Imaginez pouvoir parier sur l’issue de la prochaine élection présidentielle américaine, sur le cours du Bitcoin dans six mois ou même sur la météo lors du Super Bowl. Des milliards de dollars circulent déjà sur ces plateformes où des millions d’utilisateurs misent sur des événements du monde réel. Mais ce qui ressemblait hier à un jeu futuriste pourrait demain devenir une cible prioritaire des régulateurs américains. Le 12 février 2026, lors d’une audition au Sénat, le président de la SEC a jeté un pavé dans la mare en qualifiant les marchés de prédiction de « huge issue ».
Paul Atkins, à la tête de la Securities and Exchange Commission, n’a pas mâché ses mots. Pour lui, certains contrats proposés sur ces plateformes pourraient tout simplement tomber sous le coup de la législation sur les valeurs mobilières. Une déclaration lourde de conséquences pour un secteur qui explose depuis l’élection de 2024 et qui attire chaque jour de nouveaux utilisateurs avides de rendement.
Quand les paris deviennent des titres financiers ?
Le cœur du débat est simple en apparence : où s’arrête le pari et où commence l’investissement financier ? Les marchés de prédiction fonctionnent sur un principe clair : vous achetez un contrat « Oui » ou « Non » sur un événement futur. Si vous avez raison, vous empochez un gain proportionnel ; sinon, vous perdez votre mise. Jusque-là, rien de bien différent d’un pari sportif classique. Sauf que la taille des volumes, la sophistication des utilisateurs et surtout la nature des événements couverts ont changé la donne.
Paul Atkins l’a expliqué sans détour devant les sénateurs : « Un security est un security, peu importe la manière dont on l’habille ». Autrement dit, si un contrat proposé sur Polymarket ou Kalshi remplit les critères du Howey Test – ce fameux test juridique américain qui définit ce qu’est une valeur mobilière – alors la SEC estime avoir autorité pour intervenir.
« Nous avons suffisamment d’autorité. Un titre financier reste un titre financier, quelle que soit la forme qu’on lui donne. »
Paul Atkins, président de la SEC – 12 février 2026
Cette phrase résonne comme un avertissement clair. Elle suggère que la SEC ne se contentera pas de regarder le train passer. Elle est prête à agir, et ce dès que les contours juridiques seront suffisamment nets.
Polymarket et Kalshi au cœur de la tourmente
Deux noms reviennent sans cesse dans les discussions actuelles : Polymarket et Kalshi. La première, basée sur la blockchain Polygon, a connu une croissance fulgurante lors du cycle électoral 2024. Elle permettait de parier sur presque tout : victoire de tel ou tel candidat, majorité au Congrès, résultats de débats télévisés… Les volumes ont parfois dépassé plusieurs centaines de millions de dollars par jour sur les événements les plus chauds.
Kalshi, de son côté, a choisi une voie plus institutionnelle. Approuvée par la CFTC en 2021 pour certains contrats d’événements, elle opère sous licence fédérale et cible un public plus large, y compris des investisseurs traditionnels. Pourtant, même cette plateforme régulée n’échappe pas aux doutes croissants.
Ce qui inquiète particulièrement les régulateurs :
- Les volumes massifs enregistrés sur des événements politiques sensibles
- Les soupçons d’utilisation d’informations privilégiées (notamment dans le cas récent impliquant un réserviste israélien)
- La facilité d’accès pour des investisseurs non-accrédités
- Le risque systémique si ces marchés deviennent trop influents sur la perception publique
- Les tentatives de contourner les lois anti-blanchiment via des stablecoins
Ces points cumulés créent un cocktail explosif. Les régulateurs craignent à la fois les dérives individuelles (manipulation, insider trading) et les effets macroéconomiques (influence sur les élections, distorsion de l’information publique).
SEC vs CFTC : le bras de fer institutionnel
Historiquement, c’est la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) qui a eu la main sur les marchés de prédiction. Elle les considérait comme des contrats dérivés sur événements, similaires aux contrats à terme sur matières premières. Plusieurs plateformes ont d’ailleurs obtenu des autorisations conditionnelles de la CFTC ces dernières années.
Mais la ligne de démarcation entre « commodity » et « security » n’a jamais été parfaitement claire. Et plus les contrats deviennent complexes, plus la frontière s’estompe. Paul Atkins l’a reconnu ouvertement : « Il y a un chevauchement potentiel de juridiction ». Conséquence concrète : les équipes de la SEC et de la CFTC se réunissent désormais chaque semaine pour tenter de définir un cadre commun.
Cette coopération inhabituelle traduit l’urgence du sujet. Personne ne veut voir ces plateformes migrer massivement vers des juridictions offshore, comme cela s’est déjà produit pour de nombreux protocoles DeFi par le passé.
Les risques pour les utilisateurs français et européens
Si vous êtes en France ou dans l’Union européenne et que vous utilisez Polymarket via un VPN, sachez que la situation peut évoluer très rapidement. D’une part, l’AMF et l’ACPR surveillent déjà de près les plateformes non régulées accessibles depuis le territoire européen. D’autre part, une décision américaine forte pourrait avoir un effet domino.
Plusieurs scénarios sont possibles :
- Les plateformes américaines ferment l’accès aux résidents US → les volumes chutent brutalement
- La SEC impose l’enregistrement → seules les entités les plus solides survivent
- Les contrats les plus sensibles (élections, nominations politiques) sont purement interdits
- Les plateformes décentralisées deviennent la norme… jusqu’à la prochaine vague répressive
Dans tous les cas, la période d’anarchie joyeuse semble toucher à sa fin. Les marchés de prédiction vont devoir choisir : devenir des institutions financières régulées ou disparaître dans l’ombre.
Que nous apprend l’histoire récente ?
Retour en 2012-2014 : Intrade, l’un des pionniers des marchés de prédiction, ferme ses portes après une action conjointe de la CFTC et du Département de la Justice américain. Motif ? Opérer sans licence appropriée et proposer des contrats jugés illégaux.
Dix ans plus tard, le paysage a changé : les technologies blockchain rendent la censure technique beaucoup plus difficile, les volumes sont cent fois supérieurs et l’opinion publique est bien plus favorable aux cryptos qu’en 2012. Pourtant, les arguments juridiques restent étonnamment similaires.
« L’innovation ne donne pas un passe-droit face à la loi. »
Membre anonyme du staff sénatorial – février 2026
Cette citation, recueillie en off par plusieurs journalistes présents à l’audition, résume bien l’état d’esprit actuel à Washington. La technologie peut avancer à la vitesse de la lumière ; le droit, lui, avance à son rythme.
Les arguments des défenseurs des marchés de prédiction
Les partisans de ces plateformes ne se laissent pas abattre. Ils avancent plusieurs arguments solides :
- Efficacité informationnelle : les marchés de prédiction seraient plus précis que les sondages traditionnels
- Transparence : les prix reflètent en temps réel la probabilité collective
- Hedge : ils permettent de se couvrir contre certains risques non assurables classiquement
- Innovation financière : ils ouvrent la voie à de nouveaux instruments dérivés utiles
Certains chercheurs en économie comportementale vont même plus loin : selon eux, interdire ou trop restreindre ces marchés reviendrait à priver la société d’un outil puissant de prévision collective.
Vers une régulation « light » ou un durcissement massif ?
Deux écoles s’affrontent actuellement dans les cercles de pouvoir :
Option 1 – Régulation light (soutenue par une partie de la CFTC)
- Autorisation conditionnelle élargie
- Exigences AML/KYC renforcées
- Interdiction temporaire des contrats politiques les plus sensibles
- Reporting obligatoire des gros porteurs
Option 2 – Durcissement (tendance actuelle à la SEC)
- Classification de nombreux contrats comme securities
- Obligation d’enregistrement complet
- Interdiction pour les non-accrédités sur certains types de contrats
- Sanctions rapides en cas de non-conformité
Le choix qui sera fait dans les 12 à 18 prochains mois redéfinira complètement le paysage des marchés de prédiction aux États-Unis… et par ricochet dans le monde entier.
Et en Europe ?
Pour l’instant, l’Union européenne reste relativement silencieuse sur le sujet. MiCA (Markets in Crypto-Assets) ne couvre pas explicitement les marchés de prédiction événementielle. Mais plusieurs États membres commencent à s’interroger.
En France, l’AMF a déjà émis plusieurs mises en garde contre les plateformes non enregistrées. En Allemagne, la BaFin surveille de près les stablecoins utilisés pour alimenter ces marchés. En Italie, l’AGCM a ouvert une enquête préliminaire sur Polymarket suite à des plaintes d’utilisateurs.
Bref, même si l’épicentre du débat se situe à Washington, les ondes de choc se propagent déjà jusqu’à Bruxelles et Paris.
Conclusion : la fin de l’âge d’or ?
Les marchés de prédiction ont offert, pendant quelques années, une expérience financière totalement nouvelle : liquide, accessible, excitante et souvent rentable. Mais comme souvent dans l’univers crypto, quand un secteur devient trop visible et trop gros, les régulateurs finissent par s’y intéresser de très près.
Paul Atkins l’a dit sans ambages : c’est devenu « a huge issue ». Traduction : ce n’est plus un sujet secondaire. C’est une priorité réglementaire.
Reste à savoir si ces plateformes sauront s’adapter, se restructurer et trouver un modèle viable dans un monde post-2026… ou si elles seront contraintes de retourner dans l’ombre dont elles sont sorties avec tant de panache.
Une chose est sûre : les prochains mois seront décisifs. Et nous n’avons probablement pas fini d’entendre parler de Paul Atkins, de la SEC, de Polymarket et de Kalshi.
