Et si deux sociétés qui semblent se disputer le même argent des investisseurs étaient en réalité en train d’agrandir la pièce plutôt que de se la voler ? C’est exactement le pari que Michael Saylor a formulé le 30 septembre 2026 : Strategy et Strive peuvent se concurrencer sur le capital, tout en faisant grandir ensemble le marché des titres privilégiés adossés au Bitcoin. L’idée paraît contre-intuitive. Elle mérite d’être dépliée sans jargon inutile, avec les chiffres, les réserves, les dividendes et les risques qui l’accompagnent.
Deux émetteurs, un même pari sur le crédit Bitcoin
Le message de Saylor n’est pas un appel à la fusion. Il décrit un écosystème naissant. D’un côté, le Bitcoin est présenté comme un capital numérique. De l’autre, des titres privilégiés perpétuels comme STRC chez Strategy et SATA chez Strive deviennent, selon son vocabulaire, du crédit numérique. Les actions ordinaires MSTR et ASST relèvent, toujours selon cette grille, de l’équité numérique. Ces étiquettes ne sont pas des classes réglementaires. Ce sont des outils de communication. Ils servent à faire comprendre qu’une entreprise peut détenir du Bitcoin et, en parallèle, vendre à des investisseurs un flux de revenus plus proche d’une obligation que d’une action classique.
La logique tient en une phrase : le vrai concurrent n’est pas l’autre société Bitcoin, c’est l’océan des marchés traditionnels. SIFMA valorise la capitalisation mondiale des actions à 157,8 billions de dollars fin 2025 et l’encours mondial de la dette à 160,7 billions. Une allocation de 0,1 % sur l’un ou l’autre de ces bassins représente environ 160 milliards. Face à ces masses, deux émetteurs de titres privilégiés Bitcoin ne se battent pas seulement l’un contre l’autre. Ils tentent d’attirer une fraction minuscule d’un univers beaucoup plus vaste.
Je veux que Strive et d’autres émetteurs bien gérés de crédit numérique réussissent, parce que plusieurs sociétés peuvent faire entrer de nouveaux capitaux et de nouveaux investisseurs dans des produits construits autour du Bitcoin.
Michael Saylor
Pourquoi un nouvel investisseur peut servir les deux camps
Le raisonnement de Saylor est pédagogique autant que financier. Un investisseur qui apprend à lire un titre privilégié lié au Bitcoin, à comparer un rendement, une liquidité, une réserve et un risque d’émetteur, devient ensuite plus à l’aise pour en évaluer un second. Plusieurs émetteurs crédibles peuvent donc produire davantage de recherche, davantage de carnets d’ordres et davantage d’attention institutionnelle. La concurrence pour un chèque donné reste réelle. L’apprentissage du marché, lui, peut être partagé.
Cela n’efface pas les différences. Strategy émet STRC. Strive émet SATA. Les deux sont des titres privilégiés perpétuels, mais leurs calendriers de dividende, leurs structures de passif et leurs décisions de gestion ne sont pas interchangeables. Un investisseur ne choisit pas un « concept Bitcoin ». Il choisit un émetteur, un coupon, une liquidité et une gouvernance.
Ce que le cadre de Saylor tente de distinguer
- Le Bitcoin comme réserve de valeur longue, sans coupon.
- Les titres privilégiés comme instruments de revenu, avec un dividende annoncé.
- Les actions ordinaires comme exposition au levier opérationnel et de marché.
- Les marchés actions et obligataires traditionnels comme véritables bassins de capitaux à capter.
Strive détient déjà du STRC : le lien n’est plus théorique
Le plus intéressant n’est pas le tweet. C’est le bilan. Strive a annoncé le 11 mars un achat de 50 millions de dollars de STRC, soit 500 000 actions au départ. L’objectif déclaré était d’allonger la réserve destinée au dividende de SATA jusqu’à 18 mois : douze mois en liquidités et six mois représentés par du STRC valorisé aux prix de marché. La société présentait ce titre comme un élément de réserve, tout en rappelant que la valeur de marché peut bouger.
La position n’a pas disparu. Un dépôt réglementaire du 28 septembre indique que Strive détenait 505 000 actions STRC au 25 septembre, pour une juste valeur d’environ 49,76 millions de dollars. Au même moment, la société détenait 27 462 BTC après l’achat de 1 107 BTC la semaine précédente. Autrement dit, un émetteur de crédit Bitcoin détient le titre d’un autre émetteur, tout en continuant d’accumuler du Bitcoin. Le récit de coexistence cesse d’être un slogan. Il apparaît dans les comptes.
Cette interconnexion a une double lecture. D’un côté, elle illustre une forme de confiance croisée dans la catégorie. De l’autre, elle crée une corrélation supplémentaire : si STRC souffre, une partie de la réserve de Strive souffre aussi. La diversification n’est jamais parfaite quand l’actif sous-jacent commun reste le Bitcoin et que les titres privilégiés du secteur bougent souvent ensemble.
Deux coupons différents, deux stratégies de marché
STRC verse actuellement 12 % annualisés, avec deux paiements en numéraire chaque mois. L’historique publié par Strategy montre deux versements de 0,50 dollar par action liés aux dates d’enregistrement de septembre. SATA affiche un rythme plus élevé : un dépôt indique que Strive a maintenu SATA à 13 % pour les périodes commençant le 1er octobre, avec un dividende versé chaque jour ouvré. L’écart de un point n’est pas cosmétique. Il parle de positionnement commercial, de perception du risque et de la volonté d’attirer des flux.
Strategy a aussi dépensé beaucoup d’argent pour soutenir STRC. Durant la semaine close le 27 septembre, la société a racheté environ 1,53 million d’actions STRC pour 151,7 millions de dollars, tout en achetant 1 665 BTC pour 142,7 millions. Sa position Bitcoin est montée à 847 666 BTC, pour un coût d’acquisition agrégé de 63,95 milliards de dollars. Ces rachats de titres privilégiés sous le montant déclaré de 100 dollars s’inscrivent dans une série de semaines où la société a utilisé de la trésorerie et des produits d’émission d’actions ordinaires pour rapprocher le cours de STRC de sa valeur faciale.
Saylor peut donc dire que davantage d’émetteurs sérieux finiront par faire baisser le coût de financement de toute la catégorie. Pour l’instant, cette promesse reste prospective. STRC a nécessité des hausses de dividende et des rachats tout au long de 2026. Le marché n’offre pas encore spontanément un financement bon marché. Il le négocie.
Le Bitcoin relie les entreprises sans annuler leurs risques
Le Bitcoin est l’actif commun. Si des achats d’entreprises contribuent à une adoption plus large et si le prix s’apprécie, d’autres détenteurs peuvent en bénéficier même s’ils n’ont pas exécuté l’ordre précis. Mais un achat corporatif n’est pas une garantie de hausse. Strategy et Strive restent exposées à une baisse du Bitcoin. Leurs titres privilégiés portent, en plus, un risque d’émetteur, un risque de dividende, un risque de liquidité et un risque de structure de capital.
Le stress de juin l’a rappelé. STRC et SATA ont connu des baisses brutales. La liquidité mince, l’effet de levier et la volatilité du Bitcoin ont pesé. Depuis, Strategy a augmenté ses réserves en dollars et racheté du STRC sous le pair. Strive a conservé des liquidités, du Bitcoin et son investissement en STRC. Les deux sociétés ont donc ajusté leur défense. Elles n’ont pas fait disparaître le risque.
Le Bitcoin ne produit pas de coupon. Toute marge économique entre l’appréciation de l’actif et le coût du financement doit être gagnée par une gestion active.
Michael Saylor
Cette phrase est essentielle. Elle dit que le modèle n’est pas magique. Il dépend d’un écart entre le coût du capital levé via des titres privilégiés et la performance, réelle ou attendue, de la réserve Bitcoin. Si le Bitcoin stagne longtemps, si le crédit se renchérit, si les actions ordinaires se déprécient, la mécanique se tend. Saylor parle de bénéfices possibles : prix du Bitcoin plus élevés, spreads de crédit plus bas, valorisations actions plus solides. Il ne parle pas de destin.
Le prochain test : des dividendes presque quotidiens
Strategy prépare un nouveau changement. Son conseil a approuvé une proposition permettant à STRC, STRF, STRK et STRD d’enregistrer un dividende chaque jour calendaire, avec paiement le jour ouvré suivant lorsqu’il est déclaré. Si les actionnaires votent l’amendement, STRC serait le premier titre privilégié de Strategy à basculer. La première date d’enregistrement quotidienne proposée serait le 1er novembre, avec paiement le 2 novembre. L’objectif affiché est de raccourcir les délais de réinvestissement et d’améliorer la liquidité de négociation. Ce sont des attentes d’entreprise, pas encore des faits de marché.
L’assemblée extraordinaire est prévue le 28 octobre à 10 heures, heure de l’Est. Les actionnaires ordinaires inscrits au 25 septembre pourront voter. Le calendrier n’est pas un détail administratif. Il transforme un instrument déjà atypique en produit encore plus proche d’un compte de rendement. Plus le paiement est fréquent, plus la comparaison avec des fonds monétaires, des obligations courtes ou d’autres titres de revenu devient naturelle. C’est précisément le terrain que Saylor veut occuper face aux 160 billions de dollars de dette mondiale.
Comprendre vraiment un titre privilégié perpétuel
Beaucoup de lecteurs découvrent ces produits par le rendement affiché. C’est insuffisant. Un titre privilégié perpétuel n’a pas d’échéance naturelle. L’émetteur peut souvent racheter, modifier certaines conditions selon les documents, et le cours de marché peut s’écarter durablement de la valeur faciale. Le dividende n’est pas un coupon d’État. Il dépend de la capacité et de la volonté de payer, des réserves, des covenants éventuels et de la santé globale du bilan.
Dans le cas d’une société de trésorerie Bitcoin, trois couches se superposent. Première couche : le prix du Bitcoin. Deuxième couche : la structure financière, c’est-à-dire la part d’actions ordinaires, de titres privilégiés, de dettes éventuelles et de liquidités. Troisième couche : la politique de marché, rachats, émissions, communication, rythme de dividende. Un investisseur qui ne regarde que le 12 % ou le 13 % ignore les deux dernières couches. Or ce sont elles qui expliquent pourquoi deux titres « Bitcoin » peuvent diverger.
La liquidité compte autant que le rendement. Un titre peu échangé peut afficher un beau taux et se révéler difficile à vendre sans impact de prix. Le choc de juin a montré que la catégorie reste jeune. Peu de teneurs de marché, carnets d’ordres parfois minces, sensibilité extrême aux flux. Saylor a raison de dire que plusieurs émetteurs peuvent épaissir le marché. Il a aussi raison, implicitement, de reconnaître que ce marché n’est pas encore mature.
La taille des marchés traditionnels change la conversation
Revenir aux chiffres SIFMA aide à éviter une discussion de clocher. 157,8 billions d’actions. 160,7 billions de dette. Même une allocation minuscule de 0,1 % représente 160 milliards. Les sociétés de trésorerie Bitcoin, même les plus visibles, restent petites à cette échelle. Leur combat quotidien n’est donc pas seulement de « battre » le voisin. Il consiste à convaincre un gérant d’obligations, un family office, une institution habituée au crédit classique, qu’un titre privilégié adossé à une réserve Bitcoin mérite une ligne dans un portefeuille.
Cette pédagogie prend du temps. Elle exige des états financiers lisibles, des politiques de réserve claires, une historique de paiement, une liquidité suffisante et une communication qui ne promet pas l’impossible. C’est pourquoi Saylor insiste sur des émetteurs « bien gérés ». Un acteur mal capitalisé ou trop agressif peut décrédibiliser toute la catégorie. À l’inverse, deux ou trois noms suivis par des analystes, des teneurs de marché et des fonds peuvent normaliser l’idée même de crédit Bitcoin.
Ordres de grandeur utiles pour situer le débat
- Marché actions mondial : 157,8 billions de dollars fin 2025 selon SIFMA.
- Encours mondial de dette : 160,7 billions de dollars.
- 0,1 % de l’un ou l’autre bassin : environ 160 milliards de dollars.
- Position Bitcoin de Strategy : 847 666 BTC après les achats de la semaine close le 27 septembre.
- Position STRC de Strive : 505 000 actions, environ 49,76 millions de dollars au 25 septembre.
Ce que la concurrence change concrètement pour l’épargnant
Deux émetteurs, deux taux, deux calendriers. L’épargnant gagne un menu. Il peut préférer 12 % chez Strategy avec un historique plus long et une taille de réserve Bitcoin nettement plus élevée. Il peut préférer 13 % chez Strive avec un paiement chaque jour ouvré et une structure plus petite. Il peut aussi combiner les deux, comme Strive le fait déjà en détenant du STRC. La concurrence crée du choix. Elle crée aussi de la complexité.
Comparer uniquement le taux annuel serait une erreur. Il faut regarder la fréquence de paiement, la politique de rachat, le coussin de liquidités, la concentration du Bitcoin, la volatilité observée du titre, le flottant et la qualité de l’information réglementaire. Un point de rendement supplémentaire peut masquer un risque de liquidité plus élevé ou une réserve plus fragile. Inversement, un taux un peu plus bas peut s’accompagner d’une capacité de soutien de marché plus forte, comme l’illustrent les rachats de STRC.
La question n’est donc pas « qui va gagner ». La question est « comment ces produits se comportent dans plusieurs régimes ». Hausse du Bitcoin avec crédit facile. Hausse du Bitcoin avec crédit tendu. Baisse du Bitcoin avec liquidités abondantes. Baisse du Bitcoin avec marchés fermés. La catégorie n’a pas encore vécu assez de cycles pour que les brochures suffisent. Les dépôts, les rachats et les chocs de prix restent les meilleurs manuels.
Les limites du récit de coexistence
Saylor décrit un jeu à somme positive. C’est possible si le gâteau des allocations institutionnelles grandit. Ce n’est pas automatique. Si l’appétit pour le risque se contracte, les investisseurs peuvent vendre en même temps STRC et SATA, exactement comme en juin. Dans ce scénario, la présence de plusieurs émetteurs n’amortit rien. Elle synchronise même parfois les sorties, parce que les algorithmes et les arbitragistes traitent la catégorie comme un seul bloc.
Autre limite : la détention croisée. Quand Strive possède du STRC, un stress sur Strategy se transmet, au moins partiellement, au bilan de Strive. L’argument « nous grandissons ensemble » se retourne alors en « nous chutons ensemble ». Ce n’est pas une raison pour interdire le croisement. C’est une raison pour le mesurer. Une réserve de dividende qui dépend d’un titre de pair n’a pas la même robustesse qu’une réserve exclusivement en cash.
Dernière limite, plus culturelle. Le vocabulaire de capital numérique, crédit numérique et équité numérique aide à raconter. Il peut aussi lisser des différences juridiques réelles. Un titre privilégié américain n’est pas un dépôt. Ce n’est pas une obligation senior. Ce n’est pas un ETF. Les droits des porteurs, le rang de priorité, les conditions de suspension du dividende et les pouvoirs du conseil restent dans les documents d’émission. Le récit ne remplace pas la lecture des prospectus.
Pourquoi Strategy insiste autant sur le prix de 100 dollars
Beaucoup d’investisseurs regardent un titre privilégié comme s’il devait vivre près de sa valeur déclarée. Quand le cours s’en éloigne, le rendement apparent change et le signal envoyé au marché se dégrade. Racheter sous 100 dollars peut servir plusieurs objectifs : soutenir le cours, réduire le nombre de titres en circulation, signaler que l’émetteur juge le papier sous-évalué, et rapprocher le rendement de marché du taux annoncé. C’est coûteux. Cela consomme du cash qui aurait pu acheter davantage de Bitcoin.
La semaine close le 27 septembre résume la tension du modèle. 151,7 millions pour racheter du STRC. 142,7 millions pour acheter 1 665 BTC. Deux emplois du capital, deux messages. L’un dit : nous défendons l’instrument de crédit. L’autre dit : nous continuons d’accumuler l’actif de réserve. Tant que les deux peuvent coexister, le récit de Saylor tient. Si l’un commence à cannibaliser l’autre de façon durable, le marché posera des questions plus rudes sur la priorité réelle de la société.
Strive, plus petite, plus agile, déjà imbriquée
Strive n’a pas la même échelle que Strategy. Sa réserve Bitcoin de 27 462 BTC n’est pas comparable à 847 666 BTC. Cela n’empêche pas la société de jouer un rôle dans la construction de la catégorie. Un deuxième émetteur donne un point de comparaison. Il force Strategy à justifier son taux, sa fréquence de paiement, sa politique de rachat. Il offre aussi à des investisseurs plus petits ou plus tactiques un autre véhicule.
Le fait que Strive ait relevé le dividende de SATA tout en achetant du STRC et du Bitcoin montre une stratégie à plusieurs leviers : rendement attractif pour attirer le passif, réserve mixte pour rassurer, accumulation d’actif pour rester dans le récit Bitcoin. C’est cohérent. Ce n’est pas sans friction. Plus le coupon est élevé, plus la réserve doit être robuste. Plus la réserve contient d’autres titres de la catégorie, plus la corrélation interne augmente.
Ce que les institutionnels regarderont ensuite
Si la thèse de Saylor est juste, la prochaine étape n’est pas un nouveau slogan. C’est une infrastructure de marché. Notation ou équivalent analytique, couverture par des desks crédit, présence dans des indices spécialisés, fourchettes de prix plus serrées, historique de paiement sur plusieurs années, stress tests publics, clarté fiscale. Sans cela, le 0,1 % des marchés mondiaux restera un horizon rhétorique.
Les institutionnels compareront aussi la gouvernance. Qui décide d’une hausse de dividende ? Qui autorise un rachat ? Quelle part du Bitcoin est explicitement isolée pour servir les privilégiés ? Que se passe-t-il si le cours du Bitcoin chute de 40 % en trois mois ? Les réponses doivent tenir dans des documents, pas seulement dans des posts. La crédibilité de la catégorie se jouera là.
Le vote du 28 octobre sur les dividendes quotidiens sera, à cet égard, un test de micro-structure. Si le passage à un enregistrement chaque jour calendaire améliore vraiment la négociabilité de STRC, d’autres émetteurs imiteront. Si le cours reste nerveux et les écarts larges, le marché conclura que la fréquence de paiement ne suffit pas à créer de la profondeur. Dans les deux cas, l’expérience sera utile à toute la catégorie, y compris à Strive.
Une lecture plus large du phénomène des trésoreries Bitcoin
Strategy et Strive ne sont pas seules dans le mouvement des sociétés qui placent le Bitcoin au centre du bilan. Le phénomène a grandi parce qu’il offre une histoire simple : détenir un actif rare, le financer par des instruments de marché, et laisser le temps faire une partie du travail. La simplicité de l’histoire est aussi son piège. Elle masque le métier réel, qui est un métier de financement, de communication financière et de gestion de liquidité.
Quand plusieurs sociétés émettent des titres de revenu autour du même actif, une classe émergente apparaît. Elle n’a pas encore la profondeur des marchés du crédit d’entreprise classique. Elle a déjà assez de taille pour créer des incidents de marché. Entre ces deux états, la pédagogie de Saylor vise à accélérer la normalisation. Son intérêt est évident : plus la catégorie est comprise, plus Strategy peut refinancer, émettre, racheter et accumuler. L’intérêt collectif n’est pas fictif pour autant. Un marché plus lisible protège aussi les retardataires, à condition qu’ils restent solvables.
Il faut toutefois séparer adoption du Bitcoin et succès d’un titre privilégié. Le premier peut se produire sans que le second soit un bon investissement à un instant donné. Un Bitcoin en hausse n’empêche pas un papier de crédit mal conçu de se traiter avec une décote sévère. Inversement, un Bitcoin stable peut coexister avec un titre privilégié bien réservé qui continue de payer. C’est pourquoi le cadre en trois étages — capital, crédit, équité — est utile s’il n’est pas pris pour une garantie.
Points de vigilance avant toute conclusion enthousiaste
La première vigilance concerne la liquidité. Un rendement affiché ne se mange pas si la sortie coûte 5 ou 10 points de prix. La deuxième concerne le rang de créance. Les porteurs de privilégiés ne sont pas propriétaires du Bitcoin au même titre que la société. Ils ont un droit contractuel, pas une clé. La troisième concerne la politique de dividende. Un taux peut être relevé pour attirer des flux, puis devenir lourd si les marchés se ferment. La quatrième concerne la communication. Un récit puissant attire le capital. Il peut aussi attirer des attentes irréalistes.
- Liquidité réelle : profondeur du carnet, écarts, capacité à sortir sans casser le prix.
- Qualité de réserve : cash, Bitcoin, autres titres de la catégorie, durée de couverture du dividende.
- Discipline d’émission : ne pas noyer le marché pour financer à tout prix l’accumulation.
- Transparence réglementaire : dépôts fréquents, valorisation claire, calendrier de paiement lisible.
- Corrélation cachée : détentions croisées et chocs simultanés sur toute la catégorie.
Ce que la déclaration du 30 septembre change, et ce qu’elle ne change pas
Elle change le ton. Au lieu d’un récit de champion unique, Saylor assume une catégorie à plusieurs têtes. Cela peut encourager d’autres équipes de direction à émettre, documenter et institutionnaliser des produits similaires. Elle ne change pas les bilans. Strategy reste de loin le plus gros détenteur des deux. Strive reste à la fois concurrente et cliente, via ses 505 000 STRC. Les taux restent différents. Les risques restent spécifiques.
Elle ne change pas non plus la nature du Bitcoin. L’actif ne verse rien. Toute ingénierie de rendement autour de lui est un choix d’entreprise. Ce choix peut être brillant pendant une décennie. Il peut être douloureux pendant trois ans. Les marchés de 157 et 160 billions de dollars n’attendent personne. Ils offrent simplement une cible assez vaste pour que plusieurs sociétés Bitcoin y trouvent une place, si elles survivent assez longtemps pour devenir ennuyeuses, liquides et prévisibles.
Le plus honnête est donc de tenir les deux bouts. Oui, Strategy et Strive peuvent grandir ensemble si davantage d’investisseurs apprennent à juger ces titres. Oui, elles se disputent le même dollar aujourd’hui. Oui, le croisement des bilans crée une solidarité de fait. Oui, le choc de juin a montré que cette solidarité peut aussi être une contagion. Le reste se jouera dans les votes d’actionnaires, les rachats, les dépôts et le prix du Bitcoin, pas dans le vocabulaire.
Une conclusion provisoire, volontairement inconfortable
Michael Saylor a formulé une thèse de marché, pas une promesse de rendement. Strategy et Strive illustrent déjà cette thèse de façon concrète : l’une émet, l’autre émet aussi et détient le papier de la première. Les chiffres de réserve, de rachats et de dividendes montrent une industrie qui bricole encore ses outils tout en parlant déjà le langage des grands marchés de capitaux. C’est précisément ce mélange, entre ambition institutionnelle et jeunesse de la liquidité, qui rend le sujet digne d’attention.
Ceux qui n’aiment que les récits héroïques seront déçus. Il n’y a pas un vainqueur désigné. Il y a une catégorie qui tente de s’arracher à la confidentialité. Ceux qui n’aiment que les certitudes le seront aussi. Rien n’oblige le Bitcoin à financer durablement un crédit à 12 ou 13 %. Entre ces deux déceptions possibles, il reste le travail utile : lire les dépôts, comparer les réserves, regarder qui rachète quoi, et juger si le crédit Bitcoin est en train de devenir un marché, ou seulement une mode bien racontée.
Le 28 octobre, les actionnaires de Strategy diront s’ils acceptent le passage vers un dividende enregistré chaque jour. D’ici là, Strive continuera de publier ses avoirs, y compris ces centaines de milliers de STRC qui relient les deux histoires. Le marché, lui, continuera de comparer 12 % et 13 %, 847 666 BTC et 27 462 BTC, un rachat de 151,7 millions et une réserve de dividende construite en partie sur le papier du voisin. C’est dans cet écart, entre la phrase de Saylor et la mécanique des bilans, que se décidera vraiment si Strategy et Strive peuvent croître ensemble.
