Et si le prochain grand laboratoire asiatique des actifs numériques n’était pas celui que l’on cite toujours en premier ? Le Vietnam vient de fixer une date que le marché attendait sans oser y croire trop fort : les premiers prestataires de services sur cryptoactifs licenciés devraient pouvoir ouvrir en 2026. Pas demain matin. Pas dans un brouillard réglementaire. Dans un pilote de cinq ans, avec des exigences de capital qui font tiquer, des règles de supervision encore en construction et un dialogue ouvert avec l’Autriche et l’Union européenne. Le compte à rebours, lui, n’a même pas commencé, parce qu’aucune licence définitive n’était signée fin août.
Un Pilote De Cinq Ans Pour Ouvrir Le Marché
Le message a été livré à Vienne, le 15 septembre, par le vice-ministre des Finances Nguyen Duc Chi, lors d’un échange avec Mariana Kühnel, directrice exécutive de l’autorité autrichienne des marchés financiers. Derrière la formule diplomatique se cache un basculement politique. Hanoï ne se contente plus de tolérer un usage parallèle. Il veut observer, encadrer, puis éventuellement normaliser un marché domestique d’actifs numériques.
Le cadre naît de la résolution 05/2025/NQ-CP, adoptée en septembre 2025. Elle couvre l’émission, la négociation, la conservation et les prestataires licenciés. Cinq ans, ce n’est pas une éternité. C’est assez long pour collecter des données de supervision, assez court pour forcer les acteurs à se conformer vite. Le ministère des Finances a ouvert les procédures administratives dès janvier : délivrance, modification, retrait de licence.
Cinq Dossiers Avancent, Aucune Licence Finale
Cinq sociétés ont franchi une première évaluation. Aucune n’avait reçu, au 30 août, l’autorisation définitive d’exploiter une plateforme. Réussir l’étape initiale ne donne pas le droit d’ouvrir un carnet d’ordres. C’est un filtre, pas un sésame.
Dès le mois de mai, le même responsable évoquait une possible mise en service dès le troisième trimestre 2026. Des filiales ou affiliés de Techcombank, VPBank et LPBank, ainsi que VIX Securities et le conglomérat Sun Group, ont été cités parmi les dossiers passés au crible. Le rythme est réel. La signature finale, elle, reste suspendue.
Ce que l’on sait aujourd’hui, et ce qui reste flou.
- Le calendrier politique vise une ouverture opérationnelle en 2026.
- Cinq entreprises ont passé un premier filtre, sans licence d’exploitation.
- Le délai de transition de six mois pour les investisseurs domestiques ne démarre qu’après la première licence.
- Les règles de supervision quotidienne sont encore en rédaction.
Un Seuil De Capital Qui Change La Donne
Le ticket d’entrée n’est pas symbolique. Les candidats doivent être des entreprises vietnamiennes disposant d’au moins 10 000 milliards de dongs de capital social libéré, soit environ 383 millions de dollars. Au moins 65 % de ce capital doit provenir d’actionnaires institutionnels. Plus de 35 % doit être apporté par au moins deux organisations qualifiées : banques commerciales, sociétés de titres, sociétés de gestion, assureurs ou entreprises technologiques.
Les investisseurs étrangers ne peuvent pas dépasser 49 % du capital pendant le pilote. Autrement dit, le marché resterait majoritairement sous contrôle local. Gouvernance, effectifs, infrastructures et cybersécurité complètent le cahier des charges. Ce n’est pas un régime pour start-up légère. C’est un régime pour groupes déjà solvables.
Le Vietnam a mis en place un cadre juridique pilote pour les cryptoactifs, pendant que les autorités rédigent les règles destinées à surveiller les sociétés et l’activité des investisseurs dès que les plateformes licenciées fonctionneront.
Nguyen Duc Chi, vice-ministre des Finances
CAEX, SSI Et Les Alliances Bancaires
Plusieurs groupes financiers ont déjà structuré des véhicules. CAEX, lié à VPBank, a reçu le soutien d’OKX Ventures et de HashKey Capital au printemps, précisément pour se rapprocher des exigences de fonds propres. Le dossier pilote associe VPBank Securities et LynkiD aux deux investisseurs. Ce n’est pas une anecdote de marché. C’est la preuve que le capital institutionnel asiatique anticipe la licence vietnamienne comme un actif stratégique.
SSI Digital Technology a choisi une autre voie : un accord avec la plateforme sud-coréenne Bithumb pour explorer une activité d’échange local. Technologie, portefeuilles, conservation, sécurité, contrôles de risque et conformité figurent dans le périmètre. Toute exploitation reste soumise à l’agrément vietnamien. On voit ici deux philosophies. L’une s’adosse à une banque domestique et à des fonds régionaux. L’autre importe un savoir-faire d’exploitation déjà rodée.
La Supervision Se Construit Avec Le Gafi
Licencier ne suffit pas. La Commission d’État aux valeurs mobilières élabore un mécanisme de surveillance des prestataires et des transactions, en s’appuyant sur les recommandations du Groupe d’action financière. Vu Thi Chan Phuong, sa présidente, insiste sur trois piliers : gestion des risques, protection des actifs des clients, lutte contre le blanchiment.
Le choix de l’Autriche n’est pas fortuit. L’FMA supervise déjà les prestataires de cryptoactifs aux côtés des banques, assureurs, fonds de pension, sociétés de titres et bourses. Elle connaît le passage d’un marché fragmenté à un marché soumis à des normes européennes. Kühnel a rappelé que beaucoup de règles appliquées à Vienne sont d’origine unioniste, l’autorité nationale se chargeant de la mise en œuvre. Elle a proposé des échanges via l’OICV et des réunions techniques à distance. Chi a accepté le format.
Ce dialogue a une fonction précise. Hanoï veut éviter de réinventer, seul, des outils déjà testés : ségrégation des fonds, surveillance des flux, détection d’activité non autorisée, protection de l’épargnant. L’expérience européenne devient une boîte à outils, pas un modèle copié-collé.
Des Amendes Pour Accélérer La Conformité
Le décret 284/2026/ND-CP, entré en vigueur le 1er septembre, fixe le régime répressif. Fournir un service ou promouvoir une plateforme sans autorisation peut coûter de 180 à 200 millions de dongs aux organisations. Les prestataires déjà licenciés encourent des sanctions distinctes s’ils échouent à séparer les actifs des clients, à surveiller les transactions, à tenir les informations de compte ou à vérifier l’identité.
Les investisseurs domestiques devront, à terme, passer par des prestataires agréés par le ministère des Finances. Négocier hors de ces canaux expose une organisation à une amende de 30 à 50 millions de dongs. Le taux réduit de moitié s’applique en principe aux personnes physiques. La restriction n’est pas immédiate. La résolution 05 accorde six mois de transition à compter de la première licence. Sans licence au 30 août, le chronomètre reste à zéro.
- Services non autorisés : fourchette haute d’amende pour les organisations.
- Manquements AML : contrôles clients insuffisants et surveillance défaillante.
- Publicité d’une plateforme : même logique d’interdiction hors licence.
- Négociation hors circuit : sanction différée jusqu’à la première agrément.
Pourquoi 2026 Compte Pour Toute L’Asie Du Sud-Est
Le Vietnam n’arrive pas dans un désert régional. Singapour a depuis longtemps un régime de licences pour les prestataires. Hong Kong a rouvert une fenêtre encadrée. La Thaïlande et les Philippines expérimentent des approches plus ou moins ouvertes. Ce qui distingue Hanoï, c’est le cocktail : capital très élevé, plafond étranger à 49 %, ancrage bancaire obligatoire et pilote à durée limitée.
Ce cocktail a un effet de sélection. Les acteurs purement offshore, les agrégateurs légers et les marques sans bilan local seront écartés ou contraints de s’allier. Les banques et les maisons de titres deviennent les portes d’entrée naturelles. Le marché de détail, très actif de manière informelle depuis des années, devra basculer vers des interfaces agréées dès que le premier permis tombera.
Il y a aussi un enjeu de réputation internationale. Un pays encore scruté sur le blanchiment ne peut ouvrir un marché d’actifs numériques sans démontrer qu’il sait tracer, geler et signaler. D’où l’insistance sur le Gafi et d’où le voyage à Vienne. La licence n’est pas seulement un produit financier. C’est un signal envoyé aux évaluateurs et aux correspondants bancaires.
Ce Que Le Pilote Ne Dit Pas Encore
Plusieurs zones grises demeurent. Quels tokens seront admissibles à la négociation ? Comment traiter les stablecoins adossés à une monnaie étrangère ? Quelle responsabilité exacte pèsera sur le dépositaire en cas de piratage ? Comment articuler fiscalité des plus-values et reporting des plateformes ? Les textes d’application sur la supervision quotidienne n’étaient pas clos au moment de l’annonce de septembre.
Le pilote laisse aussi ouverte la question de l’innovation. Un seuil de capital aussi élevé protège le système. Il peut aussi figer l’offre autour de quelques conglomérats. Les wallets autonomes, les protocoles décentralisés et les émetteurs de petite taille n’entrent pas naturellement dans ce moule. Le législateur a choisi la stabilité avant l’expérimentation de frontier.
Le dispositif insiste sur la gestion des risques, la protection des actifs des investisseurs et les contrôles anti-blanchiment.
Vu Thi Chan Phuong, présidente de la Commission d’État aux valeurs mobilières
Les Banques Au Centre Du Jeu
Que des établissements comme VPBank, Techcombank ou LPBank apparaissent dans les premiers cercles n’est pas un hasard. Ils disposent déjà de la conformité, des systèmes d’identité, des canaux de paiement et de la confiance du grand public. Une plateforme crypto adossée à une banque locale réduit le risque de rupture de correspondance et facilite la conversion dong contre actif numérique.
Cette bancarisation du crypto a un prix. Elle peut freiner les produits les plus spéculatifs. Elle peut aussi rassurer les ménages qui, jusqu’ici, passaient par des applications étrangères, des groupes informels ou des réseaux sociaux. Le régulateur mise sur ce basculement pour sortir une partie du volume de l’ombre.
Un Dialogue Qui Dépasse Les Seuls Cryptoactifs
La rencontre de Vienne n’était pas un monologue sur le bitcoin. Chi a rappelé que les petites et moyennes entreprises représentent environ 99 % du tissu productif vietnamien. Les politiques de soutien se recadrent autour de la gouvernance, de la capacité financière, de la conformité et de la transformation numérique. Phuong a évoqué une possible réorganisation des compartiments boursiers, y compris pour les PME, avec un effort sur la qualité des titres, la transparence et la lutte contre les manipulations.
Autrement dit, le crypto s’insère dans une rénovation plus large de la supervision des marchés. Ce n’est pas un îlot. C’est une pièce d’un puzzle qui comprend aussi la cote, la divulgation et la répression des abus de marché. Les mêmes experts qui apprendront à surveiller un carnet d’ordres d’actifs numériques devront déjà savoir lire un carnet d’actions.
Ce Que Les Investisseurs Doivent Retenir
Pour un particulier vietnamien, rien ne change du jour au lendemain. Le décret de septembre n’enclenche pas à lui seul l’obligation de passer par une plateforme locale. Cette obligation naîtra six mois après la première licence. Jusque-là, le marché parallèle continue d’exister, avec le risque juridique qui s’y attache déjà pour les prestataires non autorisés.
Pour un groupe étranger, la leçon est plus sèche. Sans partenaire local majoritaire et sans bilan institutionnel, le pilote reste fermé. Les 49 % ne sont pas une invitation à contrôler. C’est un plafond. Les apports d’OKX Ventures ou de HashKey Capital dans CAEX illustrent la voie réaliste : minoritaire, stratégique, adossé à une banque.
Repères pratiques avant l’ouverture.
- Surveiller la publication de la première licence, seul vrai départ du délai de six mois.
- Vérifier l’identité réelle de l’exploitant derrière les marques en préparation.
- Comparer les dispositifs de ségrégation des fonds dès les premiers documents publics.
- Ne pas confondre pré-évaluation et droit d’exploiter.
Une Chronologie Qui Se Resserre
Septembre 2025 : adoption du pilote de cinq ans. Janvier 2026 : ouverture formelle des procédures de licence. Printemps : montée en puissance des dossiers bancaires et des alliances. Mai : hypothèse d’une première activité réglementée dès le troisième trimestre. Fin août : toujours aucune licence finale. Mi-septembre : confirmation politique à Vienne que 2026 reste l’année cible. 1er septembre : entrée en vigueur du régime d’amendes.
Cette séquence montre une administration qui avance par couches. D’abord le principe. Ensuite la procédure. Puis le filet pénal. Enfin la supervision opérationnelle, encore en cours d’écriture. C’est lent pour un marché habitué aux cycles de quelques semaines. C’est rapide pour un État qui, il y a peu, n’avait pas de régime dédié.
Le Risque D’Un Marché À Deux Vitesses
Si les licences tardent trop, le volume restera à l’étranger. Si elles arrivent trop tôt, sans outils de surveillance mûrs, l’incident de marché serait politiquement coûteux. L’équilibre recherché est classique : assez d’ouverture pour capter l’activité, assez de rigueur pour éviter le scandale fondateur.
Un marché à deux vitesses n’est pas qu’une hypothèse. D’un côté, quelques plateformes lourdes, bancarisées, chères à faire tourner. De l’autre, une liquidité qui continuerait de chercher des voies moins frictionnelles. Le succès du pilote se mesurera à la part de volume effectivement rapatriée, pas au nombre de communiqués.
Ce Que L’Europe Apporte, Et Ce Qu’Elle N’Apporte Pas
L’Autriche et, plus largement, l’Union offrent une grammaire : agrément, gouvernance, conservation, lutte contre le blanchiment, publicité, sanctions. Elles n’offrent pas le contexte vietnamien. Le dong, le poids des conglomérats familiaux, le rôle des banques d’État et commerciales, la densité du commerce transfrontalier avec la Chine et la Corée, tout cela impose une traduction locale.
C’est pourquoi les réunions techniques importent davantage que les déclarations. Un échange OICV ne crée pas une règle. Il accélère le transfert de check-lists, de scénarios de crise et de méthodes d’inspection. Pour un régulateur qui construit son premier dispositif crypto, ces détails valent plus qu’un discours sur l’innovation.
Au-Delà De La Date, Une Doctrine
2026 n’est pas qu’une année dans un communiqué. C’est l’aveu qu’Hanoï considère désormais les cryptoactifs comme un objet de marché financier, et non comme un simple phénomène technologique à ignorer. Le pilote de cinq ans dit aussi autre chose : rien n’est encore définitif. Si les incidents se multiplient, le régime pourra se durcir. S’il tient, il pourra s’élargir.
Les premiers licenciés, quels qu’ils soient, porteront une charge symbolique. Ils devront prouver qu’un carnet d’ordres local peut exister sans devenir une machine à scandales. Ils devront aussi convaincre des millions d’utilisateurs déjà habitués à des interfaces mondiales. La licence ouvrira la porte. Elle ne garantira pas la fidélité.
En attendant la signature manquante, le marché observe. Cinq dossiers. Zéro permis d’exploitation. Un calendrier politique inchangé. Et un chronomètre de six mois qui n’a pas encore tic-tac. C’est précisément dans cet entre-deux que se joue, pour le Vietnam, la crédibilité de sa première génération d’acteurs crypto réglementés.

