Imaginez un instant : le Bitcoin flirte avec les 70 000 dollars, les flux entrants dans les ETF Spot battent des records historiques, les institutionnels continuent d’accumuler… et pourtant, une voix dissonante, issue de l’une des institutions financières les plus respectées au monde, continue d’affirmer calmement que le BTC pourrait retourner vers les 10 000 dollars. Cette prévision, qui semble aujourd’hui presque surréaliste pour beaucoup, n’est pas l’œuvre d’un inconnu sur Twitter, mais celle de Mike McGlone, stratégiste senior commodities chez Bloomberg Intelligence. Pourquoi une telle divergence ? Et surtout : doit-on vraiment la prendre au sérieux ?
Une cible extrême qui refuse de disparaître
Depuis plusieurs mois, Mike McGlone maintient une position très tranchée sur le Bitcoin. Alors que la majorité des analystes institutionnels et retail se concentrent sur les prochains paliers haussiers (100 000 $, 150 000 $, voire beaucoup plus selon certains modèles), lui continue de pointer du doigt un objectif situé à l’opposé du spectre : 10 000 dollars. Cette prévision n’est pas nouvelle, mais son maintien obstiné en 2026, dans un contexte d’adoption institutionnelle massive, interpelle.
Pour comprendre cette vision, il faut revenir à la philosophie d’analyse de McGlone. Ce dernier n’est pas un maximaliste Bitcoin ni un maximaliste anti-Bitcoin. Il est avant tout un analyste macroéconomique et matières premières. Son regard sur le BTC est donc très différent de celui d’un pur crypto-native.
Le retour à la moyenne comme boussole
Le cœur de la thèse de McGlone repose sur un concept statistique et financier fondamental : le retour à la moyenne. Selon lui, le marché des cryptomonnaies, et particulièrement Bitcoin, reste prisonnier d’un immense mouvement correctif qui a débuté après l’explosion spéculative de 2020-2021. Cette bulle pandémique, alimentée par des liquidités inédites, aurait créé des valorisations totalement déconnectées des réalités économiques sous-jacentes.
Dans cette optique, les sommets autour de 69 000 $ en 2021 puis le nouveau ATH proche de 73 000 $ récemment ne seraient qu’un rebond technique au sein d’un bear market structurel de très long terme. Une sorte de rallye haussier trompeur avant la véritable purge finale.
« Le Bitcoin reste un actif à très haut bêta, extrêmement sensible aux conditions de liquidité globale. Nous n’avons pas encore vu la capitulation finale des excès de la bulle Covid. »
Mike McGlone – Bloomberg Intelligence
Cette citation résume parfaitement sa pensée : pour lui, l’institutionnalisation du Bitcoin via les ETF n’a pas fondamentalement changé sa nature profonde. Au contraire, elle l’aurait rendu plus corrélé que jamais aux grands indices boursiers, notamment le Nasdaq.
Pourquoi 10 000 $ précisément ?
Le chiffre de 10 000 $ n’est pas sorti d’un chapeau. Il correspond à plusieurs niveaux symboliques et techniques majeurs :
- Le prix moyen d’acquisition de très nombreux investisseurs institutionnels et whales avant 2020
- Une zone de valorisation qui ramènerait Bitcoin sur une trajectoire plus cohérente avec les cycles précédents si l’on applique un retour à la moyenne logarithmique
- Un niveau psychologiquement acceptable pour une « purge finale » sans détruire totalement la confiance dans le réseau
- Une zone où le coût de production des mineurs les plus efficients se situait historiquement (ajusté de l’inflation)
Atteindre ce niveau impliquerait une chute d’environ 85 % depuis les plus hauts récents. C’est énorme, mais pas inédit : Bitcoin a déjà connu plusieurs corrections de cet ordre de grandeur (2011, 2013-2015, 2018, 2022).
Historique des plus grosses corrections Bitcoin :
- 2011 : -93 %
- 2013-2015 : -86 %
- 2017-2018 : -84 %
- 2021-2022 : -77 %
On observe que des baisses de 80 %+ font partie intégrante de l’histoire du BTC. La question n’est donc pas tant de savoir si c’est possible, mais si les conditions structurelles actuelles le permettent encore.
Les arguments qui soutiennent la thèse baissière extrême
Plusieurs éléments macroéconomiques et techniques donnent du poids à la vision de McGlone, même si elle reste minoritaire.
Corrélation record avec les actions tech
Depuis 2022, la corrélation roulante 90 jours entre Bitcoin et le Nasdaq 100 oscille régulièrement entre 0,7 et 0,9. Autrement dit : quand les valeurs technologiques toussent, Bitcoin attrape une pneumonie. Cette corrélation élevée invalide (pour l’instant) la thèse de l’or numérique décorrélé.
Liquidations en cascade possibles
Le marché des dérivés crypto reste très tendu. L’open interest combiné (futures + options) dépasse régulièrement les 40 milliards de dollars. Une baisse rapide de 20-30 % peut déclencher des cascades de liquidations qui accentuent le mouvement à la baisse.
Politique monétaire encore restrictive
Même si les taux ont cessé de monter, ils restent historiquement élevés. Tant que les conditions financières globales demeurent relativement serrées, les actifs à risque élevés (dont Bitcoin) restent sous pression.
Pourquoi la majorité des observateurs rejettent cette cible
Face à une prévision aussi extrême, la communauté et de nombreux analystes institutionnels opposent plusieurs contre-arguments solides.
- Les ETF Spot Bitcoin ont créé une demande passive structurelle d’environ 200 à 400 millions de dollars par semaine en moyenne (selon les périodes).
- Les flux entrants dépassent largement les sorties depuis janvier 2024.
- De nombreux institutionnels considèrent désormais les 50 000 $ comme un niveau stratégique incompressible.
- Le halving d’avril 2024 a réduit l’offre quotidienne de 50 %, accentuant la pression acheteuse face à une demande croissante.
- La maturité du marché (volume spot réel, adoption, infrastructure) rend les corrections de -85 % beaucoup plus difficiles à réaliser sans événement systémique majeur.
« Pour que Bitcoin retourne à 10 000 $, il faudrait une combinaison de crise financière mondiale, d’effondrement des marchés traditionnels ET d’abandon massif des ETF. C’est possible… mais extrêmement improbable sans chaos systémique. »
Mati Greenspan – Quantum Economics
Ce commentaire résume bien le sentiment dominant : la cible de McGlone n’est pas impossible en théorie, mais elle nécessiterait un scénario catastrophe bien plus large que le seul marché crypto.
Les niveaux techniques qui arbitreront le débat
Pour savoir si la thèse de McGlone reste vivante ou si elle doit être définitivement rangée aux oubliettes, plusieurs seuils techniques sont scrutés par la communauté :
- Résistance majeure : 73 800 $ (ancien ATH) – une clôture hebdomadaire au-dessus validerait la poursuite haussière et affaiblirait fortement la thèse baissière
- Support intermédiaire clé : 58 000 – 60 000 $ (ancienne zone d’accumulation 2024)
- Support psychologique et technique majeur : 50 000 $ – perte durable de ce niveau = alerte rouge
- Zone de danger extrême : 40 000 – 42 000 $ – si cassée, la probabilité d’un test bien plus bas augmente fortement
- Scénario catastrophe : perte des 28 000 $ (bas 2023) ouvrirait alors la porte à un test beaucoup plus profond
Tant que ces niveaux tiennent, la structure haussière de fond reste intacte. Dès qu’un ou plusieurs commencent à céder, le doute s’installe… et la thèse de McGlone reprend de la consistance.
Que faire face à cette divergence d’opinions ?
Face à deux visions aussi opposées, l’investisseur prudent adoptera généralement une approche non-binaire :
- Conserver un noyau dur de position HODL sur Bitcoin (long terme)
- Garder une poche de liquidités importante pour profiter d’éventuelles baisses violentes
- Ne pas se sur-lever (le levier élevé reste le meilleur moyen d’être liquidé dans un mouvement brutal)
- Surveiller très attentivement les flux ETF nets hebdomadaires
- Observer la corrélation BTC/Nasdaq : si elle diminue durablement, la thèse de McGlone perd beaucoup de sa pertinence
- Ne jamais oublier que Bitcoin reste l’actif le plus volatil au monde – même avec l’arrivée des institutionnels
En résumé, la cible de 10 000 $ défendue par Mike McGlone n’est probablement pas le scénario le plus probable à court et moyen terme. Cependant, elle rappelle une réalité que certains ont tendance à oublier : le marché crypto n’a pas encore prouvé qu’il était devenu mature au point de ne plus pouvoir subir de corrections massives.
Tant que cette preuve n’est pas définitivement apportée par les faits (résilience lors d’une vraie crise macro, décorrélation durable, absorption massive des chocs), la prudence reste de mise. Et la voix dissonante de Bloomberg Intelligence, même si elle est minoritaire, mérite toujours d’être écoutée… ne serait-ce que pour se préparer au pire.
Le marché donnera sa réponse dans les prochains mois. Entre-temps, la guerre des narratifs continue : euphorie institutionnelle d’un côté, prudence macroéconomique de l’autre. Qui aura raison ? Seul le prix, in fine, tranchera.
