Imaginez un instant : une filiale stratégique d’EDF, spécialisée dans le calcul intensif et les infrastructures blockchain, passe sous pavillon majoritairement américain… tout en restant solidement encadrée par l’État français et un milliardaire tricolore. C’est exactement ce qui vient de se produire avec Exaion. Le 20 février 2026, après des mois de négociations tendues, Mara Holdings a officialisé la prise de contrôle de 64 % de cette pépite technologique. Mais loin d’être une simple vente, ce dossier est devenu le symbole d’un nouvel équilibre entre attractivité économique et souveraineté nationale.
Dans un secteur où l’énergie, les données et la puissance de calcul sont devenues des armes stratégiques, la France refuse de se laisser déposséder. Ce partenariat tripartite – Mara, EDF et la holding NJJ de Xavier Niel – pourrait bien redessiner la carte du minage Bitcoin et du cloud sécurisé en Europe. Décryptage complet d’une opération qui fera date.
Un deal sous haute surveillance stratégique
À première vue, l’opération semblait classique : un acteur américain du Bitcoin, en quête d’infrastructures performantes et d’énergie bon marché, rachète une société française en difficulté. Pourtant, très vite, Bercy a fait savoir qu’il ne s’agissait pas d’une transaction ordinaire. Exaion n’est pas une start-up lambda : elle est née des ambitions numériques d’EDF et dispose d’un savoir-faire rare en calcul haute performance (HPC), cloud de confiance et infrastructures adaptées à la blockchain.
Le ministère de l’Économie a donc activé le contrôle des investissements étrangers (IEF), procédure qui permet à l’État de poser des conditions très strictes lorsque des actifs stratégiques sont en jeu. Résultat : Mara Holdings a obtenu son feu vert… mais à un prix élevé en termes de gouvernance et de garanties.
Les principales concessions obtenues par la France :
- Maintien d’une majorité française au conseil d’administration d’Exaion (5 sièges sur 8)
- Renoncement total à la clause de non-concurrence initialement prévue
- Engagement ferme de Mara à conserver et développer les emplois en France
- Réinternalisation par EDF de certaines fonctions stratégiques sensibles
- Introduction de NJJ (Xavier Niel) au capital de la structure française
Ces conditions ne sont pas symboliques. Elles traduisent une volonté claire : faire d’Exaion un outil au service des intérêts français tout en profitant de l’expertise opérationnelle et du carnet d’adresses international de Mara.
Pourquoi la clause de non-concurrence a-t-elle cristallisé les tensions ?
Dans le protocole initial signé en août 2025, Mara avait négocié une clause empêchant EDF de développer des activités concurrentes dans le calcul intensif et le minage pendant plusieurs années. Cette disposition a immédiatement suscité une levée de boucliers : élus, experts en cybersécurité et même certains acteurs du secteur ont dénoncé un risque de vassalisation énergétique et technologique.
EDF, premier producteur d’électricité bas-carbone d’Europe, dispose de surplus d’énergie décarbonée (notamment nucléaire et hydraulique) qui représentent une manne considérable pour des usages intensifs comme le minage ou l’entraînement de modèles d’IA. Accepter une clause d’exclusivité aurait signifié abandonner cette opportunité stratégique pour de longues années.
« Permettre à un acteur étranger de bloquer l’un des principaux producteurs d’énergie européens dans un domaine d’avenir comme le calcul intensif aurait été une faute stratégique majeure. »
Un haut fonctionnaire de Bercy, sous couvert d’anonymat
Sous la pression conjuguée du ministère de l’Économie, du Parlement et d’une partie du secteur privé, Mara a finalement cédé. La clause a été purement et simplement supprimée. EDF retrouve ainsi sa liberté stratégique et peut continuer à expérimenter des cas d’usage autour de ses capacités électriques excédentaires.
Xavier Niel : l’assureur-vie de la souveraineté numérique française ?
L’entrée de NJJ, la holding personnelle de Xavier Niel, n’est pas anodine. Connue pour ses investissements dans l’infrastructure télécom (Iliad/Free), la santé numérique et l’IA, la structure apporte à la fois du capital et une légitimité « made in France » très appréciée des pouvoirs publics.
En obtenant un siège au conseil et une participation minoritaire significative, Niel devient l’un des garants de l’ancrage national du projet. Son implication rassure également les équipes d’Exaion, souvent inquiètes face à une prise de contrôle étrangère.
Ce choix illustre une stratégie désormais classique en France : lorsqu’un actif stratégique risque de passer sous pavillon étranger, on fait entrer un « chevalier blanc » national pour équilibrer les forces et sécuriser la gouvernance.
Exaion : des ambitions européennes démesurées
Avec ce nouvel actionnariat stabilisé, Exaion peut enfin regarder vers l’avant. L’entreprise, qui n’était jusqu’ici pas rentable, bénéficie désormais de l’expertise industrielle de Mara dans le déploiement massif de capacités de minage et de calcul.
- Extension des data centers existants en France et en Europe du Nord
- Développement d’offres cloud souverain certifiées SecNumCloud et équivalents européens
- Positionnement agressif sur les workloads d’intelligence artificielle
- Utilisation optimisée des surplus électriques français pour des usages à haute valeur ajoutée
- Partenariats avec des industriels européens de la défense et de la santé
Le pari est clair : transformer Exaion en champion européen du cloud de confiance et du calcul intensif décarboné, capable de concurrencer les géants américains et chinois tout en restant sous contrôle stratégique français.
Le minage Bitcoin revient par la grande porte en France
Longtemps considéré comme énergivore et polluant, le minage de Bitcoin a changé de visage avec la démocratisation des énergies renouvelables et l’essor du Proof-of-Work couplé à la flexibilité du réseau électrique. La France, grâce à son parc nucléaire stable et ses capacités hydrauliques, dispose d’atouts majeurs.
Exaion, avec ses data centers déjà conçus pour absorber des charges très importantes, devient une plateforme idéale pour déployer des opérations de minage à grande échelle… mais aussi pour proposer des services de « demand response » aux gestionnaires de réseau (RTE, ENEDIS).
Avantages comparatifs de la France pour le minage en 2026 :
- Électricité décarbonée à plus de 90 %
- Prix compétitifs sur les marchés de gros pendant les périodes de surproduction
- Infrastructures de refroidissement naturel dans plusieurs régions
- Cadre réglementaire désormais clarifié (MiCA + fiscalité attractive pour les acteurs industriels)
- Proximité géographique avec les principaux marchés européens
Le partenariat avec Mara permet d’importer le savoir-faire américain en termes d’optimisation de fermes de minage tout en gardant la main sur les choix énergétiques et stratégiques.
Un modèle qui pourrait inspirer d’autres pays européens
La solution trouvée dans le dossier Exaion pourrait servir de blueprint pour d’autres opérations impliquant des acteurs étrangers et des actifs critiques. Plutôt que d’interdire ou de bloquer, la France préfère imposer des garde-fous robustes et associer des champions nationaux.
Plusieurs pays de l’UE regardent aujourd’hui ce dossier avec attention : l’Allemagne avec ses surplus d’éolien, la Suède et ses data centers hydroélectriques, ou encore l’Italie qui cherche à valoriser son potentiel géothermique.
« Nous avons trouvé un équilibre entre ouverture économique et protection des intérêts vitaux. C’est exactement la doctrine que nous souhaitons appliquer à l’ensemble des secteurs stratégiques. »
Déclaration d’un conseiller ministériel
Si le partenariat tient ses promesses, Exaion pourrait devenir dans les trois à cinq ans l’un des leaders européens du cloud souverain et du calcul décarboné, tout en contribuant à stabiliser le réseau électrique français grâce à ses capacités de modulation de charge.
Les défis qui attendent le triumvirat
Malgré les garde-fous, plusieurs défis subsistent. Le premier est culturel : faire collaborer une entreprise américaine très orientée performance financière, un géant industriel public français et un entrepreneur iconoclaste n’est jamais simple.
Le deuxième concerne la rentabilité. Exaion n’a jamais dégagé de bénéfice opérationnel significatif. Mara promet une accélération rapide, mais le contexte macroéconomique reste incertain, notamment sur le prix de l’électricité et la difficulté du minage Bitcoin.
Enfin, la concurrence est féroce : AWS, Azure, Google Cloud, mais aussi les acteurs chinois et les data centers nordiques déjà très avancés sur le cloud vert.
Vers une nouvelle géopolitique du calcul intensif ?
Ce dossier Exaion n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une prise de conscience générale : la maîtrise des infrastructures de calcul est devenue aussi stratégique que celle de l’énergie ou des semi-conducteurs. Les États qui ne possèdent ni data centers massifs, ni capacités de production électrique décarbonée, ni puces de pointe risquent de se retrouver en situation de dépendance technologique majeure d’ici 2030.
La France, en combinant énergie nucléaire, savoir-faire industriel et capital privé national, tente de se positionner comme l’un des rares pays européens capables de jouer dans la cour des grands. Le triumvirat Mara-EDF-Niel pourrait bien être le premier d’une longue série d’alliances hybrides visant à concilier souveraineté et compétitivité mondiale.
Une chose est sûre : le paysage du cloud et du minage en Europe ne sera plus jamais le même après ce 20 février 2026.
Et vous, pensez-vous que ce type de partenariat est l’avenir du numérique stratégique en Europe ou une simple rustine temporaire ?
