Imaginez pouvoir miser de l’argent sur la réélection d’un président, la victoire d’une équipe sportive ou même… le retour du Christ avant la fin de l’année. Et si des millions de personnes le faisaient en même temps, créant en direct une probabilité collective ultra-précise ? C’est exactement ce que proposent les marchés de prédiction. Depuis fin 2024, ces plateformes ont littéralement explosé, au point de concurrencer les plus grands instituts de sondage. Mais en France, un mur invisible s’est dressé : le géoblocage total décidé par l’Autorité Nationale des Jeux.
Derrière cet affrontement se joue bien plus qu’une simple question de paris en ligne. C’est tout un nouveau paradigme entre finance décentralisée, intelligence collective et régulation traditionnelle qui est en train de se dessiner. Et la France, fidèle à sa tradition de prudence vis-à-vis des jeux d’argent, a choisi son camp très tôt.
Quand les marchés financiers rencontrent les paris sportifs… et la blockchain
Les marchés de prédiction ne sont pas nés avec Polymarket en 2020. Dès les années 1980, des économistes comme Robin Hanson théorisaient déjà l’intérêt d’organiser des marchés sur des événements non-financiers pour obtenir de meilleures prévisions que les sondages classiques. Le principe est simple : quand de l’argent réel est en jeu, les participants ont une incitation puissante à révéler leurs vraies croyances.
Mais jusqu’à récemment, ces marchés restaient confidentiels, limités par des questions juridiques et techniques. L’arrivée massive de la blockchain, des stablecoins et surtout de Polymarket a tout changé. En combinant contrats intelligents, règlement automatique et liquidité mondiale 24/7, la plateforme a réussi à créer le premier marché de prédiction réellement liquide et accessible à l’échelle planétaire.
Le raz-de-marée de 2024 : quand Polymarket a battu les sondeurs
Novembre 2024. Alors que la plupart des instituts de sondage donnaient l’élection américaine pour extrêmement serrée, le marché Polymarket plaçait déjà Donald Trump à plus de 60 % de chances de victoire dès le mois d’octobre. Le 5 novembre, quelques heures avant les résultats définitifs, le contrat « Trump président » s’échangeait à 0,93 $, soit une probabilité implicite de 93 %. Les observateurs traditionnels étaient médusés.
Le volume total sur l’élection a dépassé les 3,6 milliards de dollars. Un record absolu pour un événement unique sur une plateforme de prédiction. Mais ce n’était que le début. En 2025, les volumes cumulés sur Polymarket, Kalshi et quelques concurrents ont franchi la barre symbolique des 27,9 milliards de dollars entre janvier et octobre selon les estimations du secteur.
« Les marchés de prédiction ne mentent pas : ils agrègent l’argent des gens qui se trompent le moins. »
Robin Hanson, économiste et père intellectuel des marchés de prédiction
Cette citation résume parfaitement pourquoi tant d’analystes financiers et politiques ont commencé à scruter ces plateformes avec attention. Quand des centaines de millions de dollars sont en jeu, les incitations à la désinformation ou au wishful thinking deviennent très coûteuses.
Kalshi : la version « régulée » qui monte en puissance
Face à Polymarket, qui opère dans un cadre décentralisé et non régulé aux États-Unis jusqu’à fin 2025, Kalshi a choisi une voie différente : obtenir une licence de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission) dès 2021 pour proposer des « event contracts » aux Américains.
Leur offre est plus restreinte (pas de contrats politiques controversés au début), mais la plateforme a progressivement élargi son catalogue : météo, résultats économiques, prix de l’énergie, élections locales… et depuis novembre 2025, même certains contrats politiques nationaux après un revirement spectaculaire de la CFTC.
En France et en Europe, pourtant, Kalshi subit le même sort que Polymarket : géoblocage systématique sur demande de l’ANJ et des régulateurs nationaux équivalents.
Polymarket vs Kalshi : comparatif rapide en 2026
- Modèle : décentralisé (blockchain) vs centralisé régulé
- Autorisation US : CFTC depuis nov. 2025 vs licence CFTC depuis 2021
- Accessibilité France : géobloqué vs géobloqué
- Volume 2025 (estimation) : ~18 Md$ vs ~9 Md$
- Contrats politiques : oui (tous) vs oui (depuis fin 2025)
- Frais moyens : 0,5-1 % vs 0,8-1,2 %
Pourquoi l’ANJ considère ces plateformes comme des jeux d’argent illégaux
En droit français, la définition d’un jeu d’argent est claire : toute opération qui réunit trois conditions cumulatives :
- une mise d’argent ou d’objet monnayable
- un gain possible
- une part de hasard ou d’incertitude dans le résultat
Les marchés de prédiction cochent clairement les cases 1 et 2. Pour la troisième, l’ANJ considère que même si certains participants peuvent avoir une analyse très fine, l’événement lui-même reste incertain au moment du pari. Donc : jeu d’argent.
Or, en France, l’organisation de jeux d’argent est soumise à monopole d’État (Française des Jeux pour les loteries et paris sportifs physiques) ou à autorisation stricte de l’ANJ pour les opérateurs en ligne (paris sportifs, poker, courses hippiques).
Aucun marché de prédiction n’a jamais déposé de demande d’agrément ANJ. Et pour cause : les conditions techniques (limites de mise, KYC obligatoire, plafonds de perte, auto-exclusion, etc.) sont difficilement compatibles avec le modèle actuel de ces plateformes.
Les arguments des régulateurs : addiction et protection des joueurs
L’ANJ met particulièrement en avant trois risques majeurs :
- l’absence totale de dispositifs de protection des joueurs (limites de dépôt, auto-exclusion, détection des comportements addictifs)
- l’accessibilité permanente 24h/24 sans aucune interruption
- le marketing qui présente ces contrats comme des « investissements intelligents » ou du « trading d’information » plutôt que comme des paris
À cela s’ajoute une crainte plus diffuse mais réelle : celle de la manipulation d’événements réels. Si un contrat « émeutes à Paris cet été » atteint 85 cent, quelqu’un a-t-il intérêt à provoquer des troubles pour empocher le gain ? Même si ces cas restent hypothétiques, ils nourrissent la méfiance des autorités.
« Présenter un pari comme une analyse probabiliste ne change rien à sa nature profonde : c’est un jeu d’argent. »
Communication officielle ANJ, février 2026
Cette position tranchée n’est pas isolée. L’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, l’Italie et plusieurs autres pays européens ont pris des mesures similaires : blocage d’IP, injonction aux fournisseurs d’accès, voire poursuites contre les VPN qui facilitent l’accès.
Et aux États-Unis ? Une régulation en patchwork
La situation outre-Atlantique est radicalement différente. Après des années de bras de fer, la CFTC a finalement autorisé Polymarket à proposer ses services aux résidents américains en novembre 2025, à condition de mettre en place un KYC complet et de respecter certaines limites sur les contrats les plus sensibles.
Kalshi, déjà régulé, a vu son offre s’élargir considérablement. Pourtant, plusieurs États (Nevada, New Jersey notamment) maintiennent leur propre interdiction ou restriction, créant un vrai patchwork réglementaire.
Cette dualité États-Unis / Europe illustre parfaitement deux philosophies opposées : d’un côté l’innovation financière avec encadrement a posteriori, de l’autre la prévention et le monopole strict sur les jeux d’argent.
Les utilisateurs français contournent-ils le géoblocage ?
Oui, massivement. Malgré les blocages d’IP, l’utilisation de VPN est très courante. Des communautés sur Telegram, Discord et même sur X (ex-Twitter) partagent des nœuds décentralisés, des wallets compatibles et des astuces pour passer outre les restrictions.
Certaines plateformes ont même développé des front-ends alternatifs accessibles via IPFS ou via des domaines miroirs qui changent régulièrement. Résultat : le volume français, bien que difficile à mesurer précisément, reste loin d’être négligeable selon plusieurs sources internes.
Techniques de contournement les plus courantes en 2026
- VPN premium avec serveurs obfusqués (Mullvad, ProtonVPN, IVPN)
- Wallet + front-end IPFS / ENS
- Bridge cross-chain pour éviter les exchanges centralisés
- Utilisation de stablecoins privacy (Monero → USDC via changeurs décentralisés)
- Tor + nœuds privés
Quel avenir pour les marchés de prédiction en Europe ?
Trois scénarios principaux se dessinent :
- Statu quo répressif : l’ANJ et ses homologues maintiennent la pression, les géoblocages s’intensifient, les amendes contre les intermédiaires (VPN, wallets) augmentent. Les plateformes restent accessibles uniquement via des méthodes techniques complexes.
- Régulation dédiée : sous pression de l’industrie et des think-tanks pro-innovation, l’Union européenne crée une catégorie spécifique « contrats d’événement » avec des exigences allégées par rapport aux jeux d’argent classiques mais incluant KYC, limites et taxation.
- Modèle MiCA-like : les marchés de prédiction basés sur blockchain sont progressivement intégrés dans le règlement MiCA comme une forme de dérivé crypto, avec passporting européen possible pour les opérateurs agréés quelque part dans l’UE.
À ce jour (février 2026), le scénario 1 reste le plus probable à court terme. Mais la montée en puissance des volumes, l’intérêt croissant des médias traditionnels et l’utilisation réelle par des millions d’Européens pourraient faire évoluer la position des régulateurs plus vite qu’on ne le pense.
Conclusion : entre intelligence collective et gambling déguisé
Les marchés de prédiction représentent sans doute l’une des applications les plus fascinantes de la blockchain : transformer l’opinion publique en signal financier exploitable en temps réel. Leur précision prédictive, lorsqu’elle est correctement calibrée, dépasse souvent celle des meilleurs analystes traditionnels.
Mais cette prouesse technique ne doit pas masquer une réalité plus prosaïque : pour l’immense majorité des participants, il s’agit avant tout de parier de l’argent sur des événements incertains, avec le même risque d’addiction et de pertes financières que sur n’importe quel site de paris sportifs.
La France a donc choisi de protéger ses citoyens en appliquant la même grille de lecture qu’aux jeux d’argent classiques. Est-ce une sage précaution ou un frein à l’innovation ? Le débat est loin d’être clos et continuera probablement d’animer le paysage crypto-réglementaire européen tout au long de l’année 2026.
Une chose est sûre : tant que des milliards de dollars continueront de s’échanger sur ces plateformes à l’étranger, des millions de Français trouveront des moyens d’y participer, avec ou sans l’aval de l’ANJ. La régulation devra-t-elle s’adapter à cette réalité ou maintenir une ligne dure ? L’avenir nous le dira.
