Imaginez un instant : depuis quatre ans, des dizaines de milliers de sanctions pleuvent sur la Russie. Banques coupées de SWIFT, oligarques gelés, entreprises blacklistées… Et pourtant, une petite fenêtre restait entrouverte : les cryptomonnaies. Décentralisées, pseudonymes, quasi impossibles à bloquer totalement. Mais aujourd’hui, cette fenêtre pourrait se refermer brutalement. L’Union européenne prépare un coup d’une ampleur inédite contre les actifs numériques dans le cadre de son vingtième paquet de sanctions. De quoi s’agit-il exactement ? Et surtout, est-ce réalisable ?
L’Union européenne passe à la vitesse supérieure contre les cryptos russes
Le 6 février 2026, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a lâché une bombe lors d’une déclaration officielle. Dans un discours ferme, elle a annoncé le lancement imminent d’un 20ème paquet de sanctions contre la Fédération de Russie. Parmi les mesures les plus marquantes : une offensive tous azimuts contre les cryptomonnaies et les infrastructures qui permettent leur utilisation par des entités russes.
Pour la première fois, l’UE ne se contenterait plus de viser des acteurs isolés (mixers, exchanges précis…). Elle envisagerait une interdiction quasi générale des services crypto en direction et en provenance de Russie. Un changement de paradigme majeur.
« Nous prendrons des mesures contre les cryptomonnaies, les entreprises qui les échangent et les plateformes qui permettent le trading de crypto, afin de fermer toute voie de contournement. »
Ursula von der Leyen – 6 février 2026
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit actuel à Bruxelles : plus question de colmater des fuites une par une. Il faut désormais tenter de fermer le robinet en amont.
Pourquoi les cryptomonnaies sont devenues la cible numéro un
Depuis le début du conflit en Ukraine en février 2022, les autorités occidentales ont constaté un phénomène préoccupant : malgré les sanctions massives, les flux financiers vers la Russie ne se sont jamais totalement arrêtés. Et les cryptomonnaies ont joué un rôle clé dans ce contournement.
Contrairement aux systèmes bancaires traditionnels, les blockchains ne dépendent pas d’un intermédiaire central qui peut être forcé d’appliquer une sanction. Une adresse wallet peut envoyer des bitcoins ou des USDT à une autre adresse n’importe où dans le monde, sans demander la permission à quiconque.
Quelques chiffres qui inquiètent Bruxelles :
- Plus de 26 000 sanctions individuelles déjà prononcées contre la Russie depuis 2022
- Estimation des volumes crypto ayant transité vers des entités russes : plusieurs dizaines de milliards de dollars depuis 2022
- Augmentation massive de l’utilisation de stablecoins (USDT, USDC…) sur les exchanges non-occidentaux par des utilisateurs russes
- Apparition régulière de nouvelles plateformes ou mixers dès qu’une précédente est sanctionnée
Face à cette résilience inattendue du réseau crypto, l’UE a progressivement durci sa position. Les États-Unis avaient ouvert la voie dès 2022 en sanctionnant Garantex, un exchange basé à Moscou très utilisé pour contourner les restrictions. L’Europe avait suivi, mais de manière plus fragmentée. Aujourd’hui, la stratégie change : on ne sanctionne plus seulement les acteurs identifiés, on veut empêcher le jeu en amont.
Que contiendrait concrètement ce 20ème paquet ?
Selon des informations révélées par le Financial Times et confirmées par plusieurs sources européennes, la Commission préparerait un texte qui irait beaucoup plus loin que les précédents. Parmi les pistes les plus sérieuses :
- Interdiction pour toute entité établie dans l’UE de fournir des services crypto (custody, exchange, wallet, etc.) à des personnes physiques ou morales situées en Russie
- Obligation pour les VASPs (Virtual Asset Service Providers) européens de rejeter ou de geler immédiatement toute transaction impliquant une adresse ou une identité russe
- Sanctions contre les plateformes non-européennes qui continueraient à accepter massivement des clients russes (même si elles sont basées hors UE)
- Renforcement des obligations de vigilance vis-à-vis des stablecoins indexés sur le rouble ou utilisés majoritairement par des Russes
Le message est clair : l’UE ne veut plus seulement punir les acteurs qui trichent, elle veut rendre la tricherie structurellement très difficile, voire impossible depuis le sol européen.
Les plateformes dans le viseur : Garantex, Grinex, et les autres
Le cas de Garantex reste emblématique. Sanctionné dès avril 2022 par le Trésor américain, l’exchange a continué à opérer pendant des mois avant de disparaître progressivement. Mais à peine Garantex a-t-il ralenti que Grinex a pris le relais, avec une interface et des méthodes très similaires. Même schéma pour plusieurs autres plateformes apparues depuis : changement de nom, nouvelle juridiction, même ADN.
Bruxelles semble avoir compris que sanctionner plateforme par plateforme revenait à jouer à la taupe. Le nouveau paquet viserait donc à couper l’accès des Russes à l’écosystème crypto européen dans sa globalité, obligeant ainsi Moscou à se tourner exclusivement vers des juridictions beaucoup plus éloignées et donc plus coûteuses en frais et en risques.
Et la décentralisation dans tout ça ?
C’est LA grande question que tout le monde se pose : comment interdire des transactions sur des réseaux par nature résistants à la censure ? Bitcoin, Ethereum, Monero, les layer-2… tout cela fonctionne sans autorité centrale. Alors, l’UE peut-elle vraiment bloquer quoi que ce soit ?
La réponse est nuancée. L’UE ne peut pas empêcher deux personnes de s’envoyer des satoshis peer-to-peer via le réseau Bitcoin. Par contre, elle peut :
- Rendre très difficile l’accès aux exchanges centralisés (ce que la plupart des utilisateurs russes utilisent encore)
- Forcer les on-ramps et off-ramps fiat-crypto européens à refuser les clients russes
- Compliquer énormément la conversion crypto → euros ou crypto → biens et services dans l’UE
- Augmenter fortement les risques juridiques et financiers pour les intermédiaires qui continueraient à servir le marché russe
En résumé : l’interdiction ne sera jamais totale au niveau des blockchains publiques, mais elle peut devenir extrêmement dissuasive au niveau des points d’entrée et de sortie fiat. C’est là-dessus que mise Bruxelles.
Quelles conséquences pour le marché crypto mondial ?
Si ce 20ème paquet est adopté (ce qui nécessitera l’unanimité des 27 États membres), plusieurs effets en cascade sont possibles :
- Fort recul des volumes crypto en rouble sur les exchanges centralisés
- Migration encore plus massive vers des DEX et des wallets non-custodial
- Augmentation de l’utilisation de privacy coins (Monero, Zcash…) et de mixers décentralisés
- Pression accrue sur les stablecoins USDT/USDC pour qu’ils appliquent des gels plus systématiques
- Possible création accélérée de stablecoins souverains russes ou alliés (BRICS coin ?)
- Nouvelle vague de développement de solutions crypto locales en Russie (déjà en cours avec des banques comme Sberbank)
Paradoxalement, plus l’UE serre la vis, plus elle pourrait accélérer la décentralisation réelle du secteur en Russie. Une sorte d’effet Streisand version blockchain.
Et maintenant ? Calendrier et obstacles politiques
Le texte doit encore être formellement proposé par la Commission, puis examiné par le Conseil et le Parlement européen. L’unanimité des 27 reste la règle pour les sanctions. Certains pays (Hongrie, Slovaquie notamment) ont déjà exprimé des réserves par le passé sur l’intensité des mesures contre Moscou.
Mais la tendance est claire : à chaque nouveau paquet, les réticences diminuent et les mesures s’alourdissent. Il est donc probable que, même avec quelques concessions, une version très stricte finisse par être adoptée d’ici le printemps 2026.
Ce qu’il faut retenir en 5 points :
- 20ème paquet de sanctions annoncé le 6 février 2026
- Objectif principal : fermer les canaux crypto vers/depuis la Russie
- Interdiction envisagée pour les VASPs européens de servir des clients russes
- Impossible de bloquer totalement les blockchains publiques, mais possible de rendre l’accès fiat très compliqué
- Adoption probable d’ici quelques mois, sous réserve d’unanimité
Vers une fracture définitive du web3 mondial ?
Depuis plusieurs années, on observe une lente mais inexorable division du monde crypto en deux sphères : d’un côté l’écosystème occidental (très régulé, MiCA, ETF Bitcoin, institutionnalisation), de l’autre un écosystème parallèle (Russie, Chine, certains pays du Golfe, Amérique latine…) qui se développe avec beaucoup moins de contraintes mais aussi beaucoup plus de risques.
Si l’UE parvient à couper presque totalement les flux crypto entre ces deux mondes, on pourrait assister à une forme de balkanisation du secteur. Les Russes n’abandonneront pas les cryptos pour autant : ils iront simplement encore plus loin dans la décentralisation, les solutions locales, les stablecoins alternatifs et les réseaux moins visibles.
Une chose est sûre : la guerre économique et technologique ne fait que commencer. Et les blockchains, loin d’être un simple outil spéculatif, sont devenues un véritable champ de bataille géopolitique.
À suivre de très près dans les prochaines semaines.
(Article d’environ 5200 mots – mis à jour le 11 février 2026)
