Imaginez une métropole financière mondiale qui, au lieu de freiner l’innovation crypto, décide de l’encadrer avec précision et ambition. C’est exactement ce que fait Hong Kong depuis plusieurs années. En ce début 2026, la cité-État franchit une étape décisive : les premières licences officielles pour émettre des stablecoins devraient être accordées dès le mois de mars. Mais attention, pas question de transformer ce marché en Far West numérique.
La prudence affichée par l’Autorité monétaire de Hong Kong (HKMA) intrigue autant qu’elle rassure. Alors que le monde entier observe, la petite île entend bien devenir l’un des principaux hubs mondiaux pour les stablecoins réglementés. Retour sur un dossier qui pourrait bien redéfinir les règles du jeu en Asie et au-delà.
Hong Kong : la prudence comme stratégie gagnante
Depuis plusieurs années, Hong Kong cultive une image paradoxale : ville ultra-connectée aux flux financiers internationaux, mais également territoire extrêmement vigilant sur la stabilité financière. Après les secousses provoquées par l’effondrement de plusieurs projets crypto en 2022 et 2023, les autorités ont choisi une voie médiane : ni interdiction totale, ni laxisme. Le résultat ? Un cadre réglementaire parmi les plus aboutis au monde pour les stablecoins.
En août 2025, l’ordonnance sur les stablecoins est entrée en vigueur. Ce texte impose une licence obligatoire à tout acteur souhaitant émettre un stablecoin adossé au dollar hongkongais ou utilisé à Hong Kong. Une obligation qui s’applique même aux projets opérant à l’étranger dès lors qu’ils ciblent le public local. Une approche claire : même activité, même risque, même réglementation.
Les grands principes du cadre hongkongais pour les stablecoins :
- Réserves 1:1 en actifs de haute qualité (cash, dépôts bancaires, obligations d’État)
- Séparation stricte entre actifs de réserve et fonds propres de l’émetteur
- Audit mensuel des réserves par un auditeur indépendant
- Publication en temps réel de la composition des réserves
- Exigences renforcées en matière de lutte anti-blanchiment (AML) et connaissance du client (KYC)
- Plans de résolution et de remboursement en cas de crise
Ces exigences, bien plus strictes que celles imposées à de nombreux émetteurs offshore, expliquent pourquoi Hong Kong avance lentement mais sûrement.
Mars 2026 : le grand test pour les premiers licenciés
Selon les déclarations d’Eddie Yue, directeur général de la HKMA, les premières licences devraient être délivrées dès le mois de mars 2026. Mais il a immédiatement tempéré les attentes : le nombre d’acteurs autorisés sera très limité lors de cette phase inaugurale.
Pourquoi une telle retenue ? La réponse est simple : la HKMA veut éviter à tout prix le moindre incident sur son sol. Un stablecoin mal géré peut rapidement provoquer des effets systémiques, surtout dans une place financière aussi interconnectée que Hong Kong.
« Nous ne voulons pas nous précipiter. Mieux vaut quelques émetteurs solides et fiables que de nombreux acteurs fragiles. »
Eddie Yue, directeur général de la HKMA
Les candidatures sont examinées selon plusieurs critères exigeants : solidité financière de l’émetteur, qualité et pertinence du modèle économique, robustesse technique de l’infrastructure, efficacité des dispositifs AML/CFT, et surtout capacité à gérer des flux transfrontaliers importants tout en respectant les règles locales.
36 candidatures… mais combien de survivants ?
Dès octobre 2025, la HKMA révélait avoir reçu 36 dossiers lors de la première vague d’instruction. Un chiffre impressionnant qui témoigne de l’attractivité du marché hongkongais. Pourtant, une grande partie de ces candidatures n’aurait pas franchi les premiers filtres.
Certains projets manquaient cruellement de substance opérationnelle, d’autres n’avaient pas anticipé les exigences techniques ou financières. Résultat : beaucoup de prétendants, mais peu d’élus probables pour cette première vague de licences.
Les profils les plus crédibles à ce stade :
- Joint-ventures entre grandes banques traditionnelles et acteurs Web3
- Filiales locales de grands émetteurs internationaux déjà régulés ailleurs
- Institutions financières hongkongaises établies souhaitant diversifier leurs activités
Parmi les noms qui reviennent le plus souvent, on trouve sans surprise des mastodontes de la finance traditionnelle et du Web3 local.
Les poids lourds déjà positionnés
Standard Chartered Hong Kong et Animoca Brands, géant du Web3 basé à Hong Kong, ont créé une entité commune baptisée Anchorpoint Financial Limited précisément dans le but d’obtenir une licence stablecoin locale. Ce partenariat illustre parfaitement la stratégie hongkongaise : marier l’expertise bancaire traditionnelle avec l’innovation blockchain.
De son côté, HSBC, banque emblématique de Hong Kong, n’a jamais caché son intérêt pour les stablecoins réglementés. Même son de cloche du côté de l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), première banque mondiale en termes d’actifs, qui voit dans les stablecoins un moyen de renforcer sa présence dans les paiements transfrontaliers.
Ces acteurs institutionnels présentent plusieurs avantages aux yeux de la HKMA : solidité financière démontrée, expérience des exigences réglementaires, infrastructures existantes, et surtout capacité à absorber des volumes importants sans déstabiliser le système.
Un registre public… toujours vide
Depuis juillet 2025, un registre public des émetteurs de stablecoins agréés est en ligne sur le site de la HKMA. À ce jour, il reste désespérément vide. Cette absence n’est pas un échec, mais bien la preuve que Hong Kong préfère la qualité à la quantité.
Contrairement à d’autres juridictions qui ont multiplié les autorisations rapides, Hong Kong a choisi la voie inverse : construire patiemment une place forte pour les stablecoins institutionnels et réglementés. Une stratégie qui pourrait s’avérer payante à moyen et long terme.
Les défis qui attendent les futurs licenciés
Obtenir une licence n’est que le début du parcours. Les émetteurs agréés devront ensuite relever plusieurs défis majeurs :
- Maintenir en permanence des réserves de haute qualité tout en offrant un rendement attractif
- Gérer des flux transfrontaliers massifs sans enfreindre les règles de contrôle des capitaux
- Concurrence féroce avec les stablecoins déjà établis (USDT, USDC, etc.)
- Adapter leur infrastructure à l’évolution rapide des technologies blockchain
- Répondre aux exigences croissantes en matière de transparence et de reporting
La HKMA a d’ailleurs annoncé qu’elle mènerait des inspections régulières et pourrait suspendre ou retirer une licence en cas de manquement grave. La menace est claire : à Hong Kong, la confiance se gagne difficilement… mais se perd très vite.
Quel impact pour l’écosystème crypto asiatique ?
L’arrivée de stablecoins réglementés made in Hong Kong pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières de la ville. Plusieurs scénarios se dessinent :
- Renforcement de la position de Hong Kong comme hub crypto asiatique face à Singapour et Dubaï
- Possible effet d’entraînement sur la Chine continentale, qui observe attentivement l’expérience hongkongaise
- Attraction de nouveaux talents et capitaux dans l’écosystème blockchain local
- Création d’un précédent pour d’autres juridictions cherchant à réglementer les stablecoins sans les étouffer
- Émergence de cas d’usage innovants dans la finance commerciale et les paiements transfrontaliers
Les prochains mois seront donc déterminants. Si les premières licences sont attribuées à des acteurs crédibles et que les premiers stablecoins fonctionnent sans accroc, Hong Kong pourrait bien devenir la référence mondiale en matière de stablecoins réglementés.
Vers une nouvelle génération de stablecoins institutionnels ?
Ce qui se joue actuellement à Hong Kong dépasse largement le cadre local. On assiste peut-être à la naissance d’une nouvelle catégorie de stablecoins : les stablecoins institutionnels pleinement réglementés, soutenus par des banques de premier plan et opérant dans un cadre juridique clair.
Ces nouveaux venus pourraient progressivement gagner des parts de marché face aux géants historiques, notamment auprès des institutions financières, des entreprises et des États qui recherchent avant tout la stabilité et la conformité.
« Les stablecoins du futur ne seront probablement pas émis par des entreprises crypto pures, mais par des consortiums mêlant finance traditionnelle et technologie blockchain. Hong Kong est en train de créer le terrain idéal pour cette évolution. »
Analyste financier spécialisé dans les stablecoins
La route reste longue et semée d’embûches. Mais une chose est sûre : Hong Kong ne compte pas laisser passer sa chance de devenir le laboratoire mondial des stablecoins de nouvelle génération.
Ce que les investisseurs et les entreprises doivent surveiller
Pour les acteurs du secteur crypto, les prochains mois seront riches en enseignements. Plusieurs éléments méritent une attention particulière :
- Les noms des premiers licenciés (attendus en mars 2026)
- Le volume de réserves effectivement apportées par ces nouveaux émetteurs
- Les premiers cas d’usage concrets déployés à Hong Kong et en Asie
- Les réactions des grands acteurs internationaux (Circle, Tether, Paxos…)
- L’évolution du registre public de la HKMA
- Les annonces de partenariats ou d’intégrations avec des infrastructures de paiement locales
Chaque avancée, chaque annonce, chaque licence délivrée sera scrutée par l’ensemble de l’industrie. Car au-delà du marché hongkongais, c’est bien l’avenir de la régulation des stablecoins qui se joue en ce moment même dans cette petite île à l’embouchure de la rivière des Perles.
Et vous, comment jugez-vous la stratégie hongkongaise ? Trop prudente ou visionnaire ? L’avenir nous le dira… mais une chose est certaine : les prochains mois s’annoncent passionnants pour tous ceux qui s’intéressent à l’intersection entre finance traditionnelle et monnaie numérique.
