Imaginez un monde où vos clés privées Ethereum, soigneusement protégées par des algorithmes que l’on pensait inviolables, pourraient être craquées en quelques heures par une machine qui n’existe pas encore pleinement. Cette perspective, longtemps reléguée au rang de science-fiction, devient de plus en plus tangible. La Fondation Ethereum l’a bien compris et vient de franchir une étape décisive pour protéger l’écosystème.

Le 26 janvier 2026, une annonce sobre mais lourde de sens a été publiée sur X par Justin Drake, chercheur senior de la Fondation. Ethereum ne se contente plus d’observer les progrès fulgurants de l’informatique quantique : il passe à l’action concrète. Une équipe entière est désormais dédiée à la sécurité post-quantique. Pourquoi une telle mobilisation maintenant ? Et surtout, que prépare réellement la Fondation pour les années à venir ?

Une menace qui n’est plus hypothétique

Pendant longtemps, la cryptographie à courbe elliptique (ECDSA) et le hachage SHA-256 ont été considérés comme des remparts quasi imprenables. Mais l’arrivée des ordinateurs quantiques change radicalement la donne. L’algorithme de Shor, théorisé dès 1994, permettrait — une fois implémenté sur une machine suffisamment puissante — de factoriser de grands nombres et de calculer des logarithmes discrets en temps polynomial. Conséquence directe : les clés privées pourraient être retrouvées à partir des clés publiques.

Dans l’univers des blockchains, cela signifierait la possibilité de vider n’importe quel compte dont la clé publique a été révélée (c’est-à-dire presque tous les comptes ayant déjà effectué une transaction). Bitcoin, Ethereum, mais aussi la majorité des protocoles Layer 2 et des bridges seraient concernés. La menace n’est pas pour demain matin, mais elle n’est clairement plus cantonnée aux laboratoires de recherche fondamentale.

Quelques chiffres qui font réfléchir :

  • En 2025, plusieurs fabricants ont annoncé des processeurs quantiques dépassant 1 000 qubits physiques.
  • Google et IBM prévoient des machines « utiles » (error-corrected) entre 2030 et 2035 selon les projections les plus optimistes.
  • La NSA recommande déjà depuis 2024 le passage à des algorithmes post-quantiques pour les systèmes critiques.

Face à cette accélération, attendre passivement serait irresponsable. C’est exactement le message que la Fondation Ethereum veut faire passer.

La création officielle d’une « Post Quantum team »

Justin Drake ne s’est pas contenté d’un simple tweet. Il a détaillé la décision stratégique prise au plus haut niveau de la Fondation : la sécurité post-quantique (souvent abrégée PQ) devient une priorité majeure pour les années à venir. Après plusieurs années de travaux discrets, l’EF officialise et amplifie ses efforts.

L’équipe nouvellement créée sera co-dirigée par deux profils déjà bien connus dans l’écosystème technique francophone : Thomas Coratger et Emile (co-créateurs du projet leanVM). Leur feuille de route se divise clairement en deux horizons temporels.

Court terme : protéger les utilisateurs actuels

La première urgence concerne les fonds déjà existants. Même si un ordinateur quantique cryptographiquement significatif n’apparaît pas avant plusieurs années, il existe un risque dit « harvest now, decrypt later » : des attaquants pourraient dès aujourd’hui collecter massivement des clés publiques (via des transactions ou des dumps de mempool) dans l’espoir de les casser plus tard.

Pour contrer cela, plusieurs chantiers sont déjà à l’étude :

  • Promotion massive des portefeuilles à adressage furtif (stealth addresses) et des schémas de signature dont la clé publique n’est révélée qu’au moment de la dépense.
  • Introduction de mécanismes d’alerte et de migration proactive pour les comptes vulnérables.
  • Meilleure éducation et incitations économiques pour que les utilisateurs adoptent dès maintenant des pratiques plus sûres face au risque quantique.

Ces mesures ne nécessitent pas de hard fork immédiat, mais elles demandent une coordination importante entre les développeurs d’infrastructures (wallets, Layer 2, exchanges) et la communauté.

« Nous ne pouvons pas attendre que la menace soit là pour commencer à bouger. Le jour où un ordinateur quantique suffisant existera, il sera trop tard pour migrer plusieurs milliards de dollars en toute sécurité. »

Justin Drake – Ethereum Foundation

Long terme : réinventer la cryptographie du protocole

La seconde partie de la stratégie est beaucoup plus ambitieuse : faire évoluer le cœur même du protocole Ethereum vers des primitives cryptographiques résistantes aux attaques quantiques. Plusieurs familles d’algorithmes sont aujourd’hui considérées comme prometteuses par le NIST (National Institute of Standards and Technology) :

  • Signatures basées sur les réseaux (lattice-based) : Dilithium, Falcon
  • Signatures basées sur les codes : Classic McEliece
  • Signatures basées sur les hash (hash-based) : SPHINCS+

Ces algorithmes ont l’avantage d’être considérés comme sûrs même face à un attaquant quantique disposant de ressources très importantes. Cependant, ils présentent tous des compromis :

  • Taille des signatures beaucoup plus importante (souvent 1 à 10 ko au lieu de ~65 octets pour ECDSA)
  • Temps de vérification plus long
  • Complexité accrue pour les preuves ZK

C’est précisément sur ce dernier point que l’équipe PQ d’Ethereum concentre une partie importante de ses recherches. Les zk-SNARKs et zk-STARKs actuels reposent en grande partie sur des hypothèses cryptographiques non post-quantiques. Les faire évoluer demandera des années de travail.

Le Prix Poseidon : 1 million de dollars pour accélérer la recherche

Pour stimuler la communauté scientifique et les équipes de recherche indépendantes, la Fondation Ethereum lance le Prix Poseidon. Doté d’un million de dollars, ce challenge récompense les avancées significatives sur la fonction de hachage Poseidon.

Pourquoi Poseidon ? Cette fonction, conçue spécifiquement pour être efficace dans les circuits zk-SNARKs, est déjà largement utilisée dans plusieurs projets ZK (Semaphore, Nocturne, Polygon Miden, etc.). La rendre pleinement post-quantique (ou trouver une alternative aussi performante) est considéré comme un levier stratégique majeur pour l’avenir d’Ethereum.

Les critères attendus pour le Prix Poseidon incluent notamment :

  • Résistance prouvée aux attaques quantiques
  • Performance dans les circuits arithmétiques
  • Sécurité contre les attaques classiques (différentielles, algébriques…)
  • Facilité d’implémentation et d’audit

Ce genre d’initiative n’est pas nouveau pour Ethereum. On se souvient du succès des challenges Zcash pour les zk-SNARKs ou des compétitions visant à casser des primitives. Le Prix Poseidon montre que la Fondation est prête à mettre les moyens financiers nécessaires pour attirer les meilleurs cerveaux sur le sujet.

Et les autres blockchains dans tout ça ?

Si Ethereum est parmi les premiers à institutionnaliser une équipe dédiée, il n’est pas le seul à s’inquiéter. Bitcoin Core discute depuis plusieurs années de l’introduction éventuelle de signatures post-quantiques via un soft-fork (BIP-340 → BIP post-quantique). Solana, grâce à son runtime très performant, pourrait théoriquement intégrer plus rapidement de nouveaux schémas de signature. Mais aucun projet n’a pour l’instant annoncé une équipe à temps plein sur le sujet.

Cette avance d’Ethereum pourrait donc se transformer en avantage compétitif majeur si la transition quantique devient réellement critique dans les 5 à 10 prochaines années.

Que peuvent faire les utilisateurs dès aujourd’hui ?

Même si la menace reste lointaine, plusieurs réflexes simples permettent déjà de réduire considérablement le risque :

  • Utiliser des portefeuilles qui minimisent l’exposition de la clé publique (ex : account abstraction, stealth addresses)
  • Préférer les adresses qui n’ont jamais été utilisées pour recevoir des fonds (fresh addresses)
  • Éviter de réutiliser la même adresse Ethereum pour de multiples transactions importantes
  • Staker via des pools ou des Lido plutôt que directement depuis une adresse exposée
  • Surveiller les annonces officielles de la Fondation Ethereum sur le sujet

Ces gestes, s’ils deviennent des standards communautaires, permettront de réduire drastiquement la surface d’attaque « harvest now, decrypt later ».

Conclusion : l’importance d’anticiper

La création d’une équipe post-quantique dédiée au sein de la Fondation Ethereum n’est pas un simple coup de communication. C’est le signe que l’écosystème le plus utilisé au monde pour la DeFi, les NFT, les Layer 2 et les applications Web3 prend très au sérieux une menace qui pourrait, à terme, remettre en cause les fondations mêmes de la sécurité blockchain.

Entre mesures d’urgence pour protéger les fonds existants et refonte profonde du protocole pour les dix prochaines années, Ethereum montre qu’il veut rester en avance sur les évolutions technologiques — même celles qui viennent d’un domaine aussi éloigné (en apparence) que la physique quantique.

Reste maintenant à savoir si la communauté suivra, si les développeurs d’infrastructures joueront le jeu et surtout, à quelle vitesse les ordinateurs quantiques réellement dangereux progresseront. Une chose est sûre : sur ce sujet, mieux vaut être trop tôt que trop tard.

Et vous, anticipez-vous déjà la transition post-quantique dans votre gestion de portefeuille ?

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