Imaginez un instant : mai 2022, le monde des cryptomonnaies tremble sur ses bases. En quelques jours à peine, 40 milliards de dollars s’évaporent dans ce qui restera comme l’un des plus spectaculaires effondrements de l’histoire crypto. Au cœur de la tempête : Terraform Labs et son stablecoin algorithmique UST qui perd son ancrage au dollar. Aujourd’hui, près de quatre ans plus tard, les suites judiciaires continuent de faire des vagues… et elles atteignent l’un des acteurs les plus discrets et respectés de la finance traditionnelle : Jane Street.
Le 23 février 2026, l’administrateur judiciaire nommé par le tribunal pour gérer la faillite de Terraform Labs a déposé une plainte choc contre le géant du market making. Les accusations ? Insider trading, manipulation de marché et abus de relations privilégiées. Un dossier qui promet de faire trembler les couloirs feutrés de la finance décentralisée… et centralisée.
Un affrontement entre deux mondes de la finance
Jane Street n’est pas n’importe quelle firme. Fondée en 2000, elle est devenue l’un des plus gros acteurs du trading haute fréquence et du market making mondial, capable de fournir de la liquidité sur des milliers d’instruments financiers. Son arrivée dans la crypto n’avait rien d’anecdotique : la firme y voyait un marché naissant, volatil, mais extrêmement lucratif.
De l’autre côté, Terraform Labs incarnait la promesse la plus audacieuse (et la plus risquée) de la DeFi : un stablecoin algorithmique censé maintenir la parité 1:1 avec le dollar grâce à un mécanisme d’arbitrage impliquant le token Luna. Quand ce système s’est brisé, il a entraîné l’une des plus grandes destructions de valeur jamais enregistrées en si peu de temps.
Les accusations portées contre Jane Street
Selon la plainte déposée par Todd Snyder, l’administrateur de la faillite, Jane Street aurait bénéficié d’informations privilégiées provenant directement de l’écosystème Terraform. Ces informations auraient permis à la firme de se désengager massivement de ses positions sur UST juste avant que la panique ne s’empare du marché.
Le document judiciaire pointe nommément trois individus :
- Robert Granieri, co-fondateur de Jane Street
- Bryce Pratt, trader et ancien stagiaire chez Terraform Labs
- Michael Huang, membre de l’équipe crypto de la firme
Bryce Pratt jouerait un rôle central dans l’affaire. Ancien interne chez Terraform, il aurait rétabli le contact avec ses ex-collègues début 2022 pour développer les relations OTC (over-the-counter) entre les deux entités. Selon l’accusation, ces échanges auraient rapidement dépassé le cadre d’un simple flux commercial pour devenir un canal de transmission d’informations sensibles.
« Jane Street a abusé de relations de marché pour truquer le jeu en sa faveur lors de l’un des événements les plus marquants de l’histoire crypto. »
Todd Snyder, administrateur de la faillite de Terraform Labs
L’acte d’accusation évoque notamment des mouvements autour du Curve 3pool – l’une des principales pools de liquidité pour UST – où Jane Street aurait anticipé les retraits massifs de Terraform et aurait « front-run » ces opérations, c’est-à-dire exécuté des ordres avant que le marché ne réagisse officiellement.
Jane Street se défend : « Une tentative désespérée »
La réponse de Jane Street n’a pas tardé. Par la voix d’un porte-parole, la firme qualifie les accusations de « sans fondement » et de « opportunistes ». Elle affirme que les pertes massives subies par les détenteurs de Terra et Luna résultent avant tout d’« une fraude multibillionnaire orchestrée par la direction de Terraform Labs ».
La position officielle de Jane Street :
- Les allégations sont « désespérées » et visent uniquement à soutirer de l’argent
- Aucune preuve concrète d’abus d’information privilégiée n’est présentée
- La chute de Terra est imputable à Do Kwon et à l’équipe dirigeante
La firme promet de se défendre vigoureusement devant les tribunaux et annonce qu’elle réfutera point par point les arguments de l’administrateur judiciaire.
Retour sur le cataclysme Terra – Luna de mai 2022
Pour comprendre pourquoi cette plainte fait autant de bruit, il faut replonger dans le chaos de mai 2022. Le 7 mai, UST commence à perdre son peg. Le 9 mai, il tombe sous les 0,90 $, puis sous les 0,70 $ le 10 mai. Le mécanisme de mint/burn censé stabiliser le prix s’emballe : plus les gens vendent UST, plus Luna est minté, ce qui fait chuter Luna, ce qui rend UST encore moins attractif… une spirale infernale.
En quelques jours :
- UST passe de 1 $ à quelques centimes
- Luna perd plus de 99,99 % de sa valeur
- La capitalisation totale de l’écosystème s’effondre de plus de 40 milliards $
Des centaines de milliers d’investisseurs particuliers, mais aussi des fonds institutionnels, subissent des pertes colossales. Anchor Protocol, qui offrait jusqu’à 20 % de rendement sur UST déposé, devient le symbole de la cupidité et de l’aveuglement du marché.
Le rôle controversé des market makers pendant la crise
Les market makers comme Jane Street, Jump Trading ou Wintermute jouent un rôle essentiel dans les marchés crypto : ils fournissent la liquidité qui permet d’acheter et de vendre sans faire exploser les spreads. Mais quand la volatilité devient extrême, leur rôle peut être perçu différemment.
Certains accusent ces acteurs d’avoir retiré leur liquidité au pire moment, aggravant la chute. D’autres estiment au contraire qu’ils ont absorbé une partie de la pression vendeuse quand presque personne d’autre ne voulait intervenir. La plainte actuelle penche clairement pour la première version : Jane Street n’aurait pas seulement retiré sa liquidité… elle l’aurait fait en connaissance de cause, grâce à des informations non publiques.
Un précédent : la plainte contre Jump Trading
Ce n’est pas la première fois que l’administrateur de la faillite de Terraform s’en prend à un gros acteur du trading crypto. En décembre 2025, une plainte similaire avait déjà été déposée contre Jump Trading. Les accusations portaient sur des accords secrets conclus avec Do Kwon lui-même, qui auraient permis à Jump de se protéger au détriment des autres acteurs de l’écosystème.
Ces deux dossiers montrent une stratégie claire de l’administrateur : récupérer le maximum d’actifs pour les créanciers en pointant du doigt les acteurs qui auraient profité de la chute plutôt que de la subir.
Quelles conséquences possibles pour Jane Street ?
Si les accusations étaient prouvées, les répercussions pourraient être importantes :
- Dommages et intérêts potentiellement très élevés
- Obligation de restituer les profits réalisés grâce aux opérations litigieuses
- Atteinte à la réputation pour une firme qui cultive depuis toujours une image de discrétion et de professionnalisme
- Possible impact sur ses relations futures avec d’autres projets crypto
Mais pour l’instant, rien n’est prouvé. Les avocats de Jane Street ont déjà annoncé qu’ils contesteraient chaque élément du dossier. Le procès s’annonce long, technique et très médiatisé.
Leçons pour l’écosystème crypto en 2026
Cette affaire rappelle plusieurs réalités persistantes du marché crypto, même après plusieurs cycles :
- La frontière entre finance traditionnelle et finance décentralisée est de plus en plus poreuse
- Les acteurs institutionnels disposent souvent d’un avantage informationnel considérable
- Les stablecoins algorithmiques restent extrêmement risqués, même quand ils sont promus par des équipes brillantes
- Les faillites majeures génèrent des contentieux qui peuvent durer des années
Elle pose aussi une question plus philosophique : quand un projet s’effondre de manière aussi spectaculaire, qui porte la responsabilité première ? Les créateurs qui ont conçu un mécanisme défaillant ? Les investisseurs qui ont cru à des rendements trop beaux pour être vrais ? Ou les acteurs du marché qui auraient accéléré le mouvement ?
Il n’y a probablement pas de réponse simple. Mais une chose est sûre : l’histoire de Terra/Luna n’est pas terminée. Elle continue de produire des répliques judiciaires qui pourraient redessiner certaines pratiques dans l’industrie.
Et maintenant ?
Les prochaines semaines et mois seront cruciaux. Les équipes juridiques des deux côtés préparent leurs arguments. Les juges vont devoir analyser des milliers de messages, d’emails, de logs de trading et de mouvements sur blockchain pour tenter de démêler ce qui relève de l’information publique, de l’analyse intelligente… ou de l’abus caractérisé.
En attendant, une certitude : le dossier Jane Street vs Terraform Labs va continuer d’alimenter les conversations dans les cercles crypto et au-delà. Parce qu’au fond, cette affaire parle de confiance, de pouvoir, d’argent… et de ce qui se passe quand tout s’effondre en même temps.
À suivre de très près.
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