Imaginez un instant : vous êtes une grande institution financière avec des milliards de dollars immobilisés sur des comptes traditionnels. Vous souhaitez déplacer cet argent rapidement, à n’importe quelle heure, sans passer par les lenteurs habituelles des systèmes bancaires classiques. Et si la solution venait… de la blockchain ?
C’est exactement ce que vient d’annoncer l’une des plus grosses banques du monde. Le 9 janvier 2026, Bank of New York Mellon (BNY Mellon) a officialisé le lancement d’un service de dépôts tokenisés. Oui, vous avez bien lu : une banque vieille de plus de 240 ans se met à tokeniser ses propres dépôts.
La tokenisation arrive dans le giron des géants bancaires
Ce n’est plus une expérimentation réservée aux startups ou aux passionnés de DeFi. Nous parlons ici d’une infrastructure sérieuse, pensée pour les acteurs qui gèrent des centaines de milliards, voire des milliers de milliards de dollars.
BNY Mellon propose désormais à ses clients institutionnels de transformer leurs dépôts fiduciaires classiques en tokens numériques représentatifs de cette même liquidité, mais cette fois utilisables sur des rails blockchain.
« Nous voulons relier l’infrastructure bancaire de confiance aux rails numériques émergents, sans forcer les institutions à prendre des risques déraisonnables. »
Carolyn Weinberg, Chief Product & Innovation Officer chez BNY Mellon
Cette phrase résume parfaitement l’état d’esprit actuel du secteur : on ne détruit pas l’ancien monde, on le fait évoluer.
Mais concrètement, comment ça marche ?
Le principe est finalement assez simple (du moins sur le papier) : les fonds que vous détenez déjà chez BNY Mellon restent bien là, en dollars fiduciaires, sur les comptes réglementés de la banque. Rien ne change de ce côté-là.
En revanche, la banque émet un token numérique 1:1 adossé à ces dépôts. Ce token peut ensuite circuler sur une blockchain privée ou permissionnée, permettant des transferts quasi-instantanés, 24h/24 et 7j/7.
Les avantages revendiqués par BNY Mellon :
- Exécution en temps réel, même le week-end ou la nuit
- Réduction drastique des délais de règlement
- Possibilité d’utiliser ces tokens comme collatéral dans d’autres écosystèmes numériques
- Interopérabilité accrue avec les futures plateformes de tokenisation de titres
- Maintien total de la protection réglementaire bancaire
En clair : on garde toute la sécurité et la confiance apportées par une banque systémique américaine, mais on gagne la vitesse et la flexibilité du monde blockchain.
Un consortium impressionnant de premiers utilisateurs
Ce qui frappe dans cette annonce, c’est le calibre des acteurs déjà impliqués ou intéressés :
- Intercontinental Exchange (ICE)
- Citadel Securities
- DRW
- Ripple Prime (la branche prime brokerage de Ripple)
- Baillie Gifford (gestion d’actifs)
- Circle (émetteur d’USDC)
On retrouve ici un mélange assez rare entre acteurs traditionnels de la finance, spécialistes du trading haute fréquence, géants des infrastructures de marché et natifs crypto. C’est le signe que la convergence est vraiment en train de s’accélérer.
BNY Mellon n’est pas la première… mais elle change la donne
JPMorgan a ouvert la voie dès 2020 avec JPM Coin, utilisé aujourd’hui pour des paiements interbancaires quasi-instantanés entre clients corporate.
HSBC a également annoncé, courant 2025, qu’il comptait déployer massivement son offre de dépôts tokenisés dès 2026, notamment en Asie.
Mais l’arrivée de BNY Mellon est symboliquement très forte : la banque est le plus gros dépositaire d’actifs au monde, avec plus de 50 000 milliards de dollars sous custody. Quand elle bouge, tout le secteur regarde.
Pourquoi maintenant ? Le contexte 2026
Plusieurs éléments se combinent pour rendre cette annonce particulièrement pertinente en ce début d’année 2026 :
- Le vote récent du Genius Act aux États-Unis, qui clarifie et sécurise juridiquement la tokenisation d’actifs financiers
- La normalisation progressive des stablecoins institutionnels
- La pression concurrentielle des blockchains publiques performantes (Solana, Ethereum L2, etc.)
- La demande croissante pour des règlements T+0 ou même instantanés sur les marchés de capitaux
- L’explosion des projets de tokenisation de titres réels (RWA – Real World Assets)
Tous ces facteurs convergent vers un même besoin : disposer d’une monnaie de règlement numérique de confiance, adossée à du cash bancaire réel, et capable de circuler à la vitesse de la blockchain.
« Les dépôts tokenisés sont la rampe d’accès indispensable pour que la tokenisation des titres devienne réalité à grande échelle. »
Un cadre dirigeant anonyme d’une grande banque américaine
En d’autres termes : sans argent numérique bancaire fiable et instantané, impossible de régler en temps réel l’achat d’une action tokenisée, d’un fonds immobilier tokenisé ou d’une obligation verte numérique.
Les implications pour le futur de la finance
Si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, voici ce que pourrait changer l’adoption massive de dépôts tokenisés par les grandes banques :
- Une diminution très importante des frictions sur les marchés financiers
- Une ouverture possible vers des horaires de marché 24/7
- Une meilleure intégration entre finance traditionnelle et finance décentralisée
- Une concurrence accrue sur les services de custody et de règlement
- Une pression sur les stablecoins privés pour qu’ils deviennent encore plus transparents et réglementés
Mais attention : cela ne signifie pas la fin des stablecoins décentralisés ou des cryptomonnaies natives. Au contraire, la coexistence de plusieurs types de monnaies numériques semble être le scénario le plus probable à moyen terme.
Coexistence probable des différentes formes de monnaie numérique en 2026-2030 :
- Monnaies de banque centrale numériques (CBDC)
- Stablecoins réglementés émis par des non-banques (USDC, EURC…)
- Dépôts tokenisés émis directement par les banques commerciales
- Stablecoins décentralisés surcollatéralisés (DAI, crvUSD…)
- Cryptomonnaies natives (BTC, ETH, SOL…)
Les défis qui restent à relever
Malgré l’enthousiasme légitime, plusieurs obstacles techniques, réglementaires et opérationnels demeurent :
- Interopérabilité entre les différentes blockchains utilisées
- Gestion des risques de cybersécurité sur les clés et smart contracts
- Harmonisation réglementaire internationale (Europe vs USA vs Asie)
- Formation massive des équipes internes des institutions
- Coût de migration des systèmes legacy
Ces défis sont réels, mais ils ne semblent plus insurmontables. L’élan est clairement lancé.
Et la France dans tout ça ?
Si les États-Unis avancent à grands pas, l’Europe n’est pas en reste. Plusieurs grandes banques françaises et européennes travaillent déjà sur des projets pilotes similaires, souvent en partenariat avec des acteurs comme Société Générale (via SG-FORGE) ou BNP Paribas.
Le cadre MiCA, pleinement opérationnel depuis fin 2024, offre d’ailleurs un environnement juridique relativement clair pour ce type d’initiative, même s’il reste plus strict que le nouvel écosystème américain post-Genius Act.
On peut donc raisonnablement penser que les dépôts tokenisés européens arriveront dans les 12 à 24 prochains mois, probablement avec une approche plus conservatrice au départ.
Conclusion : la finance de demain se dessine aujourd’hui
L’annonce de BNY Mellon n’est pas un feu d’artifice médiatique. C’est une étape supplémentaire, mais très significative, dans la convergence inéluctable entre le monde bancaire traditionnel et les technologies distribuées.
Nous ne sommes plus dans la phase « peut-être que ça marchera un jour ». Nous sommes entrés dans la phase « ça marche déjà, et les plus gros joueurs sont en train de l’adopter ».
Reste maintenant à voir à quelle vitesse cette infrastructure se déploiera, et surtout comment les différents acteurs (banques, fintechs, blockchains publiques, régulateurs) vont réussir à coopérer… ou à se concurrencer.
Une chose est sûre : en ce mois de janvier 2026, la finance traditionnelle a clairement décidé de mettre son argent… là où se trouve la blockchain.
Et vous, comment voyez-vous l’évolution de la tokenisation bancaire dans les prochaines années ?
