Imaginez un instant : l’un des fleurons technologiques français, issu du géant historique de l’énergie, tombe entre les mains d’un mastodonte américain du minage de Bitcoin. Et pour couronner le tout, l’État français accepte qu’EDF soit empêché de concurrencer ce nouvel actionnaire pendant deux longues années. Voilà le scénario qui se déroule sous nos yeux en ce début d’année 2026. Une décision qui interroge profondément sur la cohérence de notre stratégie industrielle et énergétique.
Quand l’État français ouvre la porte à un géant américain du minage
Le 26 janvier 2026, l’information est tombée comme un couperet dans les milieux spécialisés : Mara Holdings, entreprise cotée au Nasdaq et poids lourd mondial du minage de Bitcoin, vient d’obtenir l’autorisation de prendre le contrôle majoritaire (64 %) d’Exaion, la filiale blockchain du groupe EDF. Ce qui pouvait apparaître comme une simple opération capitalistique prend rapidement des allures de tournant stratégique majeur.
Derrière les communiqués policés se cache en réalité une négociation âpre entre Bercy, EDF et l’américain Mara. Le Trésor a imposé un certain nombre de garde-fous, mais l’une des concessions accordées pose question : la clause de non-concurrence qui interdit à EDF d’exercer des activités de calcul haute performance — et donc de minage de Bitcoin — pendant deux ans.
Les principales conditions imposées par l’État français à Mara :
- Maintien des capacités industrielles, matérielles et humaines en France pendant au minimum 5 ans
- Stockage des données sensibles exclusivement sur le territoire national avec niveau de sécurité maximal
- Nomination d’un Point de Contact Opérationnel (PCO) chargé de rendre des comptes annuels aux ministères de l’Économie et de l’Énergie
- Droit de regard renforcé de l’État sur la gouvernance et la stratégie d’Exaion
Ces engagements semblent solides sur le papier. Pourtant, plusieurs observateurs du secteur estiment que la véritable faiblesse de l’accord réside précisément dans ce que l’État n’a pas contesté : la clause d’exclusivité temporaire accordée à Mara.
La clause de non-concurrence : le point aveugle de l’accord
En interdisant à EDF d’entrer sur le marché du minage pendant deux ans, la France se prive volontairement de son principal acteur industriel et énergétique pour développer cette activité stratégique. Au même moment, Mara peut déployer ses machines, nouer des contrats avec RTE et s’imposer comme l’acteur de référence sur le territoire.
« C’est open bar pour les Américains. On neutralise EDF pile au moment où le minage pourrait devenir un outil structurant pour la stabilité du réseau. »
Grégory Raymond, The Big Whale
Ce constat amer est partagé par plusieurs experts du secteur qui s’expriment en off. La période de deux ans peut sembler courte, mais dans un marché qui évolue à très grande vitesse, elle suffit largement pour qu’un acteur dominant s’installe durablement.
Pourquoi le minage de Bitcoin intéresse-t-il soudain les énergéticiens ?
Longtemps considéré comme énergivore et polluant, le minage de Bitcoin change progressivement de regard auprès des producteurs d’électricité. La raison est simple : les machines de minage (ASIC) constituent aujourd’hui l’un des rares consommateurs industriels capables d’ajuster leur consommation en quelques secondes.
Lorsque la production dépasse la demande (prix négatifs sur le marché de gros), les mineurs augmentent leur puissance. Quand la consommation explose (pics de froid, par exemple), ils peuvent s’arrêter quasi instantanément. Ce profil de consommateur flexible est exactement ce dont les gestionnaires de réseau ont besoin dans un système de plus en plus intermittent.
- Absorption des surplus d’électricité renouvelable et nucléaire
- Réduction des prix négatifs sur le marché spot
- Diminution des contraintes de curtailment (arrêt forcé) des renouvelables
- Stabilisation du réseau sans avoir recours à des centrales thermiques polluantes en backup
- Création de revenus complémentaires pour les producteurs d’électricité
Dans son audition devant la Cour des comptes en décembre 2025, le PDG d’EDF Bernard Fontana avait d’ailleurs insisté sur l’urgence de trouver de nouveaux débouchés pour valoriser l’électricité excédentaire. Le minage de Bitcoin faisait partie des pistes sérieusement envisagées.
Un réseau électrique français en pleine mutation
La situation du système électrique français en 2026 est paradoxale. D’un côté, le parc nucléaire et les renouvelables produisent massivement. De l’autre, la consommation stagne, voire recule légèrement dans certains secteurs. Résultat : des périodes de surproduction de plus en plus fréquentes.
RTE l’explique sans détour dans ses bilans prospectifs : sans nouveaux usages flexibles, la rentabilité du parc nucléaire risque de se dégrader fortement. Le minage de Bitcoin apparaît alors comme une solution pragmatique et économiquement viable, à condition que les acteurs nationaux puissent se positionner rapidement.
Chiffres clés du système électrique français en 2025-2026 (estimations RTE) :
- Surplus structurel d’environ 40 à 60 TWh/an d’ici 2030
- Prix négatifs enregistrés pendant plus de 1 200 heures en 2025
- Coût du curtailment renouvelable supérieur à 800 M€ en 2025
- Potentiel de flexibilité via le minage évalué entre 3 et 8 GW d’ici 2035
Dans ce contexte, bloquer EDF pendant deux ans revient à offrir un boulevard à l’opérateur américain sur un marché naissant mais stratégique.
Souveraineté numérique et énergétique : le grand malentendu
Depuis plusieurs années, la France et l’Europe martèlent leur volonté de reconquérir leur souveraineté technologique. Cloud, semi-conducteurs, intelligence artificielle, batteries… chaque secteur stratégique fait l’objet d’un plan gouvernemental ou européen.
Et pourtant, dans le cas présent, on observe exactement le phénomène inverse : un transfert de contrôle vers un acteur américain, couplé à une neutralisation temporaire du champion national. Le paradoxe est d’autant plus frappant que le minage de Bitcoin est intimement lié à deux questions centrales : la maîtrise de l’énergie et la sécurité des infrastructures numériques critiques.
« Accepter une telle clause, c’est prendre le risque de se retrouver dans cinq ans avec un quasi-monopole américain sur un levier clé de flexibilité du réseau. »
Un cadre d’EDF sous couvert d’anonymat
Certains observateurs vont même plus loin : ils estiment que cette opération pourrait préfigurer une forme de dépendance stratégique nouvelle vis-à-vis des États-Unis dans le domaine de la gestion intelligente de l’énergie.
Que peut faire la France maintenant ?
La décision est prise, l’accord signé. Mais plusieurs leviers restent mobilisables pour limiter les dégâts et préserver l’intérêt national à moyen terme.
- Renforcer le contrôle du PCO et rendre publics ses rapports annuels pour garantir la transparence
- Accélérer les expérimentations de minage flexible avec d’autres acteurs (collectivités, data centers, industriels)
- Créer un cadre réglementaire favorable au développement du minage intelligent et décarboné sur le territoire
- Préparer dès maintenant la sortie de clause en 2028 : structuration d’une offre industrielle française compétitive
- Négocier au niveau européen une approche coordonnée sur le sujet de la flexibilité énergétique via le calcul
La période de deux ans ne doit pas être vécue comme une fatalité, mais comme une contrainte temporaire qui oblige à repenser la stratégie globale.
Le minage de Bitcoin : outil de géopolitique énergétique du XXIe siècle
Ce que révèle cette affaire Exaion-Mara, c’est que le minage de Bitcoin n’est plus seulement une activité spéculative liée à la cryptomonnaie. Il devient progressivement un outil de politique énergétique et industrielle.
Les pays qui sauront attirer (ou conserver) des capacités de minage flexibles disposeront d’un levier précieux pour gérer leurs réseaux électriques de demain. À l’inverse, ceux qui se désengageront ou se feront devancer risquent de perdre en autonomie stratégique.
La France se trouve à un carrefour. En autorisant l’entrée de Mara tout en bloquant temporairement EDF, elle a choisi — consciemment ou non — de privilégier l’attractivité économique immédiate au détriment d’une vision souveraine à long terme. Le débat reste ouvert sur le caractère gagnant ou perdant de ce choix.
Une chose est sûre : les deux prochaines années seront décisives pour savoir si le minage de Bitcoin deviendra, en France, un atout maîtrisé par des acteurs nationaux ou un nouveau champ de dépendance vis-à-vis de partenaires étrangers.
À suivre de très près.
