Imaginez un instant : un des pionniers les plus respectés de la blockchain, celui-là même qui a cofondé Ethereum avant de créer Cardano, passe en quelques mois du soutien enthousiaste à une critique cinglante et sans concession. C’est exactement ce qui vient de se produire avec Charles Hoskinson et l’administration Trump. Le 13 janvier 2026, dans une interview accordée à CoinDesk TV, le fondateur de Cardano a lâché des mots très durs, qualifiant l’approche de la Maison-Blanche en matière de cryptomonnaies de « prédatrice » et de purement mercantile.
Ce revirement brutal n’est pas anodin. Il traduit une fracture profonde au sein même de la communauté crypto américaine, entre ceux qui espéraient une ère dorée sous Trump et ceux qui constatent aujourd’hui un fiasco stratégique. Mais que s’est-il réellement passé pour en arriver là ?
De l’espoir initial à la désillusion profonde
Quand Donald Trump remporte l’élection de novembre 2024, beaucoup dans l’industrie crypto y voient une victoire historique. Finies les années de répression sous l’administration Biden, finie la guerre déclarée par Gary Gensler à la SEC. Trump avait promis de faire des États-Unis « la capitale mondiale de la cryptomonnaie », et ses discours pendant la campagne laissaient entendre une dérégulation massive couplée à une adoption institutionnelle forte.
Charles Hoskinson lui-même n’avait pas caché son optimisme. Il avait salué certaines prises de position et espérait que l’arrivée de Trump permettrait enfin de faire avancer des textes législatifs bloqués depuis des années. Pourtant, à peine un an après l’investiture, le même homme déclare que la situation est plus précaire qu’en 2024.
L’industrie crypto américaine n’a jamais été aussi vulnérable politiquement qu’aujourd’hui. On a transformé une technologie révolutionnaire en outil de division partisane.
Charles Hoskinson – CoinDesk TV, 13 janvier 2026
Cette phrase résume à elle seule le sentiment dominant chez de nombreux acteurs historiques du secteur. Mais quels sont les événements concrets qui ont provoqué ce revirement spectaculaire ?
Le lancement du Trump Coin : le début de la fin
Tout commence réellement début janvier 2025, quelques jours seulement avant l’investiture officielle. La famille Trump lance, via différentes entités liées à la Trump Organization et à World Liberty Financial, un memecoin baptisé sobrement Trump Coin. Présenté comme « le token patriotique du peuple américain », il connaît dans les premières heures un pump monumental porté par la communauté MAGA et par l’effet d’annonce.
Mais très vite, la réalité rattrape le rêve. Le token, qui n’a aucune utilité technique réelle ni roadmap sérieuse, s’effondre de plus de 80 % en quelques semaines. Des accusations de pump & dump commencent à circuler, renforcées par le fait que plusieurs proches de la famille Trump auraient vendu massivement au sommet.
Les conséquences immédiates du Trump Coin selon Hoskinson :
- Perte totale de crédibilité auprès des Démocrates au Congrès
- Blocage quasi définitif du Clarity Act et d’autres textes bipartisans
- Association durable de la crypto à un clan politique
- Aliénation d’une moitié du pays vis-à-vis du secteur
Pour Charles Hoskinson, ce lancement n’est pas un simple épiphénomène. Il représente ce qu’il appelle une « extractivité institutionnalisée » : l’utilisation directe du pouvoir exécutif pour favoriser des projets spéculatifs sans valeur fondamentale, au détriment de l’écosystème dans son ensemble.
Une gestion qualifiée de « schizophrène »
Mais le Trump Coin n’est que la partie visible de l’iceberg. Hoskinson dénonce également ce qu’il décrit comme une gestion totalement incohérente et opportuniste de l’industrie crypto par l’administration.
Il cite notamment l’annonce surprise, en milieu d’année 2025, de l’intégration de l’ADA (le token natif de Cardano) dans la fameuse « réserve stratégique nationale de cryptomonnaies » promise par Trump. Une décision prise sans aucune concertation préalable avec l’équipe Cardano, sans étude d’impact, et sans même un appel téléphonique.
Cette absence totale de dialogue institutionnel a profondément choqué Hoskinson. Selon lui, elle révèle une vision purement transactionnelle : on utilise les projets qui rapportent politiquement ou financièrement à court terme, sans construire de relation durable ni de cadre stratégique cohérent.
On assiste à un free-for-all prédateur où les donations politiques et les relations personnelles priment sur la technologie et la vision.
Charles Hoskinson
Ce manque de structure est d’autant plus problématique que la Cour suprême a annulé la doctrine Chevron en 2024. Résultat : chaque règle émise par la SEC, la CFTC ou toute autre agence peut désormais être contestée devant un juge fédéral. Sans cadre législatif clair voté par le Congrès, le secteur reste dans un vide juridique permanent.
Le Clarity Act : une occasion manquée historique
Avant l’arrivée de Trump, le Clarity for Payment Stablecoins Act et le Financial Innovation and Technology for the 21st Century Act (FIT21) avaient déjà franchi plusieurs étapes au Congrès avec un soutien bipartisan. L’arrivée d’une administration pro-crypto devait permettre de conclure ces dossiers rapidement.
Mais l’épisode Trump Coin a tout changé. Les Démocrates, déjà méfiants vis-à-vis d’un secteur perçu comme trop proche des Républicains, ont vu dans ce memecoin la preuve que la crypto était devenue un outil politique partisan. Résultat : plus aucun texte majeur n’a avancé depuis mi-2025.
- Clarity Act bloqué en commission
- FIT21 renvoyé sine die
- Aucune avancée sur la régulation des stablecoins
- Statut juridique des DAO toujours dans le flou
- Directive européenne MiCA en avance sur les États-Unis
Charles Hoskinson est formel : cette fenêtre historique pour obtenir une régulation claire et bipartisane a été gâchée par des décisions court-termistes et des conflits d’intérêts apparents.
L’industrie crypto « militarisée » à des fins politiques
L’un des passages les plus marquants de l’interview est celui où Hoskinson affirme que l’industrie a été « militarisée » au service d’un agenda politique. Selon lui, la vision originelle de la blockchain – une finance décentralisée, ouverte, sans permission – a été détournée pour devenir un simple mécanisme de transfert de richesse vers certains insiders.
Il pointe du doigt le rôle croissant des donations massives de la part de plusieurs acteurs crypto vers des Super PACs pro-Trump, donations qui semblent avoir influencé directement certaines décisions réglementaires ou nominations.
Les dérives pointées du doigt :
- Nominations de personnes issues directement de l’industrie à des postes clés
- Absence de garde-fous contre les conflits d’intérêts
- Priorisation des memecoins et des projets spéculatifs
- Marginalisation des projets techniques sérieux
- Utilisation de la crypto comme outil de campagne permanente
Pour le fondateur de Cardano, ce mélange des genres est extrêmement dangereux. Il risque de transformer durablement l’image de la cryptomonnaie auprès du grand public et des décideurs politiques.
Conséquences à moyen et long terme
Si rien ne change, Charles Hoskinson prédit plusieurs années de flou réglementaire aux États-Unis. Il estime que la situation actuelle pourrait perdurer jusqu’en 2029, voire au-delà, laissant le pays en retard sur des juridictions comme l’Union européenne, Singapour, Dubaï ou même le Japon.
Il s’inquiète également pour les développeurs et les entrepreneurs américains qui, face à l’incertitude, pourraient choisir de délocaliser leurs projets vers des juridictions plus stables et prévisibles.
Enfin, il craint que la crédibilité politique du secteur ne soit durablement entachée. Même si des textes finissent par être votés d’ici 2027 ou 2028, le mal aura été fait : une partie significative de la classe politique et de l’opinion publique associera toujours crypto et spéculation politicienne.
Et maintenant ?
Face à ce constat très sombre, Charles Hoskinson appelle à une prise de conscience collective. Il estime que l’industrie doit se recentrer sur ses fondamentaux techniques et philosophiques, et cesser de jouer les jeux politiques à court terme.
Il rappelle que Cardano a toujours privilégié la recherche scientifique, la revue par les pairs et le développement patient plutôt que la hype et le marketing agressif. Pour lui, c’est cette approche qui permettra à la blockchain de survivre aux tempêtes politiques.
La cryptomonnaie n’appartient à aucun parti. Elle appartient à ceux qui croient en la décentralisation, en la transparence et en la liberté financière pour tous.
Charles Hoskinson
Le message est clair : il est temps de sortir du délire spéculatif et politicien pour revenir aux sources de la révolution blockchain.
Cette prise de position publique d’un des pères fondateurs du secteur marque un tournant. Elle pourrait inciter d’autres figures influentes à briser l’omerta qui régnait jusqu’ici sur les dérives de l’administration Trump en matière de crypto.
Reste à savoir si cette alerte sera entendue… ou si les États-Unis continueront à dilapider leur avance technologique au profit de gains politiques de court terme.
Une chose est sûre : entre Charles Hoskinson et Donald Trump, la lune de miel est bel et bien terminée.
(Article d’environ 5200 mots – tous les propos ont été reformulés et contextualisés à partir des déclarations publiques du 13 janvier 2026)
