Imaginez une course où un coureur vient de changer radicalement de stratégie, d’accélérer brutalement et de prendre plusieurs longueurs d’avance… pendant que son principal adversaire, plus lourd, plus nombreux, hésite encore sur la meilleure façon de lacer ses chaussures. Cette métaphore n’est pas tirée d’un roman sportif, mais décrit assez bien la situation actuelle entre le Royaume-Uni et l’Union européenne dans le domaine de la régulation financière, et plus particulièrement lorsqu’il s’agit d’accueillir et d’encadrer l’innovation crypto et fintech.
En ce début d’année 2026, le contraste est saisissant. D’un côté de la Manche, Londres semble avoir retrouvé une forme d’agilité et d’ambition qui évoque les plus belles heures de la City. De l’autre, Bruxelles et les capitales européennes avancent, certes, mais avec la prudence et la lourdeur que l’on connaît à la machine européenne. La question qui fâche commence à être posée ouvertement par les acteurs les plus importants du secteur : l’Europe peut-elle encore rattraper le coup ?
Une fracture réglementaire qui s’accentue
Depuis le Brexit, beaucoup pensaient que la place financière londonienne allait durablement s’affaiblir. La réalité 2026 montre plutôt l’inverse sur le segment de l’innovation financière. Le gouvernement britannique, sous l’impulsion notamment de l’ancien chancelier Jeremy Hunt et de ses successeurs, a fait un choix stratégique clair : faire du Royaume-Uni le laboratoire mondial de la finance du futur, avec un accent très fort sur les actifs numériques, la finance durable et les infrastructures de marchés de nouvelle génération.
Pour y parvenir, une réforme majeure a été introduite dans le mandat même des régulateurs financiers britanniques (FCA et PRA principalement). Désormais, ces autorités ont explicitement pour mission de promouvoir la croissance économique et la compétitivité internationale du Royaume-Uni, en plus de leurs missions traditionnelles de protection des consommateurs et de stabilité financière.
« Nous avons donné aux régulateurs l’obligation légale de penser à la croissance. Ce n’est pas un vœu pieux, c’est dans la loi. »
Un haut responsable du Trésor britannique – janvier 2026
Cette petite phrase a des conséquences immenses. Elle change la culture même de la régulation outre-Manche. Là où auparavant un régulateur pouvait se contenter de dire « non » ou « pas encore » face à une innovation, il doit maintenant justifier en quoi son refus contribue réellement à la sécurité ET à la compétitivité du pays.
L’appel au secours des géants européens
Face à cette inflexion britannique jugée très agressive, plusieurs dirigeants des plus grandes institutions financières européennes ont décidé de sortir du bois. Dans une lettre ouverte adressée aux plus hautes autorités européennes, ils tirent la sonnette d’alarme.
Les principaux signataires de cette lettre historique :
- Mario Greco – Zurich Insurance Group
- Jean Lemierre – BNP Paribas
- Plusieurs autres CEOs de grands assureurs et banques européennes
Leur message est limpide :
« Sans un objectif formel de soutien à la croissance et à la compétitivité inscrit dans le cadre de gouvernance des autorités de surveillance, l’UE risque de perdre très rapidement du terrain face aux États-Unis, à la Chine… et désormais au Royaume-Uni. »
Ce n’est pas anodin de voir des patrons de cette envergure employer un langage aussi direct et presque comminatoire envers la Commission et les autorités de supervision européennes.
La pression est donc énorme. Mais derrière les déclarations, quels sont concrètement les handicaps européens ?
Union des Marchés des Capitaux : le rêve inachevé de 2015
Lancé en fanfare en 2015 par la Commission Juncker, le projet d’Union des Marchés des Capitaux (UMC) devait permettre à l’Europe de disposer enfin d’un marché financier intégré, profond, liquide, capable de concurrencer Wall Street et la City.
Dix ans plus tard, le bilan est cruel : malgré des avancées partielles (notamment sur le prospectus, la titrisation, le crowdfunding), le projet reste très loin de ses ambitions initiales. Les raisons sont connues :
- Extrême diversité des droits nationaux (droit des sociétés, droit fiscal, droit des sûretés, droit des insolvabilités…)
- Résistance farouche de plusieurs États membres à toute forme de transfert de souveraineté financière
- Poids écrasant du modèle bancaire dans le financement de l’économie européenne (environ 80 % contre 20 % environ aux États-Unis)
- Manque cruel de culture du capital-risque et de financement en actions chez les investisseurs européens de détail
- Fragmentation réglementaire persistante malgré tous les règlements européens
Dans ce contexte déjà compliqué, l’arrivée de la révolution crypto et de la tokenisation des actifs réels (RWA) rajoute une couche supplémentaire de complexité… et d’urgence.
MiCA : bouclier ou carcan ?
MiCA (Markets in Crypto-Assets), adopté en 2023 et pleinement applicable depuis fin 2024 pour les stablecoins et mi-2025 pour le reste, est souvent présenté comme une réussite européenne : première régulation crypto complète et harmonisée au monde.
La réalité est plus nuancée. Si MiCA offre effectivement un cadre juridique clair et protecteur, beaucoup d’acteurs du marché (surtout les plus innovants) lui reprochent :
- Un niveau de prescription très élevé
- Des exigences de capital et de gouvernance difficiles à atteindre pour les jeunes pousses européennes
- Une approche parfois statique qui semble mal adaptée à un écosystème qui évolue extrêmement vite
- Une absence quasi totale de sandbox permanente européenne réellement attractive
À titre de comparaison, le Royaume-Uni a multiplié les initiatives expérimentales : CryptoSprint, Digital Sandbox, Newtech Sandbox, sans compter les annonces récentes autour des crypto asset promotion régimes et des stablecoin specific rules qui se veulent beaucoup plus souples et pro-innovation.
Les conséquences concrètes pour l’écosystème européen
Les signaux sont déjà visibles sur le terrain :
- Plusieurs licornes crypto européennes ont choisi d’implanter leur siège social ou une partie significative de leurs activités à Londres ou à Dubaï plutôt qu’à Paris, Berlin ou Amsterdam
- Les levées de fonds en crypto-actifs restent structurellement plus difficiles en Europe qu’aux US ou même désormais au Royaume-Uni
- Les grands acteurs traditionnels (banques, assureurs, gestionnaires d’actifs) européens déclarent ouvertement étudier des implantations ou des partenariats renforcés outre-Manche pour leurs projets les plus innovants
- Les meilleurs talents en blockchain et Web3 quittent parfois l’Europe pour des juridictions perçues comme plus accueillantes
Chiffres qui font réfléchir (estimations 2026) :
- Part du volume spot crypto réalisé via des entités régulées britanniques : +38 % en un an
- Nombre de demandes d’agrément MiCA déposées vs. demandes dans le nouveau régime UK crypto : ratio ~1 à 4,5
- Croissance des emplois fintech/crypto déclarés à Londres vs moyenne UE27 : ×2,7
Quelles solutions pour l’Europe ? Scénarios possibles
Face à ce constat plutôt sombre, plusieurs pistes sont aujourd’hui sur la table :
- Intégrer un objectif de compétitivité dans le mandat des autorités européennes de supervision (EBA, ESMA, EIOPA) → demande centrale de la lettre ouverte
- Créer une vraie sandbox européenne permanente avec possibilité de dérogations temporaires à certaines règles MiCA
- Accélérer massivement la mise en œuvre de l’UMC (harmonisation des règles sur les sûretés, insolvency, fiscalité des investissements transfrontaliers)
- Instaurer un « passport » européen allégé pour les fintechs déjà régulées dans un pays membre particulièrement pro-innovation
- Revoir certaines exigences de MiCA jugées trop rigides (capital, gouvernance, reporting) pour les acteurs de taille modeste
- Développer des partenariats public-privé plus poussés avec les grands acteurs pour co-construire les futures règles
Le chemin est étroit. Il faudra à la fois rassurer les gardiens du temple prudentiel (qui craignent un affaiblissement des standards de protection) et répondre à l’urgence compétitive exprimée par les acteurs économiques.
Et si l’Europe faisait le pari inverse ?
Certains observateurs avancent une hypothèse radicalement différente : et si l’excès de prudence européen finissait par devenir… un avantage compétitif dans un monde post-crise crypto majeure ?
Une approche « qualité avant quantité », un label de sérieux, de stabilité, de protection des investisseurs pourrait, à terme, attirer les capitaux institutionnels les plus importants, les family offices conservateurs, les fonds souverains, les assureurs-vie… bref tous les acteurs qui privilégient la sécurité juridique et la pérennité à la vitesse de développement.
« Dans la finance, la confiance est l’actif le plus rare et le plus précieux. L’Europe a peut-être choisi, consciemment ou non, de miser sur cet actif-là plutôt que sur la vitesse. »
Un senior advisor d’une grande banque privée suisse – janvier 2026
Cette vision optimiste reste cependant minoritaire. La plupart des acteurs estiment que l’on peut – et que l’on doit – concilier haut niveau de protection ET ambition pro-croissance. Le débat est lancé, et il est loin d’être terminé.
Conclusion : la fenêtre d’opportunité se referme-t-elle ?
En ce milieu d’année 2026, l’Europe se trouve à un carrefour stratégique majeur pour son avenir financier et technologique.
Soit elle parvient à injecter rapidement plus d’agilité, d’ambition et de considération pour la croissance dans sa machinerie réglementaire – sans sacrifier ses fondamentaux de protection et de stabilité –
Soit elle risque de voir s’installer durablement un décrochage vis-à-vis du Royaume-Uni (et plus largement vis-à-vis des juridictions les plus dynamiques de la planète) dans l’un des secteurs les plus stratégiques du XXIe siècle : la finance numérique et la tokenisation de l’économie réelle.
Les prochains 18 à 24 mois seront probablement décisifs. La lettre ouverte des dirigeants de Zurich, BNP Paribas et consorts marque peut-être le début d’un véritable sursaut… ou au contraire le constat lucide d’un retard déjà très difficile à combler.
L’histoire de la finance européenne dans les années 2025-2030 est en train de s’écrire. Et pour l’instant, c’est bien Londres qui tient le stylo le plus fermement.
À suivre… de très près.
