Imaginez un instant : vous possédez un appartement à Shanghai, et d’un simple clic, vous le transformez en tokens échangeables partout dans le monde contre des stablecoins. Plus besoin de passer par les banques, plus de contrôles tatillons sur les mouvements de capitaux. Cette vision, qui fait rêver la planète DeFi depuis plusieurs années, vient de prendre un sérieux coup dans l’aile. Pékin a décidé de fermer brutalement la porte à cette révolution.
En ce début janvier 2026, la Chine renforce son arsenal répressif et cible nommément les Real World Assets (RWA). Ce qui était encore toléré dans une zone grise devient explicitement illégal. Le message est limpide : la tokenisation des actifs réels menace la stabilité financière du pays, et cela ne passera pas.
La Chine déclare la guerre ouverte à la tokenisation des RWA
Le ton est monté d’un cran. Finies les demi-mesures ou les interprétations floues. Sept grandes associations sectorielles chinoises – banque, valeurs mobilières, fonds d’investissement, paiement, internet finance, entre autres – ont publié conjointement un document choc début décembre 2025. Intitulé « Conseils sur les risques liés à la prévention des activités illégales impliquant des monnaies virtuelles », il entre en vigueur dès maintenant.
Pour la première fois, les RWA sont clairement cités et assimilés à des pratiques illégales, au même titre que les « aircoins » sans valeur ou les pyramides de Ponzi. Tokeniser de l’immobilier, des obligations d’État, des matières premières ou tout autre actif réel devient une activité financière non autorisée. Le régulateur ne laisse plus aucune ambiguïté.
« Toute tokenisation d’actifs réels permettant un transfert de valeur hors contrôle constitue une menace directe pour la stabilité monétaire nationale. »
Extrait traduit du document officiel chinois
Pourquoi cette offensive maintenant ?
La réponse tient en deux mots : fuite de capitaux. La Chine maintient depuis des années un contrôle strict des changes. Chaque citoyen n’a droit qu’à l’équivalent de 50 000 dollars par an pour sortir de l’argent du pays. Dans un contexte économique tendu – ralentissement de la croissance, crise immobilière persistante, dévaluations potentielles du yuan – les autorités craignent une hémorragie massive.
Les RWA représentent exactement ce cauchemar : une porte dérobée ultra-efficace. Un appartement, une usine, un portefeuille d’obligations peut être fractionné, tokenisé, puis échangé contre des cryptos stables hors de tout radar officiel. Le contrôle des changes devient alors une coquille vide.
Au-delà de l’aspect technique, c’est une question de souveraineté. Pékin refuse catégoriquement tout mécanisme qui pourrait affaiblir sa capacité à piloter l’économie, surtout en période d’incertitude géopolitique accrue.
Des mesures d’une portée inédite
Ce qui frappe dans cette nouvelle réglementation, c’est son caractère extraterritorial et sa sévérité envers tous les acteurs impliqués.
- Les citoyens chinois travaillant pour des projets RWA basés à l’étranger (Singapour, Dubaï, Hong Kong même) sont désormais pénalement responsables sur le sol chinois.
- La notion de « devrait savoir » est introduite : un développeur freelance, une agence marketing ou un influenceur qui collabore avec un protocole RWA est présumé connaître l’illégalité de l’activité.
- Aucune protection juridique offerte par une structure étrangère n’est reconnue pour les résidents chinois.
- Les plateformes, exchanges ou protocoles facilitant de telles opérations s’exposent à des blocages et poursuites.
Cette approche « zéro tolérance » vise à assécher complètement l’écosystème RWA côté chinois, même à distance.
Les activités désormais explicitement interdites en Chine :
- Émission de tokens adossés à des actifs réels (immobilier, obligations, commodities)
- Trading ou custody de tels tokens
- Prestation de services (marketing, développement, influence) pour des projets RWA
- Utilisation de RWA comme collatéral dans des protocoles DeFi
Hong Kong, l’espoir déçu
Beaucoup d’observateurs misaient sur Hong Kong comme cheval de Troie. La région administrative spéciale a adopté une régulation crypto plutôt favorable ces dernières années : licences pour exchanges, ETF Bitcoin et Ethereum spot, projets pilotes de stablecoin. On imaginait une contagion positive vers le continent.
C’était sans compter sur la détermination de Pékin. Les nouvelles directives s’appliquent bel et bien aux résidents de Chine continentale, même s’ils passent par Hong Kong. Et les autorités centrales ont récemment réaffirmé que l’interdiction nationale des cryptomonnaies reste totale et sera appliquée plus strictement que jamais.
Le rêve d’une Chine crypto-friendly via Hong Kong s’éloigne définitivement.
Quel impact sur l’écosystème mondial des RWA ?
La tokenisation des actifs réels connaît une croissance explosive depuis 2024. BlackRock, Fidelity, Franklin Templeton, tous les géants de Wall Street se positionnent. Le marché total des RWA tokenisés dépasse déjà les 15 milliards de dollars fin 2025, avec des projections folles : plusieurs trillions d’ici 2030 selon certains analystes.
La Chine représentait un potentiel colossal. Un marché immobilier de plusieurs dizaines de milliers de milliards, une population de 1,4 milliard d’habitants, une classe moyenne avide de diversification. Beaucoup de protocoles DeFi avaient misé sur une ouverture progressive.
Cette porte qui se referme brutalement force une réorientation stratégique majeure.
- Les États-Unis deviennent le terrain de chasse prioritaire, malgré un cadre réglementaire encore flou sous l’administration Trump.
- L’Europe, avec MiCA pleinement en vigueur en 2026, offre un cadre clair même s’il est strict.
- Les hubs comme Singapour, Dubaï ou la Suisse restent attractifs mais ne compensent pas la perte du marché chinois.
- Certaines blockchains spécialisées RWA (Ondo, Centrifuge, TokenFi) vont devoir redoubler d’efforts marketing ailleurs.
À court terme, on peut s’attendre à une consolidation du secteur : moins d’euphorie, plus de prudence. Les valorisations des tokens liés aux RWA pourraient corriger temporairement.
La tokenisation est-elle vraiment une menace ?
Du point de vue chinois, oui, sans aucun doute. Toute innovation permettant de contourner le contrôle des capitaux est perçue comme une arme potentielle contre la stabilité du système.
Mais à l’échelle globale, les RWA représentent surtout une immense opportunité : démocratisation de l’accès à des actifs traditionnellement réservés aux institutionnels, liquidité 24/7, fractionalisation, réduction des intermédiaires et des frais.
Des expériences réussies existent déjà : tokenisation de treasuries américaines (plus de 2 milliards de dollars), immobilier fractionné aux États-Unis ou en Europe, or tokenisé, dette privée… Tout cela fonctionne et attire des milliards.
« Exclure un milliard d’individus du futur de la finance tokenisée est une perte immense pour tout le monde, y compris pour la Chine à long terme. »
Observation d’un analyste DeFi anonyme
Paradoxalement, cette répression pourrait accélérer l’innovation ailleurs. Quand une porte se ferme, dix autres s’ouvrent souvent.
Et la DeFi dans tout ça ?
La finance décentralisée misait beaucoup sur les RWA pour passer à l’âge adulte. Les stablecoins algorithmiques ont montré leurs limites, les rendements purement spéculatifs aussi. Les actifs réels apportaient la stabilité et l’adossement nécessaire pour attirer les institutionnels en masse.
Sans la Chine, la route est plus longue, mais pas bloquée. Les volumes sur les grands protocoles RWA (Ondo Finance, Maple, Centrifuge) continuent de croître rapidement en Occident. Les ETF crypto approuvés aux États-Unis ouvrent aussi la voie à des produits hybrides.
La DeFi va devoir prouver qu’elle peut mûrir sans le plus grand marché du monde. Un défi de taille, mais aussi une opportunité de se concentrer sur des juridictions plus accueillantes et des cas d’usage solides.
Vers un monde crypto bipolaire ?
Cette décision chinoise accentue la fracture déjà visible : d’un côté, un bloc autoritaire fermant la porte aux innovations décentralisées jugées dangereuses ; de l’autre, un Occident (États-Unis en tête sous Trump) qui semble prêt à embrasser Bitcoin et potentiellement les RWA comme outils stratégiques.
On avait déjà la guerre froide des stablecoins (USDC/USDT vs yuan numérique). Voici maintenant celle des actifs tokenisés. La Chine développe son propre écosystème fermé autour du e-CNY et de blockchains permissionnées, pendant que le reste du monde explore la tokenisation ouverte.
À long terme, deux modèles vont coexister et rivaliser. L’histoire nous dira lequel l’emporte en termes d’adoption et d’efficacité.
Conclusion : un coup dur, mais pas fatal
La Chine vient d’envoyer un signal fort : la technologie blockchain oui, mais uniquement sous contrôle total de l’État. Les RWA, par leur nature décentralisée et transfrontalière, ne rentrent pas dans ce cadre.
Pour l’écosystème crypto mondial, c’est une mauvaise nouvelle à court terme. Le potentiel chinois était immense. Mais l’histoire de Bitcoin et des cryptomonnaies nous a appris une chose : plus on tente de les étouffer, plus elles trouvent des chemins détournés pour prospérer.
La tokenisation des actifs réels continuera son ascension en 2026 et au-delà, portée par les institutionnels occidentaux et les juridictions favorables. La Chine, elle, risque de prendre du retard sur cette révolution financière majeure. L’avenir nous dira si ce choix était sage ou s’il s’agit d’une occasion manquée historique.
Une chose est sûre : le débat autour des RWA ne fait que commencer. Et il promet d’être passionnant.
