Imaginez un monde où chaque euro ou dollar que vous dépensez est instantanément visible par votre gouvernement. Où un simple désaccord politique pourrait entraîner le gel immédiat de vos fonds. Où l’argent liquide et les cryptomonnaies décentralisées deviendraient les derniers refuges d’une liberté financière en voie de disparition. C’est précisément ce futur que redoute l’un des investisseurs les plus influents de la planète : Ray Dalio.
Le fondateur de Bridgewater Associates, fonds parmi les plus puissants au monde, n’a jamais mâché ses mots. Lors d’une récente interview accordée à Tucker Carlson, il a livré une analyse sans concession des monnaies numériques de banque centrale, plus connues sous l’acronyme MNBC. Pour lui, ces outils numériques promis comme la modernité même cachent un danger bien plus grand : celui d’un contrôle étatique sans précédent.
Les MNBC : une révolution ou une menace autoritaire ?
Les projets de MNBC se multiplient à travers le globe. La Chine avance à grands pas avec son yuan numérique déjà testé à grande échelle. L’Union européenne travaille activement sur son euro numérique. Même plusieurs autres grandes économies envisagent sérieusement cette transition. Pourtant, derrière les discours officiels sur la « modernité », la « rapidité » et la « lutte contre le blanchiment », Ray Dalio voit autre chose.
Il reconnaît volontiers les avantages techniques : des transactions plus rapides, moins coûteuses, une traçabilité améliorée. Mais pour lui, le prix à payer est beaucoup trop élevé. « Les gouvernements auront un contrôle immense », affirme-t-il sans détour. Et ce contrôle ne se limiterait pas à la simple observation.
« Le gouvernement aura un grand contrôle car toutes les transactions seront connues. Ce pouvoir pourra s’étendre à la collecte automatique d’impôts ou à l’application de contrôles de change. »
Ray Dalio
Cette phrase résume à elle seule l’inquiétude majeure. Lorsque chaque paiement, chaque virement, chaque achat est enregistré de manière centralisée, l’État dispose d’une cartographie complète et instantanée des comportements économiques de ses citoyens. Plus besoin de demander des relevés bancaires ou de mener des enquêtes longues : tout est déjà là, en temps réel.
Le précédent du Convoi de la Liberté
Pour illustrer son propos, Ray Dalio évoque un événement qui a marqué les esprits en 2022 : la répression financière du Convoi de la Liberté au Canada. À l’époque, le gouvernement Trudeau avait ordonné le gel des comptes bancaires de nombreux manifestants opposés aux mesures sanitaires. Une mesure inédite dans une démocratie occidentale.
Avec une MNBC, explique Dalio, cette opération deviendrait encore plus simple, plus rapide et surtout plus systématique. Plus besoin d’ordonner aux banques de bloquer des comptes individuellement. Un algorithme pourrait appliquer ces sanctions automatiquement dès qu’un critère est rempli : participation à une manifestation, publication d’un message critique, appartenance à un groupe jugé « indésirable ».
Les risques concrets évoqués par Ray Dalio :
- Gel instantané et arbitraire des avoirs
- Blocage de transactions jugées « non conformes »
- Application automatique de pénalités financières
- Surveillance totale des flux monétaires
- Possibilité de programmer des règles sociales dans la monnaie elle-même
Ces scénarios ne relèvent plus de la science-fiction. Plusieurs pays ont déjà expérimenté des formes de contrôle monétaire numérique. La Chine utilise son e-yuan pour limiter certaines dépenses, contrôler les transferts et même attribuer des « points sociaux » à ses citoyens. L’UE, de son côté, réfléchit à des plafonds stricts sur les montants détenus en euro numérique.
Pourquoi les MNBC ne rapporteraient-elles rien ?
Autre critique formulée par Ray Dalio : l’absence probable d’intérêts sur les MNBC détenues par les particuliers. Contrairement à un compte d’épargne classique, ces portefeuilles numériques ne devraient pas générer de rendement. Pire : ils subiraient de plein fouet l’inflation, comme n’importe quelle monnaie fiat aujourd’hui.
« Ce ne sera pas un instrument efficace à détenir », prévient l’investisseur. En d’autres termes, garder ses économies en MNBC reviendrait à accepter une perte de pouvoir d’achat garantie, sans compensation. Une situation qui contraste fortement avec les cryptomonnaies décentralisées comme Bitcoin, souvent perçues comme une protection contre l’inflation.
Ce point soulève une question essentielle : pourquoi les citoyens accepteraient-ils de détenir une monnaie qui perd de la valeur sans offrir de protection ? La réponse, selon Dalio, est simple : ils n’auront peut-être pas le choix. Les gouvernements pourraient progressivement restreindre l’usage de l’argent liquide et pousser à l’adoption massive des MNBC.
La fin de l’anonymat financier
L’un des aspects les plus préoccupants concerne la vie privée. Avec l’argent liquide, il est encore possible d’effectuer des transactions sans laisser de trace numérique. Les cryptomonnaies, lorsqu’elles sont utilisées correctement (avec des techniques de confidentialité avancées), offrent également un certain degré d’anonymat.
Les MNBC, en revanche, sont conçues pour être totalement transparentes vis-à-vis de l’émetteur – c’est-à-dire la banque centrale. Chaque mouvement est enregistré, horodaté et rattaché à une identité vérifiée. Finie l’époque où l’on pouvait acheter un café ou faire un don à une association sans que l’État ne le sache automatiquement.
« Toutes les transactions seront connues. »
Ray Dalio
Cette transparence totale peut sembler positive dans la lutte contre la criminalité. Mais elle ouvre aussi la porte à des abus majeurs. Un gouvernement autoritaire pourrait facilement identifier les opposants en analysant leurs dépenses. Un régime démocratique pourrait être tenté, en période de crise, de surveiller plus étroitement certains groupes de population.
Quelques pays freinent, d’autres accélèrent
Tous les pays n’avancent pas au même rythme. La Norvège, par exemple, a récemment décidé de mettre fin à son projet de couronne numérique. Les autorités ont jugé les risques trop importants par rapport aux bénéfices attendus. Une décision rare dans un monde où la plupart des grandes banques centrales semblent déterminées à aller de l’avant.
À l’inverse, la Banque centrale européenne (BCE) poursuit activement le développement de l’euro numérique. Des expérimentations sont en cours et plusieurs scénarios sont sur la table, y compris des limites strictes sur les montants détenus par les particuliers. L’objectif officiel : moderniser le système de paiement et concurrencer les stablecoins privés ainsi que les MNBC étrangères.
État des projets MNBC dans le monde :
- Chine : yuan numérique déjà opérationnel à grande échelle
- Union européenne : euro numérique en phase avancée de développement
- États-Unis : discussions en cours, pas de décision ferme
- Norvège : projet officiellement abandonné
- Inde : roupie numérique en phase pilote
- Bahamas : sand dollar opérationnel depuis plusieurs années
Cette disparité montre que le sujet reste controversé, même au plus haut niveau des institutions financières. Certains y voient une opportunité stratégique, d’autres un risque existentiel pour les libertés individuelles.
MNBC vs cryptomonnaies décentralisées
Face à ces projets étatiques, les cryptomonnaies décentralisées apparaissent comme une alternative philosophique et technique. Bitcoin, par exemple, a été conçu précisément pour échapper au contrôle d’une autorité centrale. Ethereum et d’autres blockchains permettent également des transactions sans intermédiaire.
Mais les MNBC présentent un avantage majeur pour les gouvernements : la maîtrise totale. Pas de minage, pas de consensus distribué, pas de risque de fork. Tout reste sous contrôle direct de la banque centrale. C’est cette centralisation qui fait peur à des observateurs comme Ray Dalio.
Pourtant, certains défenseurs des MNBC avancent que ces outils permettraient justement de mieux lutter contre le crime organisé, le terrorisme et l’évasion fiscale. La question est donc de savoir où placer le curseur entre sécurité collective et libertés individuelles.
Quelles protections pour l’avenir ?
Face à cette montée en puissance des projets MNBC, plusieurs pistes émergent pour préserver un minimum de liberté financière :
- Conserver une quantité significative d’argent liquide tant que c’est possible
- Utiliser des cryptomonnaies décentralisées avec des outils de confidentialité (mixers, wallets anonymes, etc.)
- Soutenir politiquement des cadres légaux protégeant l’anonymat financier
- Diversifier ses avoirs dans des actifs non saisissables facilement (or physique, Bitcoin sur wallet hardware)
- Exiger une transparence totale sur les règles qui régiront les MNBC
Ces mesures ne sont pas infaillibles, mais elles permettent de garder une certaine marge de manœuvre dans un monde où le contrôle monétaire pourrait devenir omniprésent.
Une vision à long terme
Ray Dalio ne se contente pas de critiquer. Il analyse les grands cycles économiques et politiques depuis des décennies. Pour lui, les MNBC s’inscrivent dans une tendance plus large : la montée du pouvoir des États face aux forces décentralisatrices. Après des années de mondialisation et de libéralisation, nous assisterions à un retour en force du contrôle centralisé.
Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si les MNBC arriveront, mais comment elles seront encadrées. Seront-elles conçues pour maximiser la liberté individuelle ou pour renforcer le pouvoir de l’État ? Les réponses données dans les prochaines années seront déterminantes pour les générations futures.
En attendant, l’alerte de Ray Dalio résonne comme un appel à la vigilance. Les gouvernements promettent efficacité et modernité. Mais à quel prix ? Lorsque la monnaie elle-même devient un outil de contrôle social, c’est toute la notion de liberté qui se trouve remise en question.
Le débat ne fait que commencer. Et il est loin d’être uniquement technique ou financier. Il touche au cœur même de notre contrat social.
