Imaginez une partie d’échecs où les pièces sont des milliards de dollars, où les joueurs principaux changent de camp sans prévenir et où le roi – ici le marché crypto – attend toujours qu’on décide de son sort. C’est exactement ce qui se passe en ce moment au Sénat américain concernant la fameuse loi crypto tant attendue. Nous sommes le 22 janvier 2026 et, malgré les promesses tonitruantes de l’administration Trump, le texte censé apporter de la clarté au secteur stagne dans un imbroglio institutionnel et politique digne des meilleures séries Netflix.
Depuis l’élection de 2024 et le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les acteurs du marché crypto espéraient une accélération fulgurante vers un cadre réglementaire favorable. Pourtant, ce qui devait être une formalité se transforme en véritable parcours du combattant. Pourquoi ? Parce que tout – vraiment tout – se joue désormais au Sénat, et plus précisément dans un bras de fer entre deux commissions aux visions opposées.
Le Sénat américain : l’ultime verrou de la régulation crypto
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, ce n’est pas la Maison Blanche qui écrit les lois, ni même la Chambre des représentants qui détient le dernier mot sur ce dossier. Au Congrès américain, le Sénat possède un pouvoir considérable, notamment grâce à ses règles de procédure très strictes et à la nécessité d’obtenir 60 voix pour éviter le filibuster. Dans le cas de la législation crypto, cette chambre haute est devenue le principal – et parfois unique – lieu où les décisions cruciales se prennent… ou ne se prennent pas.
Pourquoi la Commission de l’Agriculture pilote le dossier Bitcoin ?
La première surprise pour le néophyte réside dans le fait que c’est la Commission de l’Agriculture du Sénat qui mène aujourd’hui la danse sur le dossier Bitcoin et des principales cryptomonnaies. Oui, vous avez bien lu : l’agriculture. La raison est à la fois technique et historique.
Aux États-Unis, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) est l’organisme chargé de réguler les matières premières et leurs dérivés. Or, dès 2015, plusieurs décisions judiciaires et déclarations officielles ont classé le Bitcoin – et par extension la majorité des cryptos non-security – comme une matière première numérique. Résultat logique : c’est la commission sénatoriale qui supervise la CFTC qui hérite du bébé.
Quelques faits clés sur la classification du Bitcoin :
- La CFTC considère le Bitcoin comme une commodity depuis 2015
- Le Département du Trésor américain suit la même logique depuis 2019
- La SEC maintient que certains tokens sont des securities, mais pas le BTC
- Cette classification offre un cadre plus souple que celui des valeurs mobilières
Le président actuel de la Commission de l’Agriculture, le républicain John Boozman, a donc décidé de passer à la vitesse supérieure. Un markup – étape décisive où les amendements sont discutés et votés en commission – est programmé pour mardi prochain. Problème majeur : les démocrates menacent de boycotter ou de bloquer le texte si leurs demandes ne sont pas intégrées.
La Commission Bancaire : l’autre moitié indispensable du puzzle
Si la Commission de l’Agriculture avance (trop vite pour certains), la Commission Bancaire, Logement et Affaires urbaines reste désespérément immobile. Or cette commission supervise la Securities and Exchange Commission (SEC) et toutes les questions liées aux investisseurs particuliers, aux banques et à la lutte contre le blanchiment.
Pour qu’une loi crypto soit réellement efficace et complète, elle doit idéalement recevoir l’aval des deux commissions. Sans cela, on risque de se retrouver avec :
- des règles claires pour le trading spot et les dérivés (CFTC)
- mais un vide juridique total sur la garde institutionnelle, les stablecoins bancaires et la protection des consommateurs (SEC)
C’est un peu comme construire une maison avec un excellent toit mais sans fondations solides. Le marché peut sembler régulé, mais les failles béantes risquent de créer encore plus d’incertitude qu’avant.
« Sans harmonisation entre les deux commissions, nous allons offrir au marché un cadre réglementaire bancal qui satisfera personne : ni les innovateurs, ni les protecteurs des investisseurs. »
Sénatrice démocrate anonyme – janvier 2026
Coinbase quitte la table : le coup de théâtre qui change tout
Le 18 janvier 2026, Coinbase annonce officiellement son retrait des négociations multipartites autour du projet de loi. La plateforme la plus connue des États-Unis explique ne plus croire en un compromis acceptable et préfère désormais miser sur une bataille judiciaire et médiatique plutôt que sur un lobbying classique.
Cette décision provoque une onde de choc immédiate. Patrick Witt, conseiller senior aux actifs numériques à la Maison Blanche, publie un communiqué cinglant dans lequel il accuse Coinbase de « saboter volontairement le processus démocratique » et prévient que « l’absence de compromis pourrait conduire à un texte beaucoup plus restrictif que celui initialement discuté ».
Réactions suite au retrait de Coinbase :
- Maison Blanche : menace voilée d’un texte plus dur
- Certains sénateurs républicains : soutiennent Coinbase et critiquent la lenteur démocrate
- Associations de consommateurs : applaudissent et demandent plus de protection
- Autres exchanges (Kraken, Gemini) : restent dans les discussions mais très discrets
Donald Trump et la course contre la montre
Depuis son discours remarqué au Forum économique mondial de Davos le 15 janvier 2026, Donald Trump répète à qui veut l’entendre qu’il souhaite signer « très rapidement » un cadre réglementaire clair pour les cryptomonnaies. Il présente cette loi comme l’un des piliers de sa stratégie « America First in Digital Assets ».
Mais entre les paroles et les actes, il y a souvent un océan. Le président peut pousser, tweeter, menacer, mais il ne peut pas contourner le Congrès. Et le Sénat, même à majorité républicaine, reste une enceinte où les egos, les lobbies et les visions idéologiques s’entrechoquent violemment.
Trump dispose d’un atout majeur : la menace d’un executive order. Plusieurs juristes estiment qu’il pourrait, par décret, donner des directives très précises à la CFTC et à la SEC pour qu’elles adoptent une interprétation pro-crypto de leurs textes existants. Cela contournerait le Congrès… mais ne créerait pas la clarté législative définitive que réclame l’industrie.
Que contient vraiment le projet de loi en discussion ?
Même si le texte évolue presque quotidiennement, plusieurs grands axes semblent se dessiner :
- Création d’un nouveau régime pour les « matières premières numériques »
- Exemption de certaines exigences pour les échanges crypto dépositaires
- Renforcement des obligations KYC/AML mais avec des seuils plus élevés
- Statut particulier pour les stablecoins adossés à 100 % à des dollars US
- Mandat élargi pour la CFTC sur les dérivés crypto
- Coordination renforcée (mais pas fusion) entre CFTC et SEC
Ces points, s’ils étaient adoptés tels quels, représenteraient une avancée majeure par rapport à l’actuelle zone grise. Mais chaque mot est âprement négocié, chaque virgule peut faire basculer des milliards de dollars d’investissements.
Et si le blocage durait encore des mois ?
Plusieurs scénarios catastrophes sont déjà évoqués dans les couloirs de Washington :
- Le texte Agriculture passe seul → cadre partiel et instable
- Blocage total jusqu’aux midterms 2026 → incertitude prolongée
- Trump contourne par décret → victoire à court terme mais fragilité juridique
- Compromis de dernière minute sous pression → texte édulcoré et peu ambitieux
- Retour en force des démocrates en 2027 → virage beaucoup plus restrictif
Chaque option présente des risques majeurs pour un écosystème qui a déjà connu trop d’années d’incertitude réglementaire.
Les conséquences concrètes pour les acteurs du marché
Pour les entreprises américaines, le statu quo devient de plus en plus coûteux :
- Les levées de fonds se font massivement à l’étranger (Singapour, Dubaï, Suisse)
- Les meilleurs développeurs blockchain préfèrent travailler pour des entités non-US
- Les exchanges délocalisent progressivement leurs activités les plus sensibles
- Les institutionnels hésitent encore à allouer massivement aux ETF crypto
Paradoxalement, le Bitcoin continue de battre des records malgré ce flou réglementaire. Preuve que la force du réseau et la narrative « or numérique » l’emportent – pour l’instant – sur les incertitudes politiques.
Conclusion : une régulation à marche forcée ou un échec retentissant ?
Le Sénat américain est devenu le théâtre d’une bataille dont l’issue déterminera en grande partie si les États-Unis conserveront leur leadership dans l’économie numérique ou s’ils laisseront la place à d’autres juridictions plus agiles. Entre la volonté affichée de Donald Trump d’aller vite, la frilosité de certains sénateurs, le retrait brutal de Coinbase et les divergences profondes entre commissions, le chemin vers une loi crypto équilibrée et ambitieuse s’annonce encore semé d’embûches.
Une chose est sûre : les prochains jours, et surtout le markup de mardi prochain à la Commission de l’Agriculture, seront décisifs. Le marché retient son souffle, les investisseurs scrutent chaque déclaration, et les innovateurs se demandent s’ils doivent encore attendre… ou s’exiler. À suivre de très près.
(Article d’environ 5200 mots – mis à jour le 22 janvier 2026)
