Imaginez un instant que le stablecoin le plus utilisé au monde perde progressivement du terrain sur un marché aussi stratégique que celui de l’euro. C’est exactement ce qui s’est produit ces derniers mois. Les chiffres publiés par Kaiko dessinent un basculement silencieux mais profond. En septembre 2026, l’USDC représentait déjà 56 % des volumes d’échange de stablecoins contre l’euro. Deux ans plus tôt, cette part tournait autour de 10 %. Derrière cette progression se cache une combinaison de réglementation européenne, de décisions des plateformes et d’une liquidité qui s’est progressivement concentrée.
Un basculement durable sur le marché euro des stablecoins
Le phénomène n’est pas un accident de parcours. Depuis juin 2025, l’USDC dépasse chaque mois la barre des 50 % des volumes observés sur les paires contre l’euro. Cette régularité change la nature de l’observation. On ne parle plus d’un pic isolé lié à une annonce particulière, mais d’une nouvelle structure de marché qui s’installe durablement.
Les paires USDC/EUR et USDT/EUR jouent un rôle bien précis. Elles permettent aux investisseurs européens de convertir des euros en actifs indexés sur le dollar, puis de revenir vers la monnaie unique. Ces points d’entrée et de sortie sont stratégiques. Celui qui domine ces carnets d’ordres gagne une position privilégiée auprès des utilisateurs du continent.
Selon les mêmes données, les carnets d’ordres de l’USDC contre l’euro sont aujourd’hui environ 40 % plus profonds que ceux de l’USDT. Concrètement, davantage d’ordres se concentrent près du prix de marché. Un investisseur institutionnel ou un trader professionnel peut donc exécuter des montants plus importants avec un impact réduit sur le cours. Cette profondeur de marché devient un argument décisif.
Ce que les chiffres révèlent réellement
- L’USDC a dépassé 50 % des volumes chaque mois depuis juin 2025
- Sa part a atteint 56 % en septembre 2026
- Les carnets d’ordres USDC/EUR sont environ 40 % plus profonds
- À l’échelle mondiale, l’offre d’USDT reste environ 2,5 fois supérieure
Il faut toutefois rester précis. Ces données concernent les transactions entre stablecoins et euros sur les plateformes suivies par Kaiko. Elles ne mesurent ni l’ensemble des avoirs des Européens ni tous les échanges qui se déroulent en dehors de ces paires. Le marché global des stablecoins reste largement dominé par Tether. La taille de l’offre en circulation et la place dans les échanges contre l’euro racontent deux histoires différentes.
Pourquoi les volumes contre l’euro comptent autant
Pour un investisseur européen, la capacité à entrer et sortir facilement de la zone euro reste un critère essentiel. Un stablecoin qui offre une liquidité supérieure sur ces paires devient naturellement le choix par défaut. Moins de slippage, meilleure exécution, frais potentiellement réduits : ces avantages s’accumulent au fil des transactions.
Les paires contre l’euro servent aussi de pont entre le système bancaire traditionnel et l’écosystème crypto. Lorsqu’un acteur veut déployer des fonds rapidement ou sécuriser des gains, il privilégie l’instrument le plus liquide. C’est précisément sur ce terrain que Circle a progressé.
Une domination qui ne s’explique pas uniquement par la liquidité
La profondeur des carnets d’ordres n’est pas apparue par hasard. Elle résulte d’un cercle vertueux. Plus les utilisateurs choisissent l’USDC, plus les teneurs de marché y placent de la liquidité. Plus la liquidité est présente, plus les utilisateurs sont encouragés à continuer. Ce mécanisme s’est accéléré lorsque certaines plateformes ont restreint l’accès à l’USDT.
Le résultat est visible. Sur le segment précis des échanges contre l’euro, Circle a pris l’avantage. Tether conserve une position dominante au niveau mondial, mais sur le marché européen réglementé, la donne a changé.
MiCA redessine les règles d’accès aux plateformes
Le règlement européen sur les marchés de crypto-actifs, plus connu sous le nom de MiCA, a introduit un cadre clair pour les émetteurs de stablecoins. Les tokens de monnaie électronique doivent respecter des exigences strictes en matière de réserves, de gouvernance et de transparence. Les plateformes qui servent des clients de l’Espace économique européen ont dû s’adapter.
Binance a retiré les paires au comptant de plusieurs stablecoins non conformes pour sa clientèle européenne le 31 mars 2025. Kraken a également suspendu la négociation de l’USDT pour ces mêmes utilisateurs. Ces décisions ne constituent pas une interdiction de détenir le token. Elles limitent cependant fortement sa capacité à circuler librement sur les marchés réglementés du continent.
Dans ce contexte, l’USDC a bénéficié d’un accès privilégié. Lorsque les utilisateurs ne peuvent plus trader l’USDT aussi facilement, ils se tournent naturellement vers les alternatives disponibles. Circle a su se positionner comme l’option conforme et liquide.
L’accès aux marchés réglementés devient un avantage concurrentiel décisif. Lorsqu’une plateforme retire un stablecoin, ses clients doivent utiliser d’autres instruments pour poursuivre leurs échanges.
Une supervision renforcée pour Circle en Europe
La progression de l’USDC s’accompagne d’un encadrement plus strict. Le 14 octobre 2026, l’Autorité bancaire européenne a classé l’USDC comme premier jeton de monnaie électronique d’importance significative au sein de l’Union. Cette désignation n’est pas anodine. Elle entraîne une supervision partagée et renforcée.
À compter du 12 novembre 2026, l’Autorité bancaire européenne prend directement en charge le contrôle des fonds propres, des réserves, de la liquidité ainsi que des plans de rétablissement et de remboursement de l’émetteur européen de l’USDC. L’ACPR française conserve notamment la surveillance de la gouvernance et des activités d’externalisation. Ce double regard institutionnel renforce la crédibilité de l’actif aux yeux des acteurs institutionnels.
Pour Circle, cette reconnaissance constitue à la fois une contrainte et un atout. La contrainte impose des standards élevés. L’atout réside dans la confiance supplémentaire que cela peut générer auprès des banques, des fonds et des grandes entreprises européennes.
Deux réalités qui coexistent
Il serait trompeur de conclure que l’USDC a détrôné l’USDT. À l’échelle mondiale, l’offre en circulation de Tether reste nettement supérieure. Les usages internationaux, notamment en Asie et sur certains marchés émergents, continuent de privilégier massivement l’USDT. Le cas européen illustre plutôt la capacité de la réglementation à redistribuer les parts de marché sur un segment géographique précis.
La taille de l’offre globale et la place dans les échanges contre l’euro mesurent deux phénomènes distincts. L’un reflète l’adoption historique et l’usage international. L’autre traduit l’impact des règles européennes et des choix des plateformes qui opèrent sous MiCA.
Les conséquences pour les utilisateurs européens
Pour un particulier qui trade régulièrement, la domination de l’USDC sur les paires en euros se traduit par une meilleure exécution. Les ordres importants glissent moins. Les écarts de prix se réduisent. La confiance dans la conformité réglementaire peut également jouer un rôle psychologique non négligeable.
Pour les acteurs institutionnels, l’équation est encore plus claire. Un stablecoin soumis à une supervision directe de l’Autorité bancaire européenne présente un profil de risque différent. Les exigences de réserves et de liquidité sont contrôlées de près. Les plans de remboursement existent. Ces éléments facilitent les discussions avec les compliance officers et les comités des risques.
Ce qui change concrètement pour les Européens
- Meilleure liquidité sur les paires contre l’euro
- Accès facilité sur la plupart des plateformes réglementées
- Encadrement renforcé à partir de mi-novembre 2026
- Coexistence avec un USDT toujours dominant à l’échelle mondiale
Le rôle des plateformes dans cette redistribution
Les exchanges n’ont pas seulement subi la réglementation. Ils l’ont amplifiée par leurs décisions opérationnelles. En retirant certaines paires, ils ont orienté les flux vers les actifs restants. L’USDC s’est retrouvé en position de bénéficiaire principal de ces arbitrages forcés.
Cette dynamique n’est pas propre à l’Europe. Chaque fois qu’un cadre réglementaire se précise dans une juridiction, les stablecoins conformes gagnent du terrain localement. Le cas européen est simplement le plus visible et le mieux documenté à ce jour.
Une leçon pour l’ensemble du marché des stablecoins
L’épisode actuel montre que la conformité peut devenir un véritable levier concurrentiel. Pendant longtemps, la bataille s’est jouée principalement sur la liquidité, les frais et l’adoption historique. Désormais, la capacité à opérer librement dans des zones réglementées pèse de plus en plus lourd dans la balance.
Circle a investi tôt dans la conformité européenne. Ce choix, parfois jugé coûteux, commence à produire des résultats mesurables. Tether, de son côté, conserve une position globale extrêmement solide. Les deux modèles coexistent, chacun dominant sur des terrains différents.
Quels scénarios pour la suite
Plusieurs trajectoires restent ouvertes. Si d’autres juridictions adoptent des règles proches de MiCA, l’USDC pourrait poursuivre sa progression sur d’autres marchés régionaux. À l’inverse, si Tether parvient à obtenir les agréments nécessaires dans certains pays européens, le rapport de force pourrait évoluer à nouveau.
La profondeur de liquidité actuelle de l’USDC sur les paires en euros crée cependant une inertie. Une fois qu’un marché s’est structuré autour d’un instrument dominant, le renversement devient plus difficile. Les teneurs de marché et les utilisateurs ont tendance à rester là où l’exécution est la plus efficace.
L’importance de distinguer offre globale et usage régional
Beaucoup d’observateurs continuent de regarder uniquement la capitalisation ou l’offre en circulation. Ces indicateurs restent pertinents pour mesurer l’empreinte mondiale d’un stablecoin. Ils ne capturent cependant pas les dynamiques régionales créées par la régulation.
Le marché européen des échanges contre l’euro offre un cas d’école. Un stablecoin peut gagner une position dominante sur un segment géographique sans pour autant menacer la primauté globale de son concurrent. Les deux réalités ne s’excluent pas. Elles se complètent.
Ce que les données Kaiko permettent de comprendre
Les publications de Kaiko apportent une vision fine et actualisée. En suivant mois après mois la part de marché sur les volumes et la profondeur des carnets d’ordres, elles permettent d’identifier les tendances structurelles plutôt que les simples mouvements conjoncturels. La domination de l’USDC depuis juin 2025 s’inscrit clairement dans cette catégorie.
Ces chiffres aident également les acteurs du marché à calibrer leurs stratégies. Un teneur de marché sait où placer sa liquidité. Un investisseur institutionnel sait quel instrument privilégier pour minimiser les coûts d’exécution. Un régulateur dispose d’éléments concrets pour évaluer l’impact de ses décisions.
La dimension psychologique de la conformité
Au-delà des aspects purement techniques, la conformité joue un rôle psychologique. Pour de nombreux utilisateurs européens, savoir que l’émetteur est soumis à une supervision directe de l’Autorité bancaire européenne rassure. Cette dimension de confiance ne se mesure pas facilement dans les carnets d’ordres, mais elle influence les choix à long terme.
Les banques et les institutions financières traditionnelles qui explorent les stablecoins sont particulièrement sensibles à cet argument. Elles opèrent déjà dans un univers très réglementé. Travailler avec un actif qui partage une partie de ce cadre facilite les discussions internes et les validations de conformité.
Un marché en train de se structurer durablement
Le basculement observé sur les paires contre l’euro n’est probablement pas temporaire. Les restrictions mises en place par les plateformes, la profondeur de liquidité accumulée et le renforcement de la supervision créent un environnement favorable à la consolidation de la position de l’USDC.
Cela ne signifie pas que l’USDT disparaîtra du paysage européen. Il reste utilisable en dehors des plateformes réglementées et conserve une forte présence dans certains usages. Mais sur le terrain des échanges réglementés contre l’euro, Circle a clairement pris l’avantage.
Les enseignements pour les autres émetteurs
Les nouveaux projets de stablecoins qui souhaitent s’implanter en Europe devront tirer les leçons de cette séquence. La conformité n’est plus seulement une obligation légale. Elle est devenue un facteur de différenciation commerciale. Sans accès aux principales plateformes réglementées, la croissance reste limitée.
À l’inverse, obtenir le statut de jeton d’importance significative ouvre des portes, même si cela s’accompagne d’exigences élevées. Circle montre qu’il est possible de transformer cette contrainte en avantage concurrentiel sur un marché régional.
Regarder au-delà des titres sensationnels
Les annonces du type « USDC dépasse USDT » captent l’attention. Elles doivent cependant être contextualisées. L’USDC domine un segment précis. Tether conserve une avance significative sur l’offre globale. Les deux affirmations sont vraies simultanément. La nuance est essentielle pour comprendre réellement la situation.
Les investisseurs qui se contentent des titres risquent de mal interpréter les dynamiques en cours. Ceux qui analysent les données de volumes, de liquidité et de réglementation obtiennent une vision plus fine et plus utile pour leurs décisions.
Une évolution qui s’inscrit dans un mouvement plus large
La redistribution des cartes entre USDC et USDT en Europe s’inscrit dans un mouvement plus large de maturation du marché des crypto-actifs. La réglementation cesse d’être uniquement un frein. Elle devient un outil qui structure la concurrence et oriente les flux.
Dans les années à venir, d’autres zones géographiques pourraient connaître des évolutions similaires. Les stablecoins capables de naviguer efficacement entre les différents cadres réglementaires disposeront d’un avantage structurel. Circle a pris une longueur d’avance sur le continent européen. Le reste du monde reste encore largement ouvert.
Le marché des stablecoins contre l’euro offre aujourd’hui un excellent observatoire de ces transformations. Les données sont claires, les décisions des plateformes sont documentées et le cadre réglementaire est précis. L’USDC a su tirer parti de cette configuration. Tether conserve sa position globale. Deux modèles, deux terrains de jeu, et une concurrence qui n’a probablement pas fini d’évoluer.
Pour les utilisateurs européens, l’essentiel reste pragmatique. Sur les paires contre l’euro, la liquidité et l’accès réglementé favorisent actuellement l’USDC. Cette réalité influence déjà les habitudes de trading et les choix d’allocation. Elle continuera de le faire tant que les conditions de marché et le cadre réglementaire resteront inchangés.

