Imaginez un instant : vous avez construit votre portefeuille selon les règles classiques, 60 % en actions, 40 % en obligations d’État, convaincu que ces dernières viendraient amortir les chocs quand les marchés actions toussent. Et si, soudain, quelqu’un vous annonçait que ce coussin de sécurité n’existe plus vraiment ? C’est exactement le message que BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde, adresse aujourd’hui à ses clients institutionnels et aux investisseurs avertis.
Dans une note récente qui fait déjà beaucoup parler dans les cercles financiers, BlackRock explique sans détour que les obligations souveraines à long terme ont perdu leur statut de valeur refuge fiable. Face à des déficits publics qui explosent, des taux qui restent durablement élevés et des chocs politiques de plus en plus fréquents, ces titres se comportent désormais comme une source supplémentaire de risque plutôt que comme un amortisseur. Une bascule historique qui pousse certains allocataires à regarder ailleurs… notamment vers Bitcoin, Ethereum et Solana.
Quand les obligations cessent d’être le parachute de secours
Pendant des décennies, la stratégie 60/40 a été considérée comme la boussole de l’investisseur équilibré. Les actions pour la performance, les obligations d’État pour la stabilité. Mais cette équation repose sur un postulat fondamental : quand les actions chutent, les rendements obligataires baissent (les prix montent), offrant une compensation naturelle. Or ce mécanisme de diversification s’effrite sous nos yeux.
Les raisons sont multiples et s’entrelacent. D’abord, les niveaux d’endettement public atteignent des sommets historiques dans la plupart des grandes économies. Ensuite, les banques centrales maintiennent une posture restrictive bien plus longtemps que prévu. Enfin, les chocs ne viennent plus seulement des cycles économiques classiques, mais de décisions politiques imprévisibles : guerres commerciales, changements de majorité brutaux, crises budgétaires localisées qui contaminent le reste du monde.
« Les obligations n’offrent plus le même niveau de ballast pour les portefeuilles. Les déficits massifs et les chocs politiques font que les obligations souveraines à longue duration subissent désormais des mouvements corrélés aux actifs risqués. »
BlackRock Investment Institute
Ce constat n’est pas théorique. Il s’appuie sur des exemples concrets qui se multiplient depuis 2022 et qui se sont encore accentués en 2025-2026.
Le cas japonais : un signal d’alerte retentissant
Le Japon, longtemps présenté comme le laboratoire des politiques monétaires extrêmes, est devenu le symbole le plus frappant de cette nouvelle réalité. Les obligations d’État japonaises à très longue maturité (les fameux JGB ultra-longs) ont connu une vente massive ces dernières semaines. Le rendement du 40 ans a brièvement dépassé les 4 %, un niveau inédit depuis la création de cette maturité en 2007.
Pourquoi un tel mouvement ? Parce que les investisseurs internationaux commencent à intégrer sérieusement le risque de soutenabilité de la dette japonaise. Avec un ratio dette/PIB qui flirte avec les 260 %, et un besoin constant de trouver des acheteurs étrangers pour absorber les émissions massives, la moindre hésitation des acheteurs asiatiques ou européens suffit à faire flamber les rendements.
Quelques chiffres qui font réfléchir sur le Japon :
- Ratio dette publique / PIB ≈ 260 %
- Émissions nettes annuelles de JGB > 30 trillions de yens
- Part des investisseurs étrangers dans les JGB ultra-longs ≈ 12-15 % (en forte hausse)
- Durée moyenne du portefeuille de la Banque du Japon > 7 ans
BlackRock n’a pas attendu ce dernier soubresaut pour agir : le géant est sous-pondéré sur les JGB à longue duration depuis 2023. Une position qui s’est révélée payante.
Et aux États-Unis, la situation est-elle vraiment différente ?
Pas tant que cela. Même si le dollar reste la monnaie de réserve mondiale et que la demande pour les Treasuries reste structurellement forte, les signaux d’alerte s’accumulent également outre-Atlantique.
BlackRock a basculé en sous-pondération sur les Treasuries longue duration dès décembre 2025. Parmi les arguments avancés : l’explosion prévue de l’offre obligataire (dette publique + dette corporate), la persistance de taux réels élevés, et surtout la montée du risque politique autour du plafond de la dette et des débats budgétaires.
Quand les investisseurs étrangers (Chine, Japon, Europe) commencent à se poser des questions sur la trajectoire budgétaire américaine, la notion même de « valeur refuge » vacille. Et c’est là que le basculement vers d’autres actifs devient envisageable.
Bitcoin, Ethereum, Solana : les nouveaux actifs convexes ?
Dans ce contexte de défaillance partielle des hedges traditionnels, certains investisseurs institutionnels redécouvrent les vertus de la convexité offerte par les grandes cryptomonnaies. Convexité, c’est le mot technique qui signifie que le potentiel haussier est asymétrique par rapport au risque de perte : quand ça monte, ça monte fort ; quand ça baisse, la perte est limitée au capital investi.
Bitcoin reste le leader incontesté de cette catégorie. À environ 88 000 $, avec une capitalisation dépassant les 1 750 milliards de dollars, il représente désormais une classe d’actifs à part entière pour beaucoup d’institutionnels. Mais Ethereum et Solana gagnent également du terrain dans cette logique de « hedge alternatif ».
- Bitcoin : considéré comme l’or numérique, store of value ultime dans un monde de monnaies fiat dégradées
- Ethereum : infrastructure programmable mondiale, exposition à la tokenisation des actifs réels et à la DeFi
- Solana : blockchain ultra-rapide et peu coûteuse, positionnée sur les usages de masse (paiements, memecoins, NFT, gaming)
Ce qui séduit particulièrement, c’est que ces trois actifs ne subissent pas la même logique de corrélation que les obligations souveraines face aux chocs budgétaires ou politiques. Leur valorisation repose davantage sur l’adoption technologique, les flux d’investissement et la dynamique de réseau que sur les politiques fiscales des États.
« Dans un monde où les obligations ne protègent plus, la volatilité assumée et transparente des cryptos devient paradoxalement plus acceptable que la volatilité masquée et croissante des dettes souveraines. »
Commentaire anonyme d’un family office européen
Certes, personne ne prétend que Bitcoin, Ethereum ou Solana remplaceront les obligations dans un portefeuille classique. Mais ils peuvent venir compléter, voire remplacer partiellement, cette poche « ballast » qui ne joue plus son rôle.
Quelles allocations concrètes envisagent les institutionnels ?
Les approches restent très variées selon la taille, le mandat et la tolérance au risque de chaque investisseur. Voici quelques schémas qui reviennent fréquemment dans les discussions privées :
- Remplacement partiel : réduire la duration moyenne du portefeuille obligataire de 7 à 4-5 ans et réallouer 3 à 8 % vers BTC/ETH/SOL
- Poche « convexité » dédiée : 5 à 15 % du portefeuille en cryptos comme exposition asymétrique indépendante des taux
- Stratégie barbell : gros positions en cash + Treasuries courts + cryptos majeures, abandon quasi-total des maturités longues
- Approche opportuniste : attendre les phases de capitulation obligataire pour renforcer les positions crypto
Ces allocations restent minoritaires, mais elles gagnent du terrain beaucoup plus vite que ne le montrent les chiffres officiels des ETF ou des déclarations publiques.
Les risques à ne pas sous-estimer
Passer des obligations souveraines aux cryptomonnaies n’est évidemment pas un transfert sans risque. La volatilité reste plusieurs fois supérieure, la liquidité peut s’évaporer lors des crises extrêmes, et la corrélation avec les actions technologiques reste élevée en période de stress.
Mais le point clé soulevé par de plus en plus d’observateurs, c’est que le risque « caché » des obligations longues est en train de rattraper, voire dépasser, le risque affiché des cryptos. Un rendement du 30 ans américain qui passe de 4,2 % à 5,8 % en quelques semaines peut causer plus de dégâts à un portefeuille institutionnel qu’une correction de 25 % sur Bitcoin quand la pondération est adaptée.
Comparaison rapide du profil de risque perçu en 2026 :
- Obligations souveraines 30 ans : volatilité implicite en hausse, convexité négative croissante, risque politique élevé
- Bitcoin : volatilité élevée mais connue, convexité positive, risque principalement de flux et d’adoption
- Ethereum : volatilité intermédiaire, exposition à l’innovation technologique
- Solana : volatilité la plus élevée des trois, mais aussi le plus fort potentiel de croissance des usages
Vers une redéfinition complète de la diversification ?
Ce que nous observons aujourd’hui pourrait marquer le début d’une refonte profonde de la théorie moderne du portefeuille. Si les actifs sans risque (ou supposés tels) deviennent eux-mêmes une source majeure de risque, alors la diversification doit se penser différemment.
Certains poussent le raisonnement jusqu’à dire que la vraie diversification en 2026-2030 ne se mesure plus seulement en termes de classes d’actifs, mais en termes d’exposition aux différents types de risques : risque de politique monétaire, risque fiscal, risque géopolitique, risque technologique, risque d’adoption.
Dans cette grille de lecture, Bitcoin apparaît comme une exposition « anti-État » par excellence, Ethereum comme une exposition à la décentralisation programmable, et Solana comme une exposition aux infrastructures de nouvelle génération capables de supporter des milliards d’utilisateurs.
Conclusion : la fin d’une époque, le début d’une autre
BlackRock ne dit pas explicitement « achetez du Bitcoin au lieu de Treasuries ». Mais le message sous-jacent est clair : l’ancien monde où l’on pouvait compter sur les obligations d’État pour protéger un portefeuille n’existe plus vraiment. Face à cette réalité nouvelle, les grands investisseurs sont en train de réévaluer leurs options… et les cryptomonnaies majeures font désormais partie sérieusement de la discussion.
Que vous soyez un investisseur particulier ou institutionnel, une chose est sûre : ignorer ce débat serait une erreur stratégique majeure. Les années à venir pourraient bien être celles où la frontière entre actifs traditionnels et actifs numériques s’estompera définitivement, redessinant les contours de ce qu’on appelle encore aujourd’hui « un portefeuille diversifié ».
Et vous, commencez-vous déjà à intégrer cette nouvelle donne dans votre allocation ?
