Imaginez un monde où les paiements en ligne transfrontaliers européens deviennent aussi fluides, rapides et peu coûteux que l’envoi d’un message WhatsApp, tout en restant fermement ancrés dans la monnaie officielle de la zone euro. Ce rêve, longtemps réservé aux stablecoins américains, pourrait bien devenir réalité d’ici la fin 2026. Une alliance inattendue de dix grandes banques européennes vient de franchir une étape décisive dans cette direction.
Le 24 janvier 2026, un consortium composé de poids lourds du secteur bancaire a officialisé la création de Qivalis, une nouvelle entité dédiée à l’émission d’un stablecoin adossé à l’euro. Ce projet n’est pas une initiative isolée de fintechs audacieuses : il s’agit d’une réponse institutionnelle directe à la domination écrasante des stablecoins libellés en dollars sur le marché mondial des cryptomonnaies et des paiements numériques.
Une réponse européenne à la suprématie du dollar numérique
Depuis plusieurs années, le paysage des stablecoins est presque exclusivement dominé par des émetteurs américains ou basés hors Europe. Tether (USDT) et Circle (USDC) représentent à eux seuls plus de 90 % de la capitalisation totale du marché des stablecoins. Cette hégémonie pose un problème stratégique majeur pour l’Union européenne : dépendre massivement d’infrastructures privées étrangères pour les flux financiers numériques de demain.
Les banques européennes ne veulent plus rester spectatrices. Elles ont décidé de prendre les choses en main en lançant un projet qui allie la stabilité de l’euro à la technologie blockchain, tout en respectant scrupuleusement le cadre réglementaire européen, notamment le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) entré en vigueur récemment.
Les banques fondatrices de Qivalis :
- BNP Paribas
- ING
- UniCredit
- Banca Sella
- KBC
- DekaBank
- Danske Bank
- SEB
- Caixabank
- Raiffeisen Bank International
BNP Paribas a rejoint le groupe après l’annonce initiale, signe que l’intérêt pour ce projet dépasse largement le cercle des premiers participants. Cette liste impressionnante couvre une grande partie de l’espace économique européen, du nord au sud, de l’ouest à l’est.
Qivalis : une structure dédiée et ambitieuse
Qivalis n’est pas une simple branche interne d’une banque ou d’un groupe. Il s’agit d’une société indépendante basée à Amsterdam, aux Pays-Bas, qui cherche à obtenir une licence d’Établissement de Monnaie Électronique auprès de la banque centrale néerlandaise (DNB). Cette structure juridique claire vise à garantir une séparation stricte entre les activités traditionnelles des banques et cette nouvelle activité crypto, tout en offrant la transparence exigée par les régulateurs.
L’équipe dirigeante inspire confiance : Jan-Oliver Sell, ancien PDG de Coinbase Allemagne, prend les rênes en tant que CEO. Il est accompagné de Howard Davies, ex-président de NatWest, qui assure la présidence du conseil. Ces deux profils combinent une expertise approfondie du monde crypto et une solide légitimité dans l’univers bancaire traditionnel.
« Nous voulons offrir aux Européens une alternative fiable, régulée et souveraine aux stablecoins américains qui dominent aujourd’hui le marché. »
Jan-Oliver Sell, CEO de Qivalis
Le plan de recrutement est déjà ambitieux : entre 45 et 50 collaborateurs seront embauchés au cours des deux prochaines années, avec déjà un tiers des postes pourvus au moment de l’annonce. Ce rythme montre que le projet avance concrètement et rapidement.
Un calendrier réaliste pour 2026
Le lancement commercial est prévu pour la seconde moitié de 2026, sous réserve bien entendu de l’obtention des autorisations réglementaires nécessaires. Ce délai correspond à la fois au temps nécessaire pour obtenir les licences et à la période d’adaptation des infrastructures techniques et de conformité MiCA.
Il est intéressant de noter que les régulateurs européens, y compris la Banque Centrale Européenne (BCE), suivent le projet de très près. Selon plusieurs sources proches du dossier, la BCE voit d’un bon œil l’émergence d’une solution européenne qui permettrait de renforcer l’autonomie stratégique de l’Union dans le domaine des paiements numériques.
À quoi servira concrètement ce stablecoin ?
Dans un premier temps, le stablecoin Qivalis se concentrera sur deux usages principaux :
- Le trading de cryptomonnaies sur les plateformes régulées européennes
- Les paiements et règlements instantanés à faible coût
Ces deux cas d’usage constituent actuellement le cœur de l’adoption des stablecoins dans le monde entier. En offrant une alternative euro, Qivalis espère capter une partie significative du volume qui transite aujourd’hui par des USDT ou USDC, souvent au prix d’une conversion implicite en dollars et de frais supplémentaires.
À plus long terme, le consortium envisage d’étendre les usages à de nombreux autres domaines : paiements B2B transfrontaliers, rémunération de freelances européens, micropaiements dans le métaverse ou Web3, intégration dans les applications DeFi européennes, etc. L’ambition est clairement de créer une infrastructure de paiement numérique européenne de référence.
Avantages attendus du stablecoin Qivalis :
- Règlement instantané 24/7
- Frais très faibles voire nuls
- Adossement 1:1 à l’euro (réserves auditées)
- Conformité complète MiCA
- Pas de conversion dollar/euro forcée
- Protection des données selon normes européennes
Le contexte réglementaire : MiCA change la donne
Le règlement MiCA constitue le cadre juridique le plus abouti au monde pour les actifs numériques. Il impose aux émetteurs de stablecoins des exigences très strictes en matière de :
- Réserves (100 % adossées, liquides et de haute qualité)
- Gouvernance
- Transparence et audits réguliers
- Gestion des risques opérationnels et cyber
- Protection des utilisateurs
Ces exigences expliquent pourquoi peu de stablecoins non-européens ont pour l’instant cherché à obtenir une licence MiCA. Qivalis, en revanche, construit son projet directement dans ce cadre, ce qui lui confère un avantage compétitif majeur sur le marché européen.
La BCE, tout en restant prudente sur l’impact potentiel des stablecoins privés sur la politique monétaire et la stabilité financière, semble ouverte à l’idée qu’un ou plusieurs acteurs européens régulés puissent émerger. Cette position contraste avec les années précédentes où l’institution semblait très réticente à l’égard des initiatives privées dans ce domaine.
Comparaison avec les initiatives existantes en Europe
Avant Qivalis, quelques initiatives européennes avaient déjà vu le jour, mais aucune n’a atteint une masse critique significative :
- Société Générale via SG-FORGE : environ 64 millions d’euros en circulation
- Stasis Euro (EURS) : volume limité
- Autres projets plus expérimentaux ou régionaux
Aucun de ces projets n’a bénéficié du soutien simultané d’un tel nombre de grandes banques commerciales. C’est précisément cette masse critique et cette légitimité institutionnelle qui pourraient faire la différence pour Qivalis.
« Le marché européen des stablecoins est encore vierge. Le premier acteur crédible et bien soutenu pourrait très rapidement prendre une position dominante. »
Analyste crypto anonyme
Ce commentaire illustre bien l’enjeu : il existe un vide stratégique que Qivalis pourrait combler rapidement s’il parvient à exécuter son plan sans accroc majeur.
Les défis qui attendent Qivalis
Malgré les atouts indéniables du projet, plusieurs obstacles importants se dressent sur la route :
- Obtention effective de la licence EMI (délais parfois longs)
- Concurrence déjà installée des stablecoins dollar (effet réseau)
- Intégration technique sur les principales plateformes d’échange et wallets
- Adoption par les entreprises et les particuliers
- Risques de réputation en cas de problème technique ou de sécurité
- Positionnement de la BCE sur le sujet des stablecoins privés
Chacun de ces points représente un risque réel. Cependant, le soutien massif des banques participantes et le timing réglementaire favorable (MiCA pleinement opérationnel) constituent des facteurs atténuants puissants.
Impact potentiel sur l’écosystème crypto européen
Si Qivalis parvient à ses fins, les conséquences pourraient être profondes :
- Création d’une infrastructure de paiement numérique souveraine européenne
- Renforcement de l’attractivité de l’écosystème crypto européen
- Possible accélération du développement DeFi en euros
- Réduction de la dépendance aux infrastructures dollar
- Signal fort envoyé aux innovateurs fintech européens
- Positionnement stratégique de l’UE dans la course mondiale aux CBDC et stablecoins
À l’inverse, un échec ou un retard important pourrait renforcer encore davantage la domination des acteurs américains et asiatiques sur ce segment stratégique.
Vers une nouvelle ère pour les paiements européens ?
Le projet Qivalis s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation européenne des technologies financières du futur. Après des années à regarder les GAFAM et les Big Tech américaines dominer le paysage numérique, puis les stablecoins dollar s’imposer dans le monde crypto, les institutions européennes semblent enfin décidées à passer à l’offensive.
Le chemin reste long et semé d’embûches. Mais pour la première fois, une initiative d’envergure, portée par des acteurs bancaires majeurs, alignée sur le cadre réglementaire européen et bénéficiant d’un timing favorable, voit le jour. 2026 pourrait bien marquer un tournant dans l’histoire des paiements numériques en Europe.
Reste une question essentielle : les Européens, particuliers comme entreprises, seront-ils au rendez-vous ? Accepteront-ils de remplacer progressivement leurs USDT et USDC par un stablecoin euro institutionnel ? La réponse à cette question déterminera en grande partie le succès ou l’échec de cette ambitieuse initiative.
Une chose est sûre : le paysage des stablecoins et des paiements numériques européens est en train de changer. Et pour la première fois depuis longtemps, l’Europe semble décidée à jouer un rôle majeur dans cette transformation.
Suivez l’évolution de Qivalis et des stablecoins euro dans les prochains mois. L’année 2026 s’annonce décisive pour l’avenir financier numérique de l’Europe.
