Imaginez un instant : vous êtes victime d’une des plus grandes fraudes financières de l’histoire récente. On vous promet un remboursement partiel après des années de bataille judiciaire. Et puis, un jour, on apprend que l’un des actifs soi-disant “perdus” ou mal vendus vaudrait aujourd’hui trente fois plus que ce qu’il a rapporté à la succession. C’est exactement ce qui se passe actuellement dans le dossier FTX avec la participation dans Anthropic.
Ce que beaucoup considéraient comme une simple anecdote dans le naufrage de l’empire de Sam Bankman-Fried est en train de devenir l’un des symboles les plus violents de l’absurdité du traitement des faillites technologiques à l’ère de l’hyper-croissance. Une occasion manquée de dimensions historiques.
Quand la prudence juridique détruit des dizaines de milliards
En octobre 2021, alors que l’intelligence artificielle n’était pas encore le sujet numéro un des investisseurs institutionnels, Alameda Research — bras armé spéculatif de FTX — injecte 500 millions de dollars dans une jeune pousse fondée par d’anciens cadres d’OpenAI : Anthropic.
Cette prise de participation, estimée à environ 8 % du capital après dilution, paraissait audacieuse mais cohérente avec la stratégie tous azimuts de Sam Bankman-Fried : miser sur les technologies de rupture, quitte à utiliser des fonds qui ne lui appartenaient pas.
Quelques chiffres qui font mal :
- Investissement initial : 500 millions $
- Montant récupéré lors de la vente en 2024 : ~1,3 milliard $
- Valorisation théorique actuelle de cette part (mars 2026) : > 30 milliards $
- Multiple réalisé si la position avait été conservée : ×60 environ
- Écart brut : environ 28,7 milliards $ de manque à gagner
Cet écart n’est pas une simple fluctuation de marché. Il illustre un choc structurel entre deux temporalités : celle, courte et conservatrice, du droit des faillites américain, et celle, longue et exponentielle, des valorisations dans l’intelligence artificielle.
La mécanique implacable du Chapitre 11
Lorsqu’une entreprise dépose le bilan sous le Chapitre 11, l’objectif premier du trustee (administrateur judiciaire) est double : préserver la valeur existante et la convertir le plus rapidement possible en cash distribuable aux créanciers. Toute position jugée volatile ou illiquide est donc systématiquement considérée comme un risque à éliminer.
Dans le cas FTX, John J. Ray III et son équipe ont appliqué cette logique à la lettre. Entre 2023 et 2024, plusieurs tranches de la participation Anthropic ont été cédées à des fonds spécialisés et à des investisseurs privés. À chaque fois, l’opération était présentée comme une réussite : multiplier par 2,6 un investissement initial en pleine zone de turbulence.
« Nous avons vendu à un prix qui représente un retour exceptionnel pour les créanciers compte tenu du contexte. Conserver une position minoritaire dans une start-up non cotée aurait été irresponsable. »
Extrait d’un rapport de l’administrateur FTX – 2024
Sur le moment, peu de voix s’étaient élevées pour contester cette décision. Le marché crypto était au plus bas, Bitcoin naviguait autour de 25-30 000 $, et personne n’imaginait qu’Anthropic deviendrait l’une des sociétés privées les plus valorisées de la planète en moins de deux ans.
Anthropic : l’ascension fulgurante que personne n’avait anticipée
Depuis 2023, Anthropic enchaîne les tours de table à des valorisations toujours plus stratosphériques. La série G bouclée début 2026 a poussé la capitalisation post-money à environ 380 milliards de dollars selon les dernières indiscrétions du marché. Amazon, Google et plusieurs fonds souverains se sont disputé les parts restantes.
Ce qui rend cette trajectoire encore plus impressionnante, c’est la nature même du positionnement d’Anthropic : une IA dite « constitutionnelle », plus sûre et plus alignée que ses concurrentes, couplée à une exécution technique jugée exceptionnelle par les experts du secteur.
Résultat : la jeune pousse est passée en quelques années du statut de challenger d’OpenAI à celui de réel concurrent numéro deux mondial, derrière uniquement l’entité soutenue par Microsoft.
Les autres actifs “jetés” trop tôt par la succession FTX
Le cas Anthropic n’est malheureusement pas isolé. La succession a également vendu à perte ou à prix modéré plusieurs positions qui ont depuis explosé :
- Tokens Solana (SOL) : une partie importante a été vendue entre 10 et 40 $ pièce. Aujourd’hui SOL oscille régulièrement au-dessus de 400 $ en 2026.
- Participations dans Robinhood : vendues alors que la plateforme connaissait des difficultés réglementaires. Robinhood a depuis retrouvé une valorisation confortable.
- Autres paris VC : plusieurs protocoles DeFi et infrastructures blockchain qui ont surperformé depuis le bear market 2022-2023.
À chaque fois, le même raisonnement : mieux vaut un bird in the hand (cash immédiat) que two in the bush (potentiel futur incertain). Sauf que dans la tech, parfois, les two in the bush deviennent cent.
Conséquences psychologiques et juridiques pour les créanciers
Apprendre que leur malheur a indirectement financé l’un des plus grands succès de l’IA contemporaine provoque chez beaucoup de créanciers un mélange de colère sourde et de sidération. La narrative change : FTX n’était plus seulement une coquille vide ponctionnée par la fraude, mais un portefeuille de capital-risque mal géré dont une partie des paris étaient visionnaires.
Cette prise de conscience pourrait avoir plusieurs effets :
- Une défiance accrue envers l’administrateur et ses choix de liquidation.
- Une pression politique et médiatique pour conserver les actifs restants (notamment le gros bloc Solana encore détenu).
- Des actions collectives symboliques, même si elles ont peu de chances d’aboutir juridiquement.
Ce que les créanciers vont réellement toucher (estimations mars 2026) :
- Remboursement de base : 100 % de la valeur des dépôts au 11 novembre 2022
- Intérêts supplémentaires : entre 9 % et 18 % selon les scénarios
- Probabilité de dépasser 140 % : jugée faible mais non nulle si SOL continue de monter
Malgré ces montants qui restent exceptionnels pour une faillite de cette ampleur, le contraste avec les 30 milliards « perdus » sur Anthropic crée un sentiment d’injustice profond.
Leçons pour les futures faillites crypto & tech
Ce précédent pourrait modifier en profondeur la façon dont les tribunaux américains traitent les actifs à très fort potentiel de croissance dans les dossiers de faillite impliquant des entreprises technologiques.
Plusieurs pistes de réflexion émergent déjà :
- Création d’un fonds dédié aux actifs illiquides à fort potentiel, géré séparément.
- Possibilité pour les créanciers de voter sur la conservation ou non de certaines positions stratégiques.
- Introduction d’une « clause de rattrapage » permettant une redistribution ultérieure si un actif vendu explose.
- Reconnaissance officielle que la valeur dans la tech réside souvent dans le temps long et non dans la liquidité immédiate.
Sans réforme profonde, le risque est grand de voir se répéter le même schéma : liquidation forcée au creux du cycle → explosion ultérieure → ressentiment massif des parties prenantes.
Et Sam Bankman-Fried dans tout ça ?
Du fond de sa cellule, l’ancien prodige de la crypto peut savourer une forme de revanche ironique. Lui qui était accusé d’avoir dilapidé des milliards dans des investissements hasardeux voit aujourd’hui l’un de ses paris les plus fous devenir l’un des placements les plus rentables de la décennie.
« Il avait tort sur l’éthique, mais ses algorithmes d’allocation avaient raison sur le fond. »
Commentaire anonyme sur X – mars 2026
Cette phrase résume parfaitement le paradoxe actuel : la stratégie d’investissement globale de SBF, si on enlève la fraude et la mauvaise gouvernance, s’est révélée visionnaire sur plusieurs actifs clés. Mais ce sont les acquéreurs de ces actifs bradés qui empochent aujourd’hui les plus-values colossales.
Conclusion : une faillite qui coûte plus cher que la fraude
Le naufrage de FTX restera dans les annales pour de multiples raisons : ampleur de la fraude, profil hors norme de son fondateur, impact systémique sur la confiance dans les exchanges centralisés.
Mais dans quelques années, quand on regardera ce dossier avec le recul, une phrase risque de revenir en boucle : la plus grande perte n’est pas venue de la fraude elle-même, mais de la manière dont on a géré les actifs après la chute.
Trente milliards de dollars. C’est le prix que le système judiciaire et les créanciers ont payé pour avoir privilégié la certitude immédiate à la croissance exponentielle. Une leçon amère pour tous ceux qui croient encore que la valeur se mesure uniquement en dollars disponibles demain matin.
Et pendant ce temps, Anthropic continue sa course vers les sommets, financée en partie par les fonds que FTX n’a pas su conserver. Une ironie que même les scénaristes d’Hollywood auraient eu du mal à inventer.
