Imaginez un instant que votre salaire du mois perde plus de la moitié de sa valeur en moins de trois semaines. Que le prix du pain, de l’essence, des médicaments s’envole plusieurs fois par jour. Que votre épargne de toute une vie ne vous permette plus d’acheter ne serait-ce qu’un billet d’avion pour quitter le pays. C’est la réalité brutale que vivent des millions d’Iraniens en ce début d’année 2026.
Le rial, cette monnaie que l’on pensait déjà au plus bas, a franchi des seuils inimaginables sur le marché parallèle. Et dans ce chaos monétaire, une lueur inattendue apparaît pour beaucoup : Bitcoin. Jamais peut-être la célèbre cryptomonnaie n’a autant incarné, pour toute une population, l’espoir d’échapper à l’effondrement total de leur système financier.
Quand une monnaie nationale s’évapore sous les yeux de ses citoyens
Nous sommes le 14 janvier 2026 et les chiffres qui circulent sur les canaux Telegram iraniens font froid dans le dos. Le taux informel du dollar américain oscille entre 1,35 et 1,45 million de rials. Oui, vous avez bien lu : un million et demi de rials pour un seul billet vert sur le marché noir.
Pour donner une idée de l’ampleur de la dépréciation, rappelons que début 2021, ce même taux se situait autour de 250 000 rials pour 1 USD. En cinq ans, le rial a perdu environ 80 % de sa valeur face au dollar… et l’année 2026 semble partie pour accélérer dramatiquement le mouvement.
Les causes profondes d’un effondrement annoncé
L’histoire de la chute du rial ne date pas d’hier, mais plusieurs éléments se sont combinés en 2025 pour créer la tempête parfaite :
- Rétablissement des sanctions globales de l’ONU en septembre 2025 après l’échec définitif des négociations sur le nucléaire
- Chute du prix du baril de Brent sous les 62 $ pendant de longues périodes en 2025
- Seuil de rentabilité budgétaire du gouvernement iranien situé autour de 165-170 $ le baril
- Contrôle croissant des Gardiens de la Révolution sur l’économie réelle (pétrole, télécoms, construction, import-export)
- Corruption systémique et fuite massive des capitaux
- Hyper-inflation structurelle entretenue par le financement monétaire du déficit
Cette combinaison infernale a créé un cercle vicieux : moins de devises → moins d’importations → pénuries → hausse des prix → dépréciation accélérée du rial → fuite vers les devises fortes et les cryptomonnaies → encore moins de confiance dans la monnaie nationale.
« Quand votre monnaie perd 10 à 15 % par semaine, vous ne faites plus d’épargne, vous faites de la survie financière. »
Un commerçant du bazar de Téhéran, janvier 2026
Du Grand Bazar au soulèvement national
Tout a commencé fin décembre 2025 dans l’enceinte mythique du Grand Bazar de Téhéran. Ces commerçants, historiquement plutôt proches du pouvoir, ont déclenché une grève quasi-totale pour protester contre l’impossibilité d’importer des marchandises à un prix prévisible.
Ce qui devait rester une contestation corporatiste a très rapidement muté. Les mots d’ordre ont évolué en quelques jours : on ne réclame plus seulement des facilités d’importation, on demande la tête du régime.
Ce qui frappe les observateurs cette fois-ci :
- L’union de classes sociales très différentes (étudiants, ouvriers, petits commerçants, classes moyennes urbaines)
- La participation visible de nombreuses femmes, même dans les villes les plus conservatrices
- L’absence quasi-totale de leaders identifiables ou d’organisations structurées
- La radicalité des slogans : on ne demande plus de réformes, on demande la fin du Guide Suprême
La réponse du pouvoir n’a pas tardé : coupures internet quasi-totales dans plusieurs provinces, déploiement massif des forces du Bassidj et des Gardiens de la Révolution, arrestations par milliers. Les chiffres officieux des ONG parlent de 600 à plus de 2 000 morts en trois semaines. Des chiffres qui, même s’ils sont contestés, témoignent de la violence inouïe de la répression.
Bitcoin : le thermomètre de la défiance absolue
Dans ce contexte de chaos monétaire, un indicateur parle plus fort que tous les discours officiels : le prix du Bitcoin exprimé en rials.
Le 8 janvier 2026, 1 BTC valait environ 95 milliards de rials sur les plateformes P2P les plus utilisées en Iran. Le 13 janvier, certains échanges locaux affichaient des pics à 630 milliards de rials, soit une multiplication par plus de 6 en moins d’une semaine.
Cette envolée n’est pas liée à une hausse du Bitcoin en dollars (qui se maintenait plutôt autour de 92-96k USD), mais bien à l’effondrement simultané du rial. En d’autres termes : la valeur du Bitcoin en monnaie locale est devenue le baromètre le plus fiable de la destruction de la confiance dans la monnaie nationale.
Pourquoi les Iraniens se ruent-ils vers Bitcoin spécifiquement ?
Plusieurs raisons expliquent cette préférence marquée pour Bitcoin plutôt que pour d’autres cryptomonnaies ou même pour l’or physique :
- Très forte reconnaissance de la marque Bitcoin en Iran (plus que n’importe quelle autre crypto)
- Possibilité de transferts internationaux sans intermédiaire bancaire
- Réseau extrêmement décentralisé et difficilement bloquable
- Liquidité importante sur les plateformes P2P locales (notamment via Telegram)
- Perception de Bitcoin comme “or numérique” résistant à l’inflation
- Historique déjà long de résistance aux tentatives de censure gouvernementale
Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas seulement les jeunes technophiles qui utilisent Bitcoin. De nombreux commerçants du bazar, des médecins, des ingénieurs, des retraités convertissent désormais une partie significative de leurs revenus en BTC dès qu’ils le peuvent.
Les stablecoins entrent aussi dans la danse
Si Bitcoin sert souvent de réserve de valeur et de moyen de sortie du rial, les stablecoins (principalement USDT et dans une moindre mesure USDC) sont devenus l’outil numéro un pour les transactions du quotidien et les transferts internationaux.
Les raisons sont simples :
- Volatilité quasi-nulle (très importante quand on doit payer son loyer ou ses factures)
- Frais de transaction très faibles sur TRON et parfois sur Ethereum L2
- Très grande liquidité dans la région
- Possibilité d’obtenir rapidement du cash physique via les très nombreux changeurs locaux
Des estimations circulent (très difficiles à vérifier) selon lesquelles plus de 40 % des transactions commerciales importantes entre l’Iran et ses partenaires (Chine, Turquie, Émirats, Irak) se feraient désormais en USDT plutôt qu’en devises officielles.
Et maintenant ? Scénarios pour les six prochains mois
À l’heure où ces lignes sont écrites, plusieurs trajectoires semblent possibles :
- Scénario 1 – Répression réussie et dollarisation rampante : le pouvoir écrase la contestation comme en 2019 et 2022, mais le rial ne se relève jamais vraiment. L’économie s’informatise fortement autour des cryptomonnaies et du dollar parallèle.
- Scénario 2 – Concessions économiques majeures : le régime lâche du lest sur le plan économique (libéralisation contrôlée, lutte anti-corruption spectaculaire) pour calmer la rue tout en gardant le pouvoir politique.
- Scénario 3 – Effondrement du système actuel : la contestation ne faiblit pas, des fissures apparaissent dans l’appareil sécuritaire, et une transition chaotique s’amorce (avec tous les risques que cela comporte dans une région aussi explosive).
Quelle que soit l’issue, une chose semble acquise : le contrat social autour de la monnaie nationale est rompu. La confiance ne se restaure pas en quelques mois après un tel choc.
Leçons universelles d’une crise monétaire extrême
La situation iranienne, aussi dramatique soit-elle, nous renvoie des signaux forts sur la nature profonde de la confiance monétaire à l’ère numérique :
- Quand la confiance disparaît complètement, aucune mesure technique (suppression de zéros, nouvelle série de billets, etc.) ne peut la restaurer rapidement
- Les réseaux décentralisés deviennent des alternatives sérieuses dès lors que les infrastructures traditionnelles sont perçues comme hostiles
- La vitesse de la perte de confiance peut être exponentielle dans un environnement connecté
- La résilience d’une cryptomonnaie se mesure aussi à sa capacité à servir de refuge dans les pires crises géopolitiques
- Les stablecoins remplissent désormais une fonction que remplissait autrefois le dollar en cash dans les économies en hyperinflation
L’Iran 2026 pourrait bien devenir une étude de cas majeure pour les économistes, les politologues et surtout pour toute personne s’intéressant au futur de la monnaie à l’ère numérique.
Car au fond, la question n’est peut-être plus de savoir si les cryptomonnaies vont remplacer les monnaies fiat… mais plutôt de savoir à quelle vitesse elles deviennent l’ultime planche de salut quand les monnaies fiat s’effondrent.
Et cette question-là, les Iraniens n’ont plus besoin de la poser en théorie. Ils la vivent, minute après minute, rial après rial.
À suivre, évidemment, dans les semaines et mois qui viennent.
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