Imaginez qu’à la naissance, chaque enfant américain reçoive automatiquement 1 000 dollars placés sur un compte d’investissement qui grandit tranquillement jusqu’à ses 18 ans. Une sorte de cadeau de bienvenue dans le monde de la finance, avec l’ambition affichée de démocratiser l’accès aux marchés et d’enseigner, dès le plus jeune âge, les vertus de l’épargne longue. C’est exactement la proposition qui circule actuellement dans l’entourage de Donald Trump et qui commence à faire beaucoup parler d’elle, y compris au sein des plus grandes institutions financières.
Salim Ramji, PDG de Vanguard Group, n’a pas hésité à qualifier l’idée de « concept fabuleux ». Derrière cette formule enthousiaste se cache une vision : offrir aux nouvelles générations un petit capital investi dans des indices diversifiés, avec des frais ultra-réduits, pour leur permettre de goûter aux bienfaits du rendement composé sur plusieurs décennies. Mais comme souvent avec les initiatives ambitieuses portées par l’administration Trump, l’enthousiasme laisse rapidement place à une salve de questions très concrètes… et parfois très inquiétantes.
Une idée séduisante sur le papier
Le principe est simple : un versement unique de 1 000 dollars par enfant, placé dans un compte custodial (compte bloqué jusqu’à la majorité) et investi exclusivement dans des ETF ou fonds indiciels à très faible coût. L’objectif officiel est double : initier les jeunes à la finance personnelle et leur offrir un petit coussin de départ pour leurs études, leur premier logement ou leur vie d’adulte.
Sur le plan théorique, l’idée est séduisante. Prenons un rendement annuel moyen de 7 % (proche de la performance historique du S&P 500 après inflation), et voyons ce que deviennent ces 1 000 dollars après 18 ans :
- Après 10 ans → environ 1 967 $
- Après 15 ans → environ 2 759 $
- Après 18 ans → environ 3 380 $
Et si l’on pousse jusqu’à 30 ans (âge où beaucoup commencent vraiment à construire leur patrimoine), le montant frôle les 7 600 dollars. Pas énorme, certes, mais un vrai coup de pouce non négligeable pour une personne qui démarre dans la vie active.
Ce que les promoteurs mettent en avant :
- Frais de gestion plafonnés au minimum
- Investissement 100 % passif dans des indices larges
- Compte bloqué → impossible de dépenser l’argent avant 18 ans
- Objectif affiché d’éducation financière massive
- Partenariat public-privé avec des acteurs réputés pour leurs frais bas
C’est donc avec ces arguments que l’idée a rapidement trouvé des soutiens de poids dans la sphère financière traditionnelle.
L’appui inattendu de Vanguard
Quand le patron de Vanguard, l’un des géants mondiaux de la gestion indicielle passive, qualifie publiquement le projet de « fabulous concept », cela donne instantanément une légitimité sérieuse à l’initiative. Salim Ramji insiste particulièrement sur trois points :
- La puissance du rendement composé sur longue période
- L’importance cruciale de maintenir les frais au plus bas
- Le caractère universel du dispositif (tous les enfants sans condition de revenu)
Pour un acteur comme Vanguard, historiquement opposé aux frais élevés et fervent défenseur de l’investissement passif, cette proposition coche presque toutes les cases philosophiques. Reste à savoir si la mise en œuvre suivra la même logique.
« C’est une idée fabuleuse qui peut vraiment changer la façon dont les jeunes Américains perçoivent l’épargne et les marchés. »
Salim Ramji, PDG de Vanguard Group
Robinhood en pole position comme trustee
Le nom qui revient le plus souvent pour gérer ces comptes est Robinhood Markets. La plateforme, devenue célèbre grâce à son interface simplissime et son absence totale de frais sur les actions et ETF, serait en discussions avancées pour devenir l’un des trustees initiaux (avec peut-être un ou deux autres partenaires).
Pourquoi Robinhood ? Plusieurs raisons sont avancées :
- Expérience massive avec les jeunes investisseurs (moyenne d’âge très basse)
- Infrastructure technologique déjà capable de gérer des millions de comptes
- Modèle économique historiquement basé sur les frais nuls pour l’utilisateur final
- Volonté affichée de démocratiser la finance
Mais ce choix soulève immédiatement une vague de scepticisme… et pour cause.
Les controverses qui collent à Robinhood
Robinhood n’est pas une entreprise comme les autres. Son ascension fulgurante dans les années 2020 a été accompagnée de plusieurs scandales retentissants :
- Blocage des achats sur GameStop en janvier 2021
- Multiples amendes de la SEC pour manque de transparence
- Critiques récurrentes sur la gamification de l’investissement
- Modèle économique reposant en partie sur le payment for order flow
- Accusations de pousser les investisseurs novices à prendre trop de risques
Confier des millions de comptes d’enfants à une société qui a déjà été épinglée à plusieurs reprises pour sa gestion des investisseurs retail les moins expérimentés fait grincer des dents chez de nombreux observateurs.
Questions éthiques posées par les détracteurs :
- Comment garantir qu’aucune donnée personnelle des mineurs ne sera monétisée ?
- Robinhood va-t-il résister à la tentation d’envoyer des notifications incitant à l’action ?
- Qui contrôlera vraiment les choix d’investissement pendant 18 ans ?
- Que se passe-t-il en cas de nouvelle amende lourde ou de procédure judiciaire ?
Le talon d’Achille : l’éducation financière
Même si l’argent est investi de manière passive et bloqué jusqu’à la majorité, reste une question centrale : que se passera-t-il le jour où ces jeunes recevront les clés de leur compte ?
La plupart des experts s’accordent à dire que donner de l’argent sans former à son utilisation est un pari risqué. Lisa Green, éducatrice financière reconnue, résume parfaitement le problème :
« Donner un compte d’investissement à un enfant est une chose. S’assurer qu’il sait quoi en faire à 18 ans en est une autre. »
Lisa Green, éducatrice financière
Sans un programme d’éducation financière massif et obligatoire en parallèle, beaucoup craignent que ces 3 000 à 7 000 dollars accumulés finissent dilapidés en quelques semaines sur des achats impulsifs, des cryptomonnaies spéculatives ou des paris à effet de levier.
Exposition aux marchés : une arme à double tranchant
Investir dans des indices larges est statistiquement gagnant sur longue période… mais 18 ans n’est pas une éternité. Plusieurs scénarios catastrophes sont possibles :
- Un krach majeur en 2035-2040 → valeur du compte largement inférieure à 1 000 $
- Une « décennie perdue » comme au Japon dans les années 90 → croissance anémique
- Une inflation durablement élevée qui grignote le rendement réel
Certains économistes rappellent que même le S&P 500 a connu des périodes de 15-20 ans où le rendement réel était proche de zéro. Dans ce cas, le cadeau de départ ressemblerait davantage à un fardeau psychologique qu’à une opportunité.
Défis logistiques et administratifs colossaux
Gérer des dizaines de millions de comptes pour des mineurs n’est pas une mince affaire. Parmi les défis les plus souvent cités :
- Identification et suivi des naissances en temps réel
- Gestion des déménagements inter-États
- Traitement des successions en cas de décès prématuré des parents
- Mise à jour des informations personnelles jusqu’à 18 ans
- Contrôle anti-blanchiment et conformité KYC sur des comptes de mineurs
- Coût réel de gestion malgré les promesses de frais « minimes »
Certains observateurs estiment que le coût administratif pourrait facilement dépasser les gains espérés pour une large partie des bénéficiaires.
Comparaison avec d’autres initiatives similaires
Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement tente d’offrir un capital de départ aux enfants. Quelques exemples internationaux :
- Baby Bonds aux États-Unis (proposition démocrate) : 1 000 à 5 000 $ selon revenus familiaux
- Child Trust Fund au Royaume-Uni (2005-2011) : 250 à 500 £ par enfant
- Kinderzuschlag en Allemagne : allocations familiales + dispositifs d’épargne
- Comptes d’épargne éducation au Canada (subventions gouvernementales)
Le point commun ? Presque tous ces programmes ont rencontré des taux d’utilisation finale très faibles ou ont été abandonnés en raison de leur complexité administrative.
Quel impact sur le marché crypto ?
Même si le projet cible exclusivement les actions et ETF traditionnels, l’initiative pourrait avoir des répercussions indirectes sur l’écosystème crypto. Plusieurs scénarios :
- Meilleure éducation financière → plus d’adoption crypto à 18-25 ans
- Déception face aux rendements boursiers → bascule vers des actifs plus spéculatifs
- Normalisation de l’investissement précoce → moins de méfiance envers Bitcoin & co
- Concurrence pour l’attention des jeunes investisseurs
Robinhood, qui propose déjà Bitcoin, Ethereum, Dogecoin et plusieurs dizaines d’autres cryptos, pourrait indirectement bénéficier d’une vague d’intérêt précoce pour les marchés financiers dans leur ensemble.
Conclusion : utopie ou bombe à retardement ?
Le projet de fonds de départ universel à 1 000 dollars est incontestablement ambitieux. Il touche à des valeurs très consensuelles : égalité des chances, éducation financière, démocratisation des marchés. Pourtant, derrière les belles intentions se cachent des défis techniques, éthiques et économiques de taille.
Le choix de Robinhood comme trustee cristallise à lui seul une grande partie des inquiétudes. Peut-on vraiment confier l’épargne de toute une génération à une entreprise qui a déjà été sanctionnée plusieurs fois pour sa gestion des investisseurs les plus novices ? La réponse n’est pas évidente.
Une chose est sûre : si le programme voit le jour, il marquera un tournant dans la manière dont les États-Unis envisagent le rapport des jeunes générations à l’argent et aux marchés. Reste à savoir si ce tournant sera une avancée majeure… ou une nouvelle leçon de ce qu’il ne faut pas faire en matière d’éducation financière de masse.
Et vous, que pensez-vous de cette proposition ? Un vrai coup de pouce pour les enfants ou une opération de communication risquée ?
