de l’Inde, deuxième économie émergente mondiale, porte particulièrement loin dans ce débat. En défendant avec vigueur les CBDC, la RBI rappelle une vérité simple : la monnaie est avant tout un attribut de souveraineté. Dans la course à la numérisation, aucun État ne semble prêt à l’abandonner sans combattre.
