Quand un pays entier dépend de l’eau pour produire son courant, une saison trop sèche ne reste jamais un simple sujet météo. En Éthiopie, El Niño a réduit les apports vers les réservoirs, et l’État a tranché : les mineurs de Bitcoin ne reçoivent plus qu’une fraction de l’électricité prévue dans leurs contrats. Les foyers et les usines passent devant. Le geste paraît technique. Il dit pourtant beaucoup sur la place réelle du minage dans une économie encore fragile, sur le prix de l’énergie bon marché, et sur ce qui arrive quand la machine à hacher des blocs rencontre une rivière trop basse.
Pourquoi Addis-Abeba Coupe Le Courant Aux Mineurs
Le récit commence par un chiffre brutal. Selon les informations relayées cette semaine, Ethiopian Electric Power a fini par livrer seulement 23 % de l’électricité contractuelle aux opérateurs de minage. Avant d’en arriver là, la compagnie publique avait déjà baissé les livraisons à 75 %, puis à 50 %. Chaque palier raconte la même chose : l’eau manque, le réseau doit choisir, et le Bitcoin n’est plus prioritaire.
Le directeur général de l’EEP, Ashebir Balcha, a décrit une séquence de restrictions progressives. L’objectif n’est pas de chasser les mineurs du pays. Il s’agit de protéger d’abord les ménages et l’industrie manufacturière. Dans un système où l’hydropower domine encore largement le mix, une baisse d’environ 20 % des apports aux réservoirs suffit à faire basculer l’équilibre.
Nous avons d’abord réduit les livraisons aux mineurs à 75 % des volumes contractuels, puis à 50 %, et enfin à 23 %. Les ménages et les industriels passent avant.
Ashebir Balcha, Ethiopian Electric Power
Octobre servira de rendez-vous. L’EEP veut réévaluer le niveau des lacs et la marge de manœuvre du réseau. Si l’eau ne remonte pas, d’autres coupes resteront possibles. Le pays pourrait aussi limiter ses exportations d’électricité vers les voisins. Autrement dit, le minage n’est qu’une variable parmi d’autres dans une équation nationale.
El Niño, Réservoirs Vides Et Priorités Politiques
El Niño n’est pas une abstraction climatologique pour l’Afrique de l’Est. Il assèche, décale les pluies, force les gestionnaires de barrages à raisonner au jour le jour. Quand les apports chutent d’un cinquième, le stock d’eau devient un actif stratégique. On ne le « brûle » plus pour alimenter des fermes de calcul dont le produit part ensuite sur des marchés mondiaux.
Cette hiérarchie n’est pas nouvelle. Elle devient seulement plus visible. Un gouvernement peut accueillir des mineurs quand le courant déborde. Il les bride dès que la sécheresse rapproche le pays d’un rationnement. Le Bitcoin, ici, n’est ni un ennemi ni un totem. C’est un client flexible, donc le premier à être débranché.
Ce que l’on sait aujourd’hui, clairement.
- Les livraisons aux mineurs sont tombées à 23 % des volumes prévus.
- Les apports aux réservoirs ont reculé d’environ 20 %.
- L’EEP réévaluera la situation en octobre.
- Des restrictions d’export vers les pays voisins restent possibles.
Un Tiers Du Courant, Un Bon Tiers Des Recettes
Le paradoxe éthiopien tient en deux proportions. Les mineurs auraient consommé près d’un tiers de l’électricité nationale, tout en représentant environ 35 % des revenus de l’EEP lors du dernier exercice. Couper leur accès, c’est donc soulager le réseau et, en même temps, amputer une source de trésorerie devenue importante pour l’opérateur public.
Cette dualité explique la prudence du discours officiel. On ne parle pas d’interdiction. On parle de priorité, de réévaluation, de conditions hydrologiques. L’État a besoin de l’argent du minage. Il a encore plus besoin d’éviter des coupures chez les particuliers et dans les usines. Entre les deux, le curseur bouge au rythme des pluies.
Dès l’automne 2024, les opérateurs présents sur place absorbaient déjà autour de 600 mégawatts, pour une capacité installée nationale proche de 5 200 MW. L’essentiel venait de l’hydroélectricité. L’éolien et le thermique complétaient le tableau. Depuis, le Grand Barrage de la Renaissance et d’autres projets ont augmenté l’offre, tandis que des groupes internationaux agrandissaient leurs sites.
Comment Le Pays Est Devenu Une Destination Minière
Le mouvement n’a rien d’un hasard. Après les interdictions chinoises, puis la chasse aux tarifs trop bas ailleurs, les mineurs ont cherché des kilowattheures abondants et peu chers. L’Éthiopie proposait exactement cela : de grandes chutes d’eau, une volonté politique d’attirer des devises, et un réseau encore capable d’absorber une demande nouvelle.
Les données de Cambridge, commentées cet été, ont même montré que l’hydropower avait dépassé le gaz naturel comme première source déclarée d’électricité pour le minage mondial. Le chercheur Alexander Neumueller a notamment attribué ce basculement à une meilleure couverture statistique des pays riches en barrages, dont l’Éthiopie. En clair : le pays n’était plus un angle mort. Il pesait dans les moyennes.
Les industriels l’ont compris. Le groupe coté à Abou Dhabi Phoenix Group a porté sa capacité éthiopienne à 132 MW en avril 2025, après l’ajout d’un site de 52 MW. D’autres opérateurs ont suivi la même logique : signer tôt, installer vite, profiter d’un tarif que peu de juridictions occidentales peuvent encore offrir.
Le minage ne s’installe pas là où l’idéologie est favorable. Il s’installe là où le courant est abondant, fiable et moins cher que chez le voisin.
Adage souvent répété dans l’industrie minière
Le Halving A Déjà Changé La Donne Économique
Les coupures éthiopiennes tombent au pire moment pour beaucoup d’exploitants. Le dernier halving, en avril 2024, a réduit la subvention de bloc de 6,25 à 3,125 BTC. Moins de pièces neuves, même effort de calcul, parfois davantage. Sans une hausse durable du cours, la rentabilité s’érode.
L’économiste Saifedean Ammous, auteur de The Bitcoin Standard, a formulé cette semaine une hypothèse dérangeante : la consommation électrique mondiale du minage et les dépenses d’investissement associées auraient pu atteindre un pic en 2024-2025. Ce n’est pas une prédiction mystique. C’est un raisonnement comptable.
Selon lui, le prix du Bitcoin devrait progresser de plus de 18,92 % par an rien que pour que la valeur en dollars des pièces nouvellement extraites continue d’augmenter, avant même de corriger l’érosion monétaire. Or le cours a perdu plus de 35 % sur douze mois, d’après les données de marché citées dans les comptes rendus. Dans ce décor, ralentir ou contracter le parc minier n’a rien d’illogique.
Compte tenu de la baisse des récompenses, on s’attendrait à ce que le minage ralentisse, voire se contracte. Sauf retournement majeur, cette tendance peut durer.
Saifedean Ammous
Hashprice, Ventes De Réserves Et Machines Âgées
Les indicateurs de terrain confirment la pression. Les revenus des mineurs ont encore atteint 1,086 milliard de dollars en mai, meilleur mois depuis janvier. Mais presque tout venait de la subvention de bloc. Les frais de transaction n’ont joué qu’un rôle secondaire. Dans le même temps, le hashprice a reculé de près de 18 % en un mois.
À la mi-année, ce hashprice gravitait dans le haut de la fourchette des 20 dollars par petahash et par jour, sous le seuil d’équilibre souvent estimé autour de 35 dollars pour les machines anciennes. Résultat : les flottes les moins efficaces deviennent un passif. On les éteint, on les déplace, ou on les revend.
Les sociétés cotées ont aussi vidé une partie de leurs coffres. Plus de 32 000 BTC auraient été cédés au premier trimestre 2026, davantage que sur l’ensemble de 2025. Ce n’est pas seulement de la spéculation. C’est du financement : salaires, intérêts, nouveaux bâtiments, parfois reconversion vers l’informatique de haute performance.
Pression économique, en trois couches.
- Récompense de bloc divisée par deux depuis avril 2024.
- Cours en repli de plus de 35 % sur un an.
- Hashprice inférieur au point mort de nombreuses machines anciennes.
Quand Les Data Centers D’IA Deviennent Un Plan B
Ammous insiste sur un autre basculement. Les mineurs contrôlent déjà des contrats d’électricité, du foncier, des systèmes de refroidissement et des bâtiments conçus pour le calcul intensif. Ces actifs peuvent servir à autre chose qu’à valider des blocs. L’intelligence artificielle et le calcul haute performance offrent une porte de sortie, ou du moins une deuxième vie.
En 2026, le mouvement s’est accéléré. Des mineurs cotés auraient sécurisé plus de 70 milliards de dollars de contrats liés à l’IA et au HPC dès juin. Plus de 15 000 bitcoins de trésorerie ont été vendus, et de la dette a été levée pour financer des campus de serveurs. Neuf sociétés publiques ont dépensé 5,11 milliards de dollars d’investissements au premier semestre, pour seulement 341,2 millions de dollars de revenus IA et HPC directement déclarés. L’écart dit le pari : on construit maintenant, on encaisse plus tard.
Au deuxième trimestre, ces revenus IA et HPC auraient atteint 205,8 millions de dollars, en hausse de 52 % sur trois mois. CleanSpark illustre la tension du modèle. La société a publié une perte nette de 239 millions de dollars au troisième trimestre fiscal, avec un chiffre d’affaires en baisse de 30,5 % à 138 millions. En parallèle, un bail de vingt ans sur un data center géorgien est censé rapporter 6,6 milliards de dollars. On mine encore. On loue déjà l’avenir.
Des estimations relayées par Miner Weekly, s’appuyant sur des travaux de VanEck, évoquent près de 50 milliards de dollars nécessaires aux mineurs cotés pour développer leurs projets d’infrastructure IA. L’électricité n’est plus seulement un intrant du Bitcoin. Elle devient un droit d’accès à d’autres marchés du calcul.
Ce Que Les Coupes Éthiopiennes Changent Pour Le Réseau Mondial
Une réduction brutale de puissance en Éthiopie ne « casse » pas Bitcoin. Le protocole s’ajuste. La difficulté baisse si assez de machines s’éteignent. Les blocs continuent. En revanche, la géographie du hashrate bouge. Les opérateurs qui peuvent se relocaliser le feront. Ceux qui avaient misé uniquement sur un tarif hydroélectrique unique se retrouvent exposés.
Le pays avait contribué à verdir, au moins statistiquement, le mix déclaré du minage. Si des fermes tournent au ralenti pendant des mois, une partie de cette contribution s’efface. D’autres juridictions au charbon, au gaz ou au nucléaire peuvent reprendre du poids relatif. Ce n’est pas une leçon morale. C’est un effet de vases communicants.
Pour Addis-Abeba, l’enjeu dépasse le cours du Bitcoin. Exporter moins d’électricité, encaisser moins de factures minières, et tenir les engagements sociaux en période sèche : trois contraintes dans la même phrase. Le minage avait été vendu comme une soupape, un acheteur de dernier ressort pour les kilowattheures excédentaires. La soupape se ferme dès que l’excédent disparaît.
Les Contrats D’Électricité Ne Sont Jamais Absolus
Beaucoup d’investisseurs découvrent tard une réalité juridique simple. Un contrat de fourniture, dans un pays où l’État contrôle le réseau, n’est pas une loi de la physique. Il peut être honoré à 100 % par temps calme, et ramené à 23 % dès que l’intérêt général l’exige. Les clauses de force majeure, les priorités nationales et les décisions politiques pèsent autant que le tarif affiché.
C’est pourquoi les mineurs les plus expérimentés diversifient leurs sites. Un campus en Éthiopie, un autre au Texas, un troisième dans une province canadienne ou scandinave. L’idée n’est pas de tout quitter. C’est d’éviter qu’une seule saison sèche efface une année de marge.
- Diversifier les pays pour ne pas dépendre d’un seul régime hydrologique.
- Négocier des coupures volontaires plutôt que de les subir sans compensation.
- Prévoir une reconversion partielle vers le calcul haute performance.
- Suivre le niveau des réservoirs comme on suit le cours du Bitcoin.
Une Hypothèse Testable, Pas Une Prophétie
Ammous présente son idée de pic comme une hypothèse falsifiable. Deux signaux la feraient tomber : des frais de transaction nettement plus élevés, capables de remplacer une part de la subvention ; ou une consommation électrique mondiale du minage qui repasserait durablement au-dessus de son précédent sommet. Tant que ces deux conditions manquent, le récit d’une industrie qui se contracte reste cohérent.
Cela n’empêche pas des rebonds locaux. Un pays peut rouvrir les vannes après la saison des pluies. Un opérateur peut rallumer des machines si le cours rebondit. Mais le centre de gravité du capital, lui, glisse. On construit moins pour le seul Bitcoin. On construit aussi pour louer de la puissance de calcul à d’autres clients.
Ce Qu’Il Faudra Regarder En Octobre
Le prochain rendez-vous n’est pas un halving. C’est une réunion technique autour des cotes d’eau. Si les réservoirs remontent, l’EEP pourra assouplir. Si la sécheresse persiste, les 23 % d’aujourd’hui peuvent encore fondre. Les exportations régionales serviront alors de variable d’ajustement supplémentaire.
Pour le marché, trois lectures coexisteront. Lecture courte : simple incident climatique. Lecture moyenne : rappel que le minage reste un hôte, jamais un maître, dans les pays à réseau tendu. Lecture longue : illustration d’une industrie qui cherche un second souffle du côté de l’IA, pendant que la récompense de bloc continue de s’amincir.
L’Éthiopie n’a pas « déclaré la guerre » au Bitcoin. Elle a rappelé une hiérarchie. L’eau d’abord. Les foyers ensuite. L’usine après. Le hachage, seulement s’il reste du courant. Dans un monde où El Niño dérègle les saisons et où le halving dérègle les marges, cette hiérarchie va revenir, ailleurs, sous d’autres noms.
Les prochaines semaines diront si 23 % était un plancher temporaire ou le début d’un étage plus bas. Les mineurs, eux, n’attendent plus seulement la pluie. Ils regardent aussi les baux de data centers, le hashprice, et la possibilité que l’électricité qu’on leur refuse aujourd’hui soit, demain, vendue plus cher à un autre type de calcul.
