Imaginez que l’on vous interdise demain de conserver votre argent chez vous. Plus de liquide dans le tiroir, plus d’or dans le coffre. Tout doit obligatoirement passer par une banque. Vous trouveriez cela normal ? Non. Et pourtant, c’est exactement le débat qui agite la cryptosphère depuis plusieurs mois.
Hester Peirce, la voix pro-crypto de la SEC, remet les pendules à l’heure
Hester Peirce, surnommée affectueusement Crypto Mom par la communauté, ne mâche jamais ses mots. Invitée début novembre 2025 sur le podcast The Rollup, la commissaire de la SEC a réaffirmé avec force un principe qu’elle considère comme sacré : la self-custody est un droit fondamental.
Je suis une maximaliste de la liberté. Pourquoi devrais-je être obligée de passer par quelqu’un d’autre pour détenir mes propres actifs ? Dans un pays fondé sur la liberté, cela ne devrait même pas être un débat.
Hester Peirce, commissaire SEC – novembre 2025
Ces mots tombent au moment où la pression réglementaire américaine n’a jamais été aussi forte. Entre les enquêtes tous azimuts contre les exchanges, les propositions de surveillance des wallets non-custodiaux et le report à 2026 du Digital Asset Market Structure Clarity Act, l’étau se resserre.
La vie privée financière : une norme, pas une exception
Pour Hester Peirce, vouloir garder ses transactions privées n’a rien de suspect. Au contraire, c’est le comportement légitime, ancré dans les valeurs mêmes des États-Unis.
Elle dénonce une dérive inquiétante : dès qu’un citoyen refuse de tout divulguer à un intermédiaire financier, il devient automatiquement suspect aux yeux des régulateurs. Un renversement complet de la charge de la preuve.
Et elle n’est pas seule. Des sénateurs comme Cynthia Lummis ou Ted Cruz montent régulièrement au créneau pour défendre le droit à l’auto-détention. Mais pour l’instant, la balance penche du mauvais côté.
Les ETF Bitcoin : victoire technique, défaite idéologique ?
Paradoxalement, c’est au moment où la SEC approuve enfin les ETF Bitcoin spot que la self-custody recule le plus vite.
Depuis janvier 2024 et surtout depuis l’autorisation de conversions directes BTC → parts d’ETF sans événement fiscal (in-kind creation), les flux sont impressionnants. BlackRock seul a absorbé plus de 3 milliards de dollars de Bitcoin provenant directement de wallets privés.
Première baisse historique du Bitcoin en self-custody
- 15 ans que le nombre de BTC détenus hors exchanges et hors custodians n’avait jamais baissé
- Octobre-novembre 2025 : chute nette de plusieurs dizaines de milliers de BTC
- Principale destination : les ETF de BlackRock (IBIT) et Fidelity
- Raison n°1 : optimisation fiscale (conversion sans taxation)
- Raison n°2 : fatigue de gestion des clés privées pour les gros porteurs
Martin Hiesboeck, responsable recherche chez Uphold, parle d’un tournant historique. Pour lui, nous assistons à la première capitulation idéologique massive des hodlers de la première heure.
Même les maximalistes craquent
L’exemple le plus symbolique reste sans doute celui de PlanB, créateur du modèle Stock-to-Flow et figure respectée du Bitcoin depuis 2019.
En février 2025, il annonçait publiquement avoir transféré la totalité de ses BTC vers des ETF spot. Motif ? « Je suis fatigué de gérer des seed phrases, des multisig, des héritages, etc. »
La communauté a violemment réagi. Accusations de trahison, de reniement, de contribution à la centralisation du réseau. Certains sont allés jusqu’à brûler symboliquement ses anciens tweets « 100k, 288k, 1M ».
Not your keys, not your coins… sauf quand c’est trop compliqué.
Commentaire ironique sous le tweet de PlanB
Pourquoi cette migration massive change tout
Sur le papier, rien de grave : le Bitcoin reste sur la blockchain, les ETF sont adossés sont audités, les risques de contrepartie semblent limités.
Mais en réalité, les conséquences sont profondes :
- Centralisation du pouvoir : quelques custodians (Coinbase Custody, Fidelity Digital Assets) détiennent désormais des centaines de milliers de BTC
- Perte de confidentialité : impossible de faire une transaction privée depuis un ETF
- Risque réglementaire : un gel administratif devient techniquement possible
- Érosion de la philosophie : le mantra « Be your own bank » sonne de plus en plus creux
Et pourtant, la tendance semble irréversible. Les institutionnels arrivent en masse, les family offices suivent, même certains mineurs vendent directement leurs récompenses aux émetteurs d’ETF.
La self-custody peut-elle survivre à la financiarisation ?
Rien n’est perdu. Plusieurs pistes émergent pour réconcilier confort et souveraineté :
- Wallets multisignature simplifiés (Unchained, Casa évoluent vite)
- Solutions d’héritage automatisées (Safe{Wallet}, Bitkey)
- Éducation massive (initiatives comme Bitcoin Magazine Academy ou Mi Primer Bitcoin)
- Arrivée de hardware wallets ultra-simples (futurs Ledger Stax, Foundation Passport Batch 2)
- Services de custody collaboratif (on détient 2 clés sur 3, le troisième chez un tiers de confiance)
Mais le vrai défi est culturel. Tant que posséder ses clés sera perçu comme « compliqué » ou « risqué », la balance penchera du côté des custodians.
Ce que cela nous dit de l’évolution du Bitcoin
Le Bitcoin a toujours été schizophrène. D’un côté un outil révolutionnaire de liberté individuelle, de l’autre un actif spéculatif comme les autres.
Aujourd’hui, la seconde facette prend clairement le dessus. Et c’est peut-être inévitable. Comme l’or avant lui, le Bitcoin passe de l’ombre à la lumière, du darknet aux portefeuilles de retraite.
Mais à quel prix ?
Hester Peirce, elle, refuse de baisser les bras. Elle continue de plaider pour un cadre réglementaire qui protège la self-custody au lieu de la décourager. Elle propose même des safe harbors pour les développeurs de wallets non-custodiaux.
Son combat est loin d’être gagné. Mais tant qu’il y aura des voix comme la sienne à Washington, l’espoir demeure.
Car si le Bitcoin finit par devenir un simple ticker sur le compte-titres de mamie, alors oui, Satoshi aura perdu.
Mais tant qu’un seul hodler gardera ses clés, quelque part dans le monde, ses 12 ou 24 mots gravés dans l’acier, alors l’esprit du cypherpunk sera toujours vivant.
À nous de choisir de quel côté de l’histoire nous voulons être.
