Imaginez un pays où votre salaire du matin ne vaut presque plus rien le soir. Où faire ses courses devient une course contre la montre pour dépenser avant que les prix ne doublent encore. C’est la réalité quotidienne de millions de Vénézuéliens depuis des années. Mais depuis quelques semaines, une lueur inattendue apparaît dans ce chaos économique : le stablecoin USDT de Tether.
Ce qui n’était au départ qu’un outil marginal pour quelques initiés de la crypto est devenu, presque du jour au lendemain, une véritable monnaie de survie. Une bouée de sauvetage numérique que les citoyens saisissent désespérément pour protéger le peu qu’il leur reste.
Quand la confiance s’effondre, un nouveau refuge émerge
Le Venezuela traverse depuis plus d’une décennie l’une des pires crises économiques de son histoire moderne. L’hyperinflation a transformé le bolivar en une devise fantôme : en 2018, elle atteignait des sommets inimaginables de plusieurs millions de pourcents par an. Même après plusieurs redenominations, la monnaie locale reste extrêmement fragile.
Dans ce contexte, les Vénézuéliens ont cherché des alternatives. D’abord l’utilisation directe de dollars physiques, quand ils arrivaient à en obtenir. Puis, progressivement, les paiements en cryptomonnaies. Mais c’est surtout depuis 2024-2025 que l’USDT a pris une place prépondérante dans le quotidien.
Les événements récents qui ont tout accéléré
Le 3 janvier 2026, l’arrestation de Nicolás Maduro à la suite d’accusations américaines de narcoterrorisme et trafic de drogue a provoqué un choc majeur. Très rapidement, les rumeurs d’intervention militaire étrangère et d’effondrement total du régime ont circulé. La confiance dans le bolivar, déjà très faible, s’est littéralement écroulée en quelques heures.
Les habitants, anticipant une dévaluation encore plus brutale ou une coupure totale des systèmes bancaires, se sont rués sur tout ce qui pouvait ressembler à une valeur stable. Et l’outil le plus accessible, le plus rapide et le moins contrôlable par l’État s’est imposé : l’USDT sur les réseaux peer-to-peer.
« Lorsque la confiance dans le bolivar s’est effondrée, la demande pour le dollar via Tether a explosé, faisant grimper le prix peer-to-peer de l’USDT au Venezuela d’environ 40 % presque du jour au lendemain. »
Haonan Li, cofondateur et CEO de Codex
Cette citation résume parfaitement le mécanisme qui s’est enclenché : une peur viscérale, une ruée massive, et une prime de rareté immédiate sur le stablecoin le plus liquide du marché.
Pourquoi l’USDT plutôt qu’un autre stablecoin ?
Sur le papier, l’USDC de Circle est plus transparent et bénéficie d’une meilleure réputation auprès des institutions. Pourtant, c’est bien l’USDT qui domine massivement au Venezuela, comme dans la plupart des pays en hyperinflation (Turquie, Argentine, Liban, etc.). Plusieurs raisons expliquent cette suprématie :
- Liquidité inégalée : l’USDT représente plus de 70 % de l’ensemble du marché des stablecoins.
- Présence massive sur les exchanges locaux et les groupes Telegram/WhatsApp de P2P.
- Disponibilité sur de très nombreux réseaux (Tron en tête, réseau le moins cher et le plus utilisé localement).
- Une tolérance plus grande aux zones grises réglementaires, ce qui plaît quand on veut échapper au contrôle étatique.
- Une habitude déjà ancrée depuis plusieurs années.
Ces éléments cumulés créent un effet de réseau très puissant : tout le monde accepte l’USDT parce que tout le monde l’accepte déjà.
Les chiffres qui font réfléchir
- Plus de 60 % des transactions crypto au Venezuela concernent l’USDT (Chainalysis 2025)
- Le volume P2P USDT/VEF a été multiplié par 8 en 48 heures après l’arrestation de Maduro
- Le Venezuela figure régulièrement dans le top 10 mondial des pays par volume d’adoption crypto par habitant
Comment les Vénézuéliens obtiennent-ils réellement de l’USDT ?
Contrairement à l’idée reçue, très peu de personnes passent par les gros exchanges centralisés internationaux (Binance, Kraken, Coinbase…). La majorité des échanges se font via :
- Groupes Telegram et WhatsApp locaux
- Plateformes P2P intégrées (Binance P2P, LocalBitcoins alternatives, Paxful)
- Bots Telegram automatisés
- Rencontres physiques dans certaines villes (notamment Caracas et Maracaibo)
- Marchands qui acceptent directement l’USDT pour les biens du quotidien
Ces circuits parallèles permettent de contourner les restrictions bancaires, les contrôles de capitaux et les coupures internet intermittentes. Ils sont imparfaits, parfois risqués, mais ils fonctionnent.
Les dangers et limites de cette « dollarisation crypto »
Même si l’adoption de l’USDT sauve des situations au quotidien, elle n’est pas sans risques importants :
- Risque de contrepartie : Tether n’est toujours pas audité à 100 % de manière indépendante et publique.
- Volatilité locale : quand la panique est extrême, l’USDT peut s’échanger à 1,30 $ voire 1,40 $ en bolivars, ce qui représente une perte sèche pour celui qui achète cher.
- Arnaques P2P : les escroqueries sont fréquentes sur les groupes non-vérifiés.
- Répression étatique : même si le gouvernement vénézuélien a parfois toléré voire encouragé l’usage de crypto (notamment Petro), un durcissement reste possible.
- Dépendance au réseau Tron : pannes, frais cachés, centralisation du réseau.
Malgré ces ombres, pour beaucoup de Vénézuéliens, le choix est simple : mieux vaut un USDT risqué qu’un bolivar qui perd 50 % de valeur en une semaine.
Un phénomène qui dépasse largement le Venezuela
Le Venezuela n’est pas un cas isolé. Partout où la monnaie locale s’effondre ou où l’accès au dollar physique est restreint, l’USDT apparaît comme la solution de dernier recours :
- Argentine : l’USDT domine le marché noir du dollar « blue »
- Turquie : forte adoption après l’effondrement de la lire
- Nigeria : malgré les interdictions successives, l’USDT reste roi sur le P2P
- Liban : dollarisation crypto face à la crise bancaire
« Partout où il existe des restrictions à la libre circulation des dollars, les stablecoins vont faire leur apparition. Les gens les prennent par nécessité et par instinct de survie. »
Mauricio Di Bartolomeo, co-fondateur de Ledn
Cette citation illustre une réalité géopolitique profonde : les stablecoins centralisés indexés sur le dollar deviennent, paradoxalement, l’un des outils les plus efficaces pour contourner le contrôle des États sur la monnaie.
Et demain ? Vers une adoption encore plus massive ?
Plusieurs scénarios se dessinent pour les mois et années à venir au Venezuela et dans les pays similaires :
- Si la situation politique reste instable, l’USDT (et dans une moindre mesure l’USDC, FDUSD, etc.) continuera de gagner du terrain.
- Une stabilisation politique et économique pourrait ralentir l’adoption crypto de survie… mais pas forcément l’effacer.
- L’arrivée de solutions plus décentralisées (DAI, USDe, etc.) pourrait grignoter des parts de marché, mais lentement.
- Les gouvernements pourraient durcir leur lutte contre les stablecoins étrangers, favorisant des CBDC ou des stablecoins locaux contrôlés.
Ce qui est certain, c’est que l’expérience vénézuélienne montre une chose : quand la monnaie traditionnelle échoue totalement, la population trouve toujours un plan B. Et aujourd’hui, ce plan B s’appelle très souvent USDT.
Témoignages anonymes glanés sur les réseaux
Sur les forums et groupes privés, plusieurs Vénézuéliens acceptent de témoigner sous pseudo :
« Avant, je gardais mes économies en cash dollar quand j’arrivais à en avoir. Maintenant, presque tout est en USDT sur mon wallet Trust. C’est plus rapide, plus discret, et je peux payer directement certains commerçants. » – Carlos, 34 ans, Caracas
« Le jour de l’annonce de l’arrestation, j’ai vendu tout mon bolivar en moins de 3 heures. J’ai perdu 25 % sur le taux, mais au moins j’ai quelque chose qui vaut encore quelque chose aujourd’hui. » – Maria, 28 ans, Valencia
Ces témoignages, bien que non vérifiables individuellement, sont cohérents avec les volumes enregistrés sur les principales plateformes P2P.
Conclusion : un miroir grossissant de nos fragilités monétaires
Le cas vénézuélien n’est pas seulement une curiosité économique lointaine. Il agit comme un miroir grossissant des fragilités inhérentes à toute monnaie fiduciaire lorsque la confiance disparaît. Dans un monde où les tensions géopolitiques s’intensifient, où l’inflation menace de nombreux pays, et où les systèmes bancaires peuvent être gelés du jour au lendemain, le recours aux stablecoins indexés sur le dollar pourrait devenir beaucoup plus qu’une anecdote régionale.
Il révèle une aspiration profonde : celle de posséder une forme d’argent qui échappe, au moins partiellement, au bon vouloir d’un seul gouvernement. Que cette aspiration soit satisfaite par un stablecoin centralisé comme l’USDT pose évidemment de nombreuses questions philosophiques, techniques et réglementaires.
Mais une chose est sûre : tant que des millions de personnes verront leur pouvoir d’achat s’évaporer chaque semaine, elles continueront de chercher – et de trouver – des alternatives. Aujourd’hui, pour beaucoup au Venezuela, cette alternative s’appelle USDT.
Et demain, qui sait ? Peut-être que l’histoire retiendra 2026 comme l’année où le stablecoin est passé du statut d’outil spéculatif à celui de monnaie de survie pour des populations entières.
