Imaginez deux des figures les plus influentes de l’univers crypto s’affronter publiquement sur l’avenir même de la régulation aux États-Unis. D’un côté, Charles Hoskinson, le fondateur visionnaire de Cardano, prêt à tout pour défendre l’esprit originel et décentralisé de la blockchain. De l’autre, Brad Garlinghouse, PDG de Ripple, qui préfère un compromis rapide plutôt que de risquer l’immobilisme total. Ce duel verbal qui éclate en janvier 2026 n’est pas une simple querelle d’ego : il cristallise une fracture profonde au sein de l’industrie.
Alors que le Congrès américain travaille sur un projet de loi majeur destiné à encadrer enfin le marché des cryptomonnaies, les positions s’opposent radicalement. Faut-il accepter un texte imparfait pour sortir de l’incertitude ? Ou vaut-il mieux bloquer le processus au risque de prolonger le chaos réglementaire ? La réponse à cette question pourrait redessiner le paysage crypto pour les dix prochaines années.
Un affrontement qui dépasse les personnes
Le 19 janvier 2026, Charles Hoskinson monte au créneau lors d’un long direct sur X. Son ton est inhabituellement virulent. Il reproche à Brad Garlinghouse de soutenir un projet de loi qui, selon lui, menace gravement l’innovation décentralisée. Pour le créateur de Cardano, accepter un cadre juridique bancal aujourd’hui revient à sceller un destin funeste pour la DeFi et les blockchains permissionless.
De son côté, le patron de Ripple adopte une posture radicalement opposée. Il répète à l’envi que « la clarté l’emporte sur le chaos ». Selon lui, l’absence prolongée de règles claires a déjà coûté très cher : départs massifs de talents vers des juridictions plus accueillantes, projets bridés, investisseurs effrayés. Un texte imparfait mais amendable vaut mieux, à ses yeux, qu’un vide juridique paralysant.
« Accepter un mauvais projet aujourd’hui, c’est condamner l’industrie à vivre avec pendant des décennies. Une fois la loi votée, il est presque impossible de la corriger en profondeur. »
Charles Hoskinson – janvier 2026
Cette citation résume parfaitement la crainte existentielle exprimée par Hoskinson. Pour lui, la régulation n’est pas seulement une question technique : c’est une bataille philosophique sur la nature même de la blockchain.
Les racines du conflit : un projet de loi controversé
Le texte en question porte le nom provisoire de CLARITY Act. Il vise à définir clairement les contours entre security et commodity pour les actifs numériques, à répartir les compétences entre la SEC et la CFTC, et à poser les bases d’un cadre opérationnel pour les exchanges, les émetteurs de stablecoins et les protocoles DeFi.
Mais plusieurs points crispent la communauté. Certains observateurs estiment que le projet penche trop du côté des institutions financières traditionnelles. Les exigences de conformité seraient si lourdes pour les petits projets décentralisés qu’elles risqueraient de les asphyxier, tandis que les grandes banques et les acteurs déjà régulés obtiendraient des passe-droits déguisés.
Les principaux points de friction soulevés par Hoskinson :
- Classification trop large des tokens comme securities
- Absence de véritable protection pour les protocoles véritablement décentralisés
- Pouvoirs accrus accordés aux régulateurs sans garde-fous suffisants
- Avantages compétitifs accordés aux intermédiaires traditionnels
- Risque de « capture réglementaire » par les incumbents
Ces critiques ne sont pas nouvelles, mais elles prennent une dimension nouvelle quand elles sont portées par une personnalité aussi influente que le fondateur de Cardano.
La vision pragmatique de Brad Garlinghouse
Brad Garlinghouse n’a jamais caché sa philosophie : avancer pas à pas. Depuis des années, Ripple se bat sur le terrain judiciaire contre la SEC. Cette bataille épuisante a convaincu le dirigeant qu’un cadre législatif, même imparfait, représente un moindre mal face à l’arbitraire actuel.
Pour lui, le processus législatif américain offre plusieurs opportunités de correction : les auditions, le markup en commission, les amendements en séance plénière, la conférence bicamérale… Autant d’étapes où les défauts peuvent encore être corrigés.
« Rester dans l’incertitude totale coûte déjà des milliards à l’industrie américaine. Il est temps d’avancer, même si ce n’est pas parfait dès le premier jour. »
Brad Garlinghouse – janvier 2026
Cette approche « realpolitik » est partagée par plusieurs acteurs du secteur qui opèrent aux États-Unis et qui souffrent quotidiennement du flou réglementaire. Beaucoup estiment que le statu quo est insoutenable et que le risque d’un mauvais texte est préférable à l’absence totale de texte.
DeFi : le cœur du débat
Au centre de la discorde se trouve la question cruciale de la DeFi. Hoskinson défend bec et ongles l’idée que les protocoles véritablement décentralisés ne doivent pas être régulés de la même manière que les plateformes centralisées. Il craint qu’un cadre mal calibré ne rende impossible l’existence même de la finance décentralisée telle que nous la connaissons.
De nombreux développeurs et fondateurs de projets DeFi partagent cette inquiétude. Ils expliquent que les coûts de conformité, même modérés, deviendraient rédhibitoires pour des protocoles qui fonctionnent sans équipe centrale, sans siège social et sans entité juridique identifiable.
En face, les partisans d’une régulation rapide rappellent que l’absence de cadre expose aussi la DeFi à des risques majeurs : poursuites arbitraires, saisies soudaines de liquidités, impossibilité d’accéder aux rails bancaires traditionnels. Sans filet de sécurité juridique, même les projets les plus décentralisés restent vulnérables.
Les conséquences économiques déjà visibles
L’incertitude réglementaire américaine n’est pas qu’un débat philosophique. Elle a des conséquences concrètes et mesurables. Depuis 2022, de nombreux projets et talents ont quitté les États-Unis pour des juridictions plus clémentes : Singapour, Dubaï, Lisbonne, Zug, Hong Kong…
- Plus de 40 % des levées de fonds crypto mondiales se font désormais hors États-Unis (source : 2025 data)
- Le nombre de développeurs Solidity basés aux US a chuté de 28 % entre 2023 et 2025
- Les exchanges centralisés américains ont perdu environ 35 % de parts de marché au profit d’acteurs offshore
Ces chiffres alarmants alimentent le camp des pragmatiques. Pour eux, chaque mois sans cadre légal clair creuse un peu plus l’écart entre les États-Unis et le reste du monde en matière d’innovation crypto.
Que nous apprend l’histoire des régulations financières ?
Les opposants à un vote rapide aiment rappeler que les grandes lois financières américaines ont souvent eu des effets pervers durables. La loi Dodd-Frank de 2010, votée dans l’urgence après la crise de 2008, est régulièrement critiquée pour avoir renforcé la position des grandes banques tout en étouffant les acteurs plus petits.
De la même manière, la législation Glass-Steagall, bien qu’initialement protectrice, a fini par être démantelée pièce par pièce, laissant le champ libre à la financiarisation excessive des années 2000. L’histoire montre que les cadres réglementaires, une fois adoptés, deviennent extrêmement difficiles à réformer en profondeur.
Leçons historiques à retenir :
- Les lois votées en urgence contiennent souvent des failles durables
- Les grands acteurs influencent fortement le processus législatif
- Les petites innovations sont les premières victimes des cadres mal calibrés
- Il est très rare qu’une loi financière majeure soit entièrement réécrite
Ces constats historiques donnent du poids à l’argumentation de Charles Hoskinson. Accepter un texte bancal aujourd’hui pourrait condamner l’industrie crypto à vivre pendant des décennies sous un régime juridique inadapté.
Les positions des autres acteurs majeurs
Le clash Hoskinson-Garlinghouse ne se déroule pas dans le vide. D’autres voix influentes se font entendre. Brian Armstrong (Coinbase) semble pencher plutôt du côté pragmatique, même s’il reste très discret publiquement. Les dirigeants de Kraken et Gemini ont, eux aussi, appelé à une régulation rapide, même imparfaite.
Du côté DeFi, les fondateurs d’Uniswap, Aave, Compound et MakerDAO ont publié des déclarations communes appelant à protéger les protocoles véritablement décentralisés. Ils craignent que les règles conçues pour les plateformes centralisées ne s’appliquent par ricochet à leurs systèmes.
Cette fracture n’oppose donc pas seulement deux hommes : elle reflète une division plus profonde entre les acteurs centralisés (exchanges, émetteurs de stablecoins institutionnels) et les défenseurs de la DeFi pure.
Quel avenir pour la régulation crypto américaine ?
Plusieurs scénarios sont désormais possibles :
- Le texte actuel passe en l’état ou avec des modifications mineures → victoire du camp pragmatique
- Le projet est profondément remanié suite aux critiques → scénario idéal mais peu probable
- Le processus législatif s’enlise et rien n’avance avant les élections de mi-mandat → statu quo prolongé
- Une nouvelle mouture plus équilibrée est proposée en 2027 → scénario optimiste mais lointain
Quelle que soit l’issue, une chose est certaine : le débat initié par Charles Hoskinson et Brad Garlinghouse continuera d’animer la communauté crypto pendant de longs mois. Il pose en effet les questions fondamentales auxquelles l’industrie devra répondre : jusqu’où peut-on transiger sur ses principes fondateurs au nom du pragmatisme ? Et surtout, qui aura le dernier mot dans la définition de ce qu’est vraiment une cryptomonnaie au XXIe siècle ?
Pour l’instant, les positions restent tranchées. D’un côté ceux qui veulent construire sur le réel tel qu’il est, de l’autre ceux qui préfèrent attendre pour construire l’idéal tel qu’ils le rêvent. Entre ces deux visions, le futur de la crypto américaine se joue peut-être en ce début d’année 2026.
Et vous, de quel côté penchez-vous ? Préférez-vous une régulation imparfaite mais immédiate, ou êtes-vous prêt à accepter plusieurs années d’incertitude pour espérer un cadre plus juste et plus protecteur de l’innovation ? Le débat ne fait que commencer.
