Imaginez un instant : on vous promet une révolution capable de rendre les services financiers accessibles à tous, partout sur la planète, sans intermédiaires, sans discrimination, sans passeport parfois impossible à obtenir. On vous vend l’idée d’une finance ouverte 24h/24, sans visa bancaire, sans compte refusé pour des raisons obscures. Cette promesse, c’est celle de la DeFi depuis ses débuts.
Et pourtant, après plusieurs années d’expériences fulgurantes, de milliards investis et de protocoles sophistiqués, force est de constater une réalité bien plus nuancée, pour ne pas dire décevante sur ce point précis : la finance décentralisée n’a pas remplacé la finance traditionnelle. Elle s’est largement contentée… de s’installer confortablement dessus.
Quand la révolution devient une simple couche de vernis
Le constat peut sembler brutal, presque provocateur. Pourtant il s’impose quand on regarde froidement les infrastructures qui font réellement tourner l’écosystème DeFi aujourd’hui en 2026.
Presque tout ce qui fait battre le cœur de la DeFi repose encore sur des piliers éminemment centralisés et traditionnels. C’est une dépendance structurelle, pas un simple détail technique passager.
Les stablecoins : le sang de la DeFi… et son talon d’Achille
Regardons d’abord le cas des stablecoins, véritable carburant de l’ensemble de l’écosystème décentralisé. USDT, USDC, DAI dans une moindre mesure, PYUSD, et la liste s’allonge : la très grande majorité des dollars numériques circulant sur Ethereum, Solana, Tron, Base ou Arbitrum reste adossée à… des dépôts bancaires classiques, des bons du Trésor américain, ou des équivalents très traditionnels.
Ces réserves sont détenues par des entités régulées, souvent aux États-Unis, parfois à Hong Kong ou ailleurs, mais toujours dans le giron du système bancaire classique. Quand une banque tousse, quand un régulateur tousse plus fort encore, quand les taux changent brutalement : ce sont les stablecoins et donc la DeFi qui toussent en premier.
La DeFi n’a pas créé une nouvelle monnaie stable. Elle a surtout créé une interface plus sexy pour accéder à des dollars traditionnels numérisés.
Cette phrase résume assez bien la situation actuelle.
Les points d’entrée et de sortie : les gardiens du portail
Vous voulez entrer dans la DeFi ? Il vous faut presque toujours passer par une rampe d’accès fiat → crypto (on-ramp). Qui contrôle ces rampes dans la très grande majorité des cas ? Des entreprises régulées, soumises à KYC/AML, souvent basées dans des juridictions précises : Coinbase, Binance, Kraken, MoonPay, Ramp, Sardine, etc.
Et pour sortir ? Même chose. Les off-ramps les plus liquides et les plus utilisés restent eux aussi régulés. Résultat : si vous êtes dans un pays où les exchanges centralisés sont interdits, bloqués ou extrêmement compliqués… vous êtes de facto exclu de la DeFi, même avec le meilleur wallet auto-custodial du monde.
Les barrières invisibles qui bloquent l’accès réel :
- KYC obligatoire sur la plupart des on/off-ramps
- Blocage géographique (pays sous sanctions ou liste grise)
- Cartes bancaires refusées dans certains pays émergents
- Frais prohibitifs quand on passe par des méthodes alternatives
- Risque de gel de compte même après dépôt réussi
Ces points de friction ne sont pas des bugs. Ce sont des choix architecturaux assumés pour des raisons de survie réglementaire et de facilité d’exécution.
Prix, liquidité, oracles : la dépendance silencieuse
Même les données les plus cruciales — les prix — proviennent encore majoritairement de sources centralisées. Les oracles les plus utilisés (Chainlink inclus dans beaucoup de cas critiques) agrègent des données provenant en grande partie… de CEX. Quand Binance, Coinbase ou OKX ont des problèmes de liquidité ou des écarts momentanés, l’ensemble de la DeFi peut dérailler temporairement.
La liquidité elle-même ? Elle provient très majoritairement de gros acteurs institutionnels et de market-makers traditionnels qui opèrent aussi bien sur les marchés centralisés que décentralisés. Quand ces acteurs se retirent ou deviennent frileux (cycle baissier, resserrement réglementaire, crise macro), la DeFi se vide très rapidement.
Le vrai problème des non-bancarisés : pas les produits, mais les fondations
On répète souvent que des milliards de personnes sont non-bancarisées et que la DeFi va enfin leur apporter des services financiers. C’est séduisant… mais extrêmement réducteur.
Être non-bancarisé, ce n’est pas principalement manquer d’un yield farm à 25% APY ou d’un DEX avec 0.01% de frais. C’est manquer de :
- connexion internet fiable et abordable
- électricité stable
- smartphone relativement récent et sécurisé
- système d’identité reconnu et utilisable
- moyen d’acquérir des crypto-actifs sans passer par une banque
- protection réelle en cas d’erreur, d’arnaque ou de perte de clés
- recours légal quand les choses tournent mal
Or la DeFi, dans sa forme actuelle, suppose implicitement que tous ces prérequis existent déjà. C’est le cas pour la majorité des utilisateurs actuels (principalement occidentaux, technophiles, déjà bancarisés). Ce n’est absolument pas le cas pour la majorité de la population mondiale réellement exclue du système financier classique.
La DeFi actuelle optimise pour les personnes qui ont déjà accès au système. Elle n’a pas encore vraiment commencé à construire pour celles qui n’y ont pas accès.
Cette phrase résume l’essentiel du débat actuel.
Les prochaines frontières (les vraies) de la DeFi
Si la DeFi veut vraiment tenir sa promesse révolutionnaire, elle devra s’attaquer à des chantiers beaucoup moins glamour que les nouveaux DEX perpétuels ou les vaults auto-composés. Parmi les chantiers les plus urgents et les plus difficiles :
- Création de véritables systèmes d’identité décentralisée résistants à la censure et utilisables sans état-nation
- Développement de rails d’acquisition de crypto sans fiat bancaire (P2P physique, cash-in via commerçants locaux, minage communautaire, etc.)
- Solutions de custody ultra-simplifiées et sécurisées pour les non-techniciens
- Mécanismes sociaux robustes de récupération de fonds en cas de perte
- Systèmes de crédit basés sur la réputation on-chain et non sur un historique bancaire classique
- Infrastructures de paiement réellement résistantes aux coupures internet (mesh networks, satellite, etc.)
Ces sujets sont connus depuis longtemps. Mais ils avancent très lentement car ils sont :
- techniquement très complexes
- peu attractifs pour lever des fonds rapidement
- peu susceptibles de faire x100 sur un token en 3 mois
- politiquement et réglementairement risqués
- exigeant souvent une présence physique dans les pays cibles
Conclusion : la maturité passera par l’honnêteté
La DeFi n’a pas échoué. Elle a simplement fait ce que toute industrie technologique fait dans sa phase de croissance : elle a suivi le chemin de la moindre résistance, là où le capital, les compétences et les utilisateurs se trouvaient déjà.
Mais la maturité, la vraie, celle qui permet de changer le monde et pas seulement de faire du trading plus efficace, passera par un changement de paradigme profond : sortir de la boucle confortable des interactions avec TradFi pour aller construire là où TradFi n’existe tout simplement pas.
Construire des rails, pas des wrappers. Construire des fondations, pas des étages supplémentaires.
Tant que ce basculement n’aura pas lieu, la DeFi restera ce qu’elle est majoritairement devenue en 2026 : un système financier parallèle ultra-efficace… pour ceux qui étaient déjà dans le système initial.
La révolution promise est toujours possible. Mais elle exigera beaucoup plus de courage, de patience et de réalisme que ce que nous avons montré collectivement jusqu’ici.
Et vous, pensez-vous que la DeFi finira par vraiment s’attaquer à ces infrastructures de base, ou restera-t-elle une optimisation brillante pour les déjà-connectés ?
