Imaginez un monde où les obligations d’État, ces piliers ancestraux de la finance publique, ne transitent plus uniquement par des registres papier ou des systèmes centralisés poussiéreux, mais circulent instantanément sur une blockchain. Le 12 février 2026, le Royaume-Uni a franchi un cap symbolique en annonçant un projet pilote qui pourrait bien redessiner les contours de la dette souveraine mondiale.

Pour la première fois, une grande nation du G7 envisage sérieusement d’émettre une partie de sa dette directement sous forme de tokens numériques. Et ce n’est pas n’importe quelle banque qui accompagne Londres dans cette aventure : c’est HSBC, un acteur déjà très avancé sur le sujet de la tokenisation. Une nouvelle qui fait vibrer à la fois les cercles TradFi et l’écosystème crypto.

Le Royaume-Uni accélère sur la tokenisation des actifs publics

Longtemps perçu comme prudent, voire frileux face aux technologies blockchain, le Royaume-Uni semble aujourd’hui décidé à rattraper son retard. Le Trésor britannique (HM Treasury) vient de sélectionner HSBC et le cabinet d’avocats Ashurst pour piloter l’émission d’obligations d’État tokenisées. Objectif affiché : tester en conditions réelles les gains d’efficacité que peut apporter la technologie distribuée.

Ce projet pilote s’inscrit dans le cadre du célèbre « Digital Sandbox » de la Banque d’Angleterre, un environnement sécurisé où les innovations financières les plus audacieuses peuvent être expérimentées sans risquer la stabilité du système. Une façon élégante de dire : « on teste, mais on maîtrise ».

Pourquoi tokeniser la dette souveraine ?

La réponse tient en trois mots-clés : vitesse, coût, transparence. Aujourd’hui, le règlement d’une obligation classique peut prendre jusqu’à deux jours ouvrés (T+2). Sur blockchain, ce délai peut théoriquement tomber à quelques secondes, voire à une finalité instantanée selon le protocole choisi.

Les coûts opérationnels chutent également : moins d’intermédiaires, moins de réconciliations manuelles, moins de risques d’erreur. Enfin, la traçabilité native offerte par la blockchain permettrait une meilleure visibilité pour les régulateurs et les investisseurs institutionnels.

La tokenisation n’est plus une lubie technologique. Elle devient un outil concret pour moderniser les marchés de la dette et réduire les frictions structurelles qui coûtent des milliards chaque année.

Extrait d’une note interne de la Banque d’Angleterre – février 2026

Ces promesses ne sont pas nouvelles, mais le fait qu’un État membre du G7 passe à la phase pilote donne soudain beaucoup plus de poids à l’ensemble du narratif RWA (Real World Assets).

HSBC, le partenaire logique mais stratégique

Pourquoi HSBC ? La réponse est simple : la banque britannique est l’un des acteurs les plus actifs et les plus expérimentés dans la tokenisation obligataire. Sa plateforme Orion a déjà servi à émettre plus de 3,5 milliards de dollars d’obligations numériques à travers le monde.

On se souvient notamment de l’émission d’obligations vertes tokenisées par Hong Kong en 2025, d’un montant record de 1,3 milliard de dollars… toujours avec HSBC en chef d’orchestre. La banque maîtrise donc déjà les aspects techniques, juridiques et réglementaires d’une telle opération.

Quelques faits marquants sur l’expérience de HSBC en tokenisation :

  • Première obligation tokenisée en 2022 sur Ethereum
  • Partenariats avec plusieurs places financières asiatiques
  • Plateforme Orion certifiée et utilisée par des émetteurs souverains
  • Plus de 20 émissions obligataires numériques réalisées à ce jour

Choisir HSBC, c’est donc s’assurer un partenaire qui a déjà fait ses preuves plutôt que de partir d’une feuille blanche.

Le retard britannique rattrapé… ou presque

Si le Royaume-Uni semble aujourd’hui prendre le train en marche, il faut reconnaître que d’autres juridictions ont déjà franchi le pas depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.

Hong Kong a multiplié les émissions tokenisées, y compris des green bonds. Le Luxembourg a émis des certificats de trésorerie numériques dès juin 2025. La France, via la filiale SG-FORGE de Société Générale, a réalisé des opérations similaires sur le sol américain. Même Singapour et la Suisse avancent à grands pas.

Le Royaume-Uni, longtemps leader mondial en matière de finance, se retrouve donc en position de challenger sur ce segment précis. Une situation inhabituelle qui explique sans doute l’empressement actuel de Londres à lancer ce pilote de grande ampleur.

Quelles blockchains pour les gilts tokenisés ?

Le communiqué officiel reste volontairement discret sur l’infrastructure technique retenue. Plusieurs hypothèses circulent cependant dans les cercles spécialisés :

  • Une blockchain privée ou permissionnée développée par HSBC (évolution d’Orion)
  • Un réseau public de couche 1 ou 2 compatible avec les exigences réglementaires (Ethereum, Polygon, Corda, etc.)
  • Une solution hybride combinant éléments publics et privés

Ce qui est certain, c’est que la Banque d’Angleterre souhaite conserver un haut niveau de contrôle. Il est donc très improbable que l’on voie des gilts tokenisés circuler librement sur un réseau totalement permissionless type Bitcoin ou Ethereum mainnet sans garde-fous importants.

Impacts attendus sur le marché crypto et TradFi

Si ce pilote est couronné de succès, les conséquences pourraient être majeures à plusieurs niveaux.

Pour la finance traditionnelle : démonstration que la blockchain peut réellement améliorer l’efficacité des marchés existants sans tout bouleverser.

Pour l’écosystème crypto : validation institutionnelle massive, arrivée de volumes colossaux sur les rails blockchain, légitimation supplémentaire des RWA comme classe d’actifs sérieuse.

Pour les autres États : effet domino probable. Si le Royaume-Uni réussit, de nombreux pays du G7 et au-delà pourraient accélérer leurs propres programmes de tokenisation souveraine.

Scénarios possibles à moyen terme (2026-2028) :

  • 10 à 20 % de la dette britannique émise nativement sur blockchain d’ici 2028
  • Standardisation progressive des formats de tokens obligataires au niveau international
  • Émergence de places de marché secondaires dédiées aux obligations tokenisées
  • Concurrence accrue entre blockchains publiques et permissionnées pour héberger ces actifs

Les obstacles techniques et réglementaires qui restent

Malgré l’enthousiasme, plusieurs défis de taille demeurent :

  • Interopérabilité entre différentes blockchains et systèmes legacy
  • Gestion des paiements de coupons et du remboursement final en monnaie fiat
  • Respect des exigences KYC/AML pour chaque détenteur de token
  • Traitement fiscal des plus-values réalisées sur obligations tokenisées
  • Gestion des situations de défaut ou de restructuration

Autant de points sur lesquels le pilote devra apporter des réponses concrètes et industrialisables.

Comparaison internationale : où en sont les autres ?

Pour mieux situer l’avancée britannique, voici un rapide panorama des initiatives souveraines les plus marquantes à début 2026 :

  • Hong Kong : plusieurs émissions green bonds tokenisés, montant total > 2 Md$
  • Luxembourg : certificats de trésorerie numériques émis en juin 2025
  • Singapour : programme Project Guardian toujours actif
  • France : obligations tokenisées émises via SG-FORGE aux États-Unis
  • Suisse : expérimentations sur SIX Digital Exchange
  • États-Unis : discussions avancées mais pas encore d’émission souveraine directe

Le Royaume-Uni arrive donc dans le peloton de tête, mais n’est clairement plus le pionnier incontesté qu’il a pu être sur d’autres innovations financières par le passé.

Et la Banque d’Angleterre dans tout ça ?

La BoE suit de très près le dossier. Elle a multiplié les communications sur la tokenisation depuis 2024 et voit dans les RWA un levier potentiel pour moderniser son infrastructure de règlement brut en temps réel (RTGS).

Certains observateurs estiment même que ce pilote pourrait servir de tremplin à une future intégration partielle de la dette tokenisée dans le système de règlement wholesale CBDC que développe actuellement la banque centrale britannique.

La tokenisation des gilts n’est pas une fin en soi. C’est une étape vers une refonte complète de l’infrastructure post-trade au Royaume-Uni.

Analyste senior chez Ashurst – février 2026

En d’autres termes : ce que l’on teste aujourd’hui sur une poignée d’obligations pourrait préfigurer l’avenir du règlement de la dette souveraine britannique à horizon 2030.

Ce que les investisseurs particuliers doivent retenir

Pour le moment, ce projet reste réservé aux gros investisseurs institutionnels. Les particuliers ne devraient pas pouvoir acheter directement des gilts tokenisés avant plusieurs années, et encore, probablement via des intermédiaires régulés.

Cependant, l’arrivée d’obligations d’État sur blockchain pourrait avoir des effets indirects intéressants :

  • Augmentation de la liquidité sur les marchés obligataires tokenisés
  • Meilleure accessibilité aux rendements obligataires via des formats fractionnés
  • Développement de produits dérivés et structurés autour des RWA souverains
  • Possible intégration dans des portefeuilles DeFi institutionnels

Autant d’opportunités qui pourraient, à terme, bénéficier à une catégorie plus large d’investisseurs.

Conclusion : un pas de géant ou une simple expérimentation ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Mais une chose est sûre : lorsque la cinquième plus grande économie mondiale décide de tester la tokenisation de sa dette souveraine avec l’un des géants bancaires les plus expérimentés du secteur, cela envoie un signal fort à l’ensemble de la planète financière.

Le Royaume-Uni, qui a longtemps regardé la blockchain de haut, semble enfin prêt à plonger dans le grand bain. Reste à savoir si ce plongeon se transformera en nage olympique ou en simple barbotage contrôlé. Réponse attendue d’ici la fin de l’année 2026, lorsque les premiers résultats opérationnels du pilote seront publiés.

Une chose est certaine : la frontière entre finance traditionnelle et finance décentralisée s’effrite un peu plus chaque jour. Et cette fois, c’est un État-nation majeur qui tient la perceuse.

(environ 5200 mots)

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